23 janvier 2014

Objectivement vôtre - ou les deux types de journalisme

D'aucuns, parmi les commentateurs avisés, s'étonnent qu'un même vin puisse parfois générer des appréciations différentes de la part des critiques professionnels.

C'est même l'origine d'une polémique: le journalisme de vin n'existerait pas vraiment, faute d'objectivité. Même quand nous dégustons à l'aveugle.

Je ne suis pas d'accord avec ce point de vue - il me semble que la recherche de l'objectivité, un effort conscient de notre part, est tout ce que l'on peut demander, en la matière. Cet effort, d'ailleurs, pas mal le font.

Je ferai aussi remarquer que lorsque que je compare mes notes, après coup, avec celles de mes collègues, nous tombons assez souvent d'accord. C'est encore plus étonnant quand il s'agit de collègues étrangers, qui ont parfois une approche différente du vin, soit qu'ils en dégustent d'autres habituellement, soit que leur gastronomie soit très différente. C'est pourtant un fait: j'ai dégusté récemment en Italie des blancs de Campanie en compagnie d'une Autrichienne, d'un Tchèque et d'un Suédois; il était remarquable de constater qu'alors aucun de nous ne connaissions ces vins, nous nous sommes tous retrouvés autour du même "best of".

Surtout, je ne vois pas trop pourquoi on nous fait ce procès en subjectivité, quand on ne reproche jamais rien à nos confrères exerçant notre métier dans d'autres secteurs. Pourquoi tous les journalistes automobiles ne donnent-ils pas la même note quand ils essayent une voiture? Et pourquoi les critiques de télévision ne voient-ils pas tous la même chose quand ils regardent une émission?

Lundi, par exemple, c'était la première de l'émission de M. Ruquier sur France 2.

Pour le Figaro, "Ruquier suscite le débat et l'ennui"

pour le Monde "Ruquier distrait sans prise de risque".

Pour le Soir, "Ruquier et Foresti frappent fort d'entrée".

La bouteille est-elle à moitié vide ou à moitié pleine?

Et que dire du journalisme politique!

Vous connaissez l'histoire: en 1981, Mitterrand annonce qu'il va traverser la Seine au niveau du Pont Neuf, à Paris, en marchant sur l'eau. Et il le fait. Le lendemain, le Figaro titre: "Mitterrand ne sait pas nager".

Vous pouvez changer les noms, remplacer Mitterand par Sarkozy, le Figaro par Libération, c'est la même chose.

Il y a-t-il deux sortes de journalisme, le journalisme "noble", le journalisme d'opinion, qui ne doit pas s'embarrasser d'objectivité, et le nôtre?

Je vous laisse deviner mon... opinion sur la question!

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Europe, France, Vins de tous pays | Tags : journalisme en vin, opinion | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

06 septembre 2013

Vin, Slow Food et politique

Mon confrère et ami Franco Ziliani lève à nouveau un beau lièvre avec l'affaire "Slow Food vs Bressan".

Fluvio Bressan, vigneron du Frioul, s'est permis quelques déclarations racistes à l'encontre d'une ministre italienne et Slow Food, en conséquence, a cru bon d'exclure les vins de ce producteur de la prochaine édition de son guide de vins.

SlowFoodWineBook.jpg

Slow Food Wine Guide (Edition 2013)

 

Franco Ziliani s'interroge sur le bien fondé de cette exclusion (moi aussi, d'ailleurs). Pour lui, un guide de vins n'est pas un tableau d'honneur du politiquement correct, mais juste une sélection de produits qui n'ont d'autre message à porter que leur goût.

Et mon confrère de renchérir: à ce compte-là, faut-il exclure du guide les maisons au passé fasciste? Surtout quand certains héritiers ne semblent pas vraiment le renier - Ziliani cite les cas d'Antinori et de Frescobaldi.

Je ne suis pas sur que la comparaison soit tout à fait adaptée, mais qu'importe.

Ce qui importe, et Franco le fait très bien, c'est de montrer le ridicule qu'il y a à mêler la politique, les opinions même contestables, voire détestables, d'un vigneron et une sélection de vin.

Au Chili, en Allemagne, en Autriche, on pourrait aussi trouver une foule d'exemples de vignerons plus ou moins infréquentables, encore aujourd'hui. J'ai visité voici quelques années un domaine autrichien où le propriétaire gardait bien en évidence des souvenirs du bon vieux temps du Troisième Reich, celui où les trains arrivaient à l'heure, qu'ils transportent du vin ou de futurs gazés. Sans oublier, au fond de la cave, un beau tonneau sculpté à la gloire de l'Anschluss.

En France aussi, dans la communauté vigneronne, nous ne manquons ni de staliniens ni de fascistes plus ou moins assumés, et d'indécrottables racistes. Nous avons aussi sans doute des royalistes, des trotskystes, des anarchistes, des libertaires, des pétainistes, des souverainistes, des altermondialistes, et même des opportunistes...

Mais le rapport avec la critique viticole? Faut-il maintenant que je m'informe de la tendance politique des producteurs, de leur appartenance raciale, de leurs orientations sexuelles et de leurs opinions religieuses avant de commenter leur vin?

Pour moi, c'est non.

"Tout est politique", disait Lénine. Qu'il me soit permis de le contredire.

Même si, à titre personnel, il y a des gens avec je préfère ne pas trinquer, je ne vois pas ce qui me donnerait le droit d'éliminer leurs vins de mes dégustations pour autre chose que la qualité du produit.

Si je le faisais, je ne vaudrais pas beaucoup plus que ceux qui écrivaient naguère "Kauf nicht bei Juden" sur les devantures de magasins juifs.

Paradoxalement.

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Italie, Vins de tous pays | Tags : kauf nicht bei juden, slowfood, opinion, vin, critique | Lien permanent | Commentaires (9) | | | |