06 février 2011

On dirait que l'Emmental serait français

Hier, sur RTL radio, Jean-Luc Petitrenaud nous vantait (à gros traits) les mérites de l'IGP Emmental Grand Cru.

J'ai été surpris qu'à aucun moment, au détour de son argumentaire, il ne cite l'origine de l'emmental tout court, à savoir la vallée de l'Emmen, en Suisse. Ni qu'il ne fasse mention de l'AOC Emmental Suisse.

Cela m'a d'autant plus choqué qu'il a même fait état de la prétendue supériorité qualitative de l'Emmental Grand Cru  (IGP) par rapport à tous les autres emmentals...

Désolé, mais si l'on parle de la nourriture des animaux, du bassin de production, du lait cru... l'Emmental suisse AOC n'a rien à envier à son avatar français.

fromage, AOP, AOCEmmental Grand Cru

Bon d'accord, Petitrenaud n'a pas eu beaucoup de temps à consacrer à l'emmental dans son émission. 5 minutes, peut-être. Je me suis aussi demandé si, sur RTL, ce genre de sujet était parrainé par les producteurs, ce qui expliquerait qu'on préfère ne pas citer la concurrence, surtout en bien. Cela nous ramène à mon post récent sur le journalisme et les relations publiques. De quelle liberté journalistique un présentateur radio bénéficie-t-il aujourd'hui sur une station comme RTL? Et quel est l'objectif final d'une émission? Informer, ou promouvoir?

Comprenez moi bien, je n'ai rien contre l'Emmental Grand Cru, qui est un bon fromage. Sauf peut-être son nom, qui prête un peu à confusion.

Après tout, le Comté s'appelait naguère "Gruyère de Comté". Mais toute allusion au gruyère en a maintenant été bannie, ce qui est aussi bien pour le Comté (AOP) que pour son homologue suisse le Gruyère Suisse AOC. A chacun sa vérité.

Vous me suivez toujours? Non? Que voulez-vous, on ne peut pas faire d'un sujet compliqué une présentation simple. On doit y consacrer plus que 5 minutes. Et ne pas s'en tenir à des banalités du genre: "fromage de terroir" ou "la différence, c'est l'homme".

Les plupart des noms de fromages de tradition, comme emmental, brie ou camembert, sans mention spécifique, sont quasiment tombés dans le domaine public dans les années 1920 à la suite d'un accord international. Seuls ceux qui peuvent prouver une origine ou un mode d'élaboration spécifique, cahier des charges à l'appui, peuvent être protégés, soit par l'AOP, soit par l'IGP, en Europe et dans les pays qui ont signé un accord de respect mutuel des dénominations de qualité. Les autres fromages, eux, n'ont rien à prouver. Ce qui nous vaut le plaisir de déguster du brie de la Mayenne ou des Ardennes belges, du camembert allemand ou de l'emmental finlandais, aux côtés du Camembert de Normandie AOP, du Brie de Meaux AOP ou de l'Emmental Suisse AOC. J'ai même constaté avec stupeur que Camembert était une marque déposée en... Afrique du Sud.

Mais quoi qu'il en soit, compliqué ou pas, on peut l'expliquer. Le mieux, c'est encore de prendre les consommateurs pour des gens intelligents.

Ah, oui, j'oubliais. L'IGP, c'est un sigle à géométrie très variable puisque pour l'Emmental Grand Cru, il couvre tout le bassin laitier du Centre-Est de la France. A savoir: les départements des Vosges, du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône, du Territoire de Belfort, de l'Isère, de la Savoie, de la Haute-Savoie et du Rhône (plus, quelques cantons limitrophes). Au bas mot, 55.000km2, soit plus que la Suisse ou que la Belgique.

Vaste territoire, aux "terroirs" assez divers. Plaine, plateau, montagne. Un peu des Alpes, un peu des Vosges, le versant français du Jura (c'est drôle, l'AOC Emmental Suisse, elle, exclue le Jura suisse) et un peu de la Bresse. Le berceau du Munster et celui du Morbier ou de l'Abondance, mis bout à bout! Mais je m'égare, car l'IGP ne se réfère pas à un terroir, juste à un territoire et à une façon de faire.

Le lien au terroir, c'est le fond de commerce de l'AOP. Le produit tire son unicité, sa spécificité de sa provenance. En résumé, on ne peut pas le faire ailleurs, Max. C'est d'ailleurs pour cela, sans doute, que dans le cas de la Feta, l'AOP couvre l'ensemble du territoire grec, îles comprises. Sacré terroir! La Grèce a bien bataillé pour se réserver cette mention. Et l'Europe lui en a finalement accordée l'exclusivité, sans se montrer trop regardante sur les modes ou les lieux de fabrication.

