18 septembre 2013

Tunisie: quand un ministre prend ses prêches pour des réalités

Imagine-t-on en France que le Ministre de l'Agriculture veuille dissoudre d'autorité le Conseil d'Administration de Val d'Orbieu et limoger son Directeur Général?

Imagine-t-on que l'Etat intervienne ainsi dans la vie d'une société privée, en court-circuitant ses instances élues, en faisant abstraction du droit commercial, et même du droit tout court?

C'est pourtant ce qui se passe en Tunisie, depuis près de 6 mois.

Depuis avril 2013, en effet, Mohammed Ben Salem, Ministre de l'Agriculture tunisien, cherche à éliminer le Conseil d'Administration et le Directeur Général des Vignerons de Carthage (ex-UCCV).

M. Ben Salem s'appuie sur une "inspection" menée par ses services. Celle-ci, bien que très sommaire, aurait mis en lumière de prétendus avantages illicites attribués au Président et au DG des Vignerons de Carthage (en fait, des prêts sans intérêt pour le démarrage d'une activité agricole, tout à fait légaux). Il n'en fallait pas plus, apparemment, pour que M. Ben Salem se croie autorisé à se substituer aux instances de gouvernance de l'entreprise, et même aux juges.

Car quoi, si détournement de biens sociaux et enrichissement personnel il y avait eu, en toute logique, ce serait aux tribunaux d'en juger.

Le Ministère de l'Agriculture tunisien dispose d'un siège au sein du Conseil d'Administration des Vignerons de Carthage, au titre de la tutelle agricole. On peut donc s'étonner que M. le Ministre (en place depuis la fin 2011) ait mis tant de temps à découvrir ces prétendues malversations. D'autant que deux précédentes inspections n'avaient rien donné, pas plus qu'un audit financier.

On se doit aussi de constater que la dernière réunion du Conseil, le 20 août dernier, en présence du représentant du Ministère des finances, également doté d'un siège, a renouvelé la confiance à l'équipe dirigeante. Observons que M. le Ministre de l'Agriculture, pour l'occasion, a pratiqué la politique de la chaise vide. Au risque d'afficher un certain mépris pour les formes de la légalité.

 

Communiqué-UCCV-aout-2013.jpgCliquer sur l'image pour agrandir

 

A moins qu'il ne pense être le seul juge de ce qui est légal ou pas, au quel cas il faudrait d'urgence réformer non seulement le Code du Commerce, mais également la Constitution, le Code Civil et le Code Pénal, sans oublier le système de collecte des immondices du Grand Tunis (qui laisse à désirer, d'autant que le vocabulaire de M. le Ministre est parfois ordurier).

En bref, il semble bien que M. Le Ministre prenne ses désirs pour des réalités, qu'il mélange politique et justice.

S'il croit qu'il suffit de signer un oukase, d'invoquer le nom de Dieu, de crier "dégage!", pour que sa volonté soit faite, M. Ben Salem se trompe lourdement. Ceci dit avec tout le respect qui lui est dû comme représentant d'un Etat régi par le droit (jusqu'à preuve du contraire).

Diabolicum perseverare

Le problème, c'est qu'il se trompe sciemment. Aujourd'hui, il sait pertinemment que son action n'est pas valide (même son collègue du Ministère des Finances le lui a dit). Il a d'ailleurs contre lui à peu près tout ce que la Tunisie compte de juristes, mais aussi le syndicat de l'entreprise, ses salariés et les viticulteurs qui la livrent - eux savent bien qu'en une dizaine d'années, l'équipe en place a sorti les Vignerons de Carthage d'une situation difficile, faisant renouer l'entreprise avec les profits, et permettant au passage de mieux rémunérer les apporteurs de raisin, année après année. Ce qui, dans la situation actuelle de la Tunisie, n'est pas un mince exploit.

Notons que le Ministre de l'Agriculture fait partie du parti islamique Ennahda, ce qui ne le prédispose sans doute pas à une grande compréhension du monde du vin. Notons par ailleurs que les gens qu'il souhaite "dégager" sont généralement de "l'autre bord" - pas de l'ancienne équipe de Ben Ali, non, mais de la mouvance démocratique et laïque.