C'est là un des charmes de l'UE: amalgamer des pays très encadrés et des pays très laxistes. Et à nous, journalistes, on demande de faire passer le message de l'authenticité, sans rechigner, sans mettre en doute les belles phrases qui sonnent creux.

Bon, j'arrête là, car plus on creuse et plus on trouve de trous dans cette réglementation des labels de qualité. Normal, pour un emmental...

 

00:43 Écrit par Hervé Lalau dans Europe, France, Fromages, Gastronomie, Suisse | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fromage, aop, aoc |

15 octobre 2010

A propos des Corbières

Sur le blog des 5 du Vin, ici mon confrère et ami Michel Smith nous offrait hier une très belle chronique sur le Cru Montpeyroux.

Si je partage globalement son analyse sur la qualité et l'antériorité de ce cru (d'autant que j'ai eu l'occasion de déguster chez Sylvain Fadat en la compagnie de Michel), j'émets quelques réserves sur une petite phrase: celle où Michel, emporté par sa verve, nous parle "des vins à la qualité aussi évidente que Faugères, Corbières ou Minervois".

Pour Corbières, notamment, je mets un petit bémol.

Pour moi, s'il y a une appellation fourre-tout, c'est bien celle-là. Promue AOC en 1985, Corbières est ce que j'appellerai une AOS - Appellation d'Origine Syndicale, voulue par "la base", les coopérateurs; et la base, à cette époque, ne manquait pas de relais en haut lieu. Il ne fallait pas désespérer Billancourt, certes; mais l'Aude non plus. Quant à l'INAO, elle n'a pas été trop regardante sur les aires classées: au total, 10 cantons, pas loin du tiers de la superficie de l'Aude en terme de territoires communaux, 13.500ha en exploitation, 600.000 hl de production.

decouvertes-corbieres-grands-vins-couleur-nat-L-3.jpegLes Corbières côté terre et côté mer

 

Résultat: 10 ans après, on réfléchissait déjà à morceler ce territoire; on discernait alors 11 terroirs (Alaric, Boutenac, Quéribus, Lagrasse, Sigean...). Les crus se profilaient déjà à l'horizon, alors que l'appellation dans son ensemble avait de la peine à faire vivre ses producteurs. Mais que signifiait-elle au juste? Comment avait-on pu mettre dans le même grand sac un terroir côtier comme celui de Sigean et  une zone d'arrière pays comme le Terménès ou Quéribus? Il fallait toutes les ficelles du marketing  pour justifier ce grand écart. Ecrire "terroirs" avec un grand "s". Il est vrai qu'à l'époque, on ne parlait pas encore d'AOP, ni de son fameux "lien au terroir" (au singulier).

Bref, dès 1985, à mon sens, il y avait  là comme un péché originel, le péché de gourmandise de ceux qui se disent: "Et pourquoi pas moi?"

Alors pour revenir au point de départ, à l'article de Michel, on peut certainement parler des qualités au pluriel (pour les meilleurs), et de la non-qualité (pour le tout venant), mais guère de "qualité Corbières".

Et Dieu sait pourtant que j'aime les bons Corbières: la Cuvée Romain Pauc, de La Voulte Gasparets, la Cuvée Marie Annick de Château Mansenoble, la Cuvée Cairo de Haut Gléon, la Réserve de Lastours, ou même, les cuvées de base de Villemajou et L'Etang des Colombes, dans les bonnes années. Sans oublier, bien sûr, les nectars de la Coop d'Embres et Castelmaure - La Pompadour et la Grande Cuvée.

Mais l'arbre ne peut cacher la forêt. Je me mets au niveau du consommateur: bien sûr, il n'est pas systématiquement volé en achetant son Corbières de hard discount, mais s'il achète parfois en dehors de ce circuit, il doit quand même avoir de la peine à comprendre comment, sous un même nom, on peut trouver des vins d'ambitions si différentes, et surtout si divers, du plus rèche au plus subtil, du plus rond au plus corsé, du plus dilué au plus robuste. Je sais bien que la "mixité" est aujourd'hui louée sous tous les tons, mais là, on est à la limite de l'erreur de casting.

Parfois, je me dis que les VDQS avaient du bon. Il paraît que les Costières de Nîmes envisagent de déclasser une bonne partie de leurs parcelles les moins qualitatives (elles passeraient en IGP), pour repartir du bon pied avec la nouvelle AOP. Voilà sans doute une piste pour les Corbières. Quitte à relancer la piste des Crus pour les zones qui produisent vraiment différent. Mais qui suis-je pour dire à des vignerons ce qu'il convient de faire de leur mention qualitative? Je peux juste dire ce que je pense des vins qui la portent. A chacun sa peine.