M. Le Ministre, qui n'avait que faire du vin (pourtant dans ses attributions) quand il s'agissait de se pencher sur les règlements des Appellations Contrôlées, par exemple, ou d'encourager la production, semble bien s'être réveillé un jour avec en tête une vendetta politique.

Depuis, il tempête, il injurie, il prêche, il décrète, il brasse plus d'air qu'une éolienne à Bizerte par jour de grand vent.

Cela n'aurait aucune importance (les dirigeants des Vignerons de Carthage sont toujours en place), si cela ne donnait un mauvais exemple au monde des affaires, en Tunisie même et au-delà.

Qui voudra encore demain investir (dans le vin ou ailleurs) dans un pays où des patrons efficaces et intègres sont menacés d'être mis à la porte de leur entreprise du simple fait de l'arbitraire d'un ministre? D'un politicien dépositaire de l'autorité publique, censé faire appliquer les lois, et qui semble vouloir s'en affranchir?

J'ai rencontré à plusieurs reprises les dirigeants et certains administrateurs des Vignerons de Carthage. Leur bilan est exceptionnel - la qualité des vins en est le reflet, car en Tunisie comme ailleurs, il n'y a pas de succès durable sans investissement dans la qualité.

Ce n'est donc pas à eux de dégager, ni de faire profil bas.

Au-delà de la sympathie que j'éprouve pour cette équipe de bosseurs, qui ont bien du mérite à rester motivés dans un contexte aussi surréaliste, je me devais de les soutenir ici, non au titre d'un quelconque copinage, ou même de convictions politiques (ce n'est pas à moi de voter à la place des Tunisiens, ni de trancher quant à la place d'un ministre au gouvernement), mais au titre du droit et de la morale.

Je lève mon verre de Vieux Magon à la santé des démocrates de Tunisie (quelles que soient leurs opinions religieuses) et j'ose espérer que la légalité prévaudra.

10:04 Écrit par Hervé Lalau dans Tunisie, Vins de tous pays | Tags : tunisie, droit, vins de carthage | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

17 septembre 2013

Quelques chiffres sur les Foires aux Vins en Belgique... et quelques exemples chez Delhaize

Selon le panelliste GfK, chaque ménage belge dépense en moyenne 250 euros par an pour l'achat de vin (auxquels il faut sans doute rajouter environ 10% d'achats en direct à l'étranger, principalement en France).

Difficile d'estimer ce que les Foires aux vins représentent dans ce chiffre tant les grandes enseignes pratiquent, soit l'intox, soit le flou. Une estimation raisonnable: entre 10% et 15% des ventes totales de l'année en volume, et 20% en valeurs. Car les Foires sont l'occasion pour les Belges d'acheter des bouteilles un peu plus chères, notamment des Bordeaux - une région qui, pour l'oenophile du Royaume, reste une institution. Un peu comme les tomates-crevettes, les Diables Rouges, le Coucou de Malines, les fraises de Wépion... et les querelles linguistiques.

Curieusement, Francophones et Néerlandophones semblent s'accorder pour mettre du Bordeaux dans leurs caves - même si, pouvoir d'achat oblige, c'est en Flandre et à Bruxelles que les bouteilles les plus chères partent le plus vite.

Le Mois du Vin chez Delhaize

Voici quelques exemples de prix tirés de l'opération "Le Mois du Vin", chez Delhaize.

C'est une foire sans en être une, car fidèle à sa réputation de "Sommelier de la GD belge", Delhaize préfère pousser son fond de rayon permanent (avec des décotes allant jusqu'à 30%), plutôt que de faire des coups sur des vins hors assortiment. Une minorité de vins sont exclusifs à cette opération, et encore pourra-t-on les retrouver, pour la plupart, sur le site spécialisé de l'enseigne, Delhaize Wineworld.

Cette sélection reflète donc assez fidèlement le travail (soigné) des acheteurs de l'enseigne à longueur d'année, plutôt que l'art des achats en parallèle. 

Commençons avec les Bordeaux: le Saint Julien Château Saint Pierre 2010 est à 65,88 euros, le Pomerol Château Gazin 2010 à 63,20 euros, le Margaux Château Rauzan-Gassies 2010 à 46,67 euros et le Saint Emilion Château La Couspaude 2010 à 40,76 euros. Mais ce sont un peu les arbres qui cachent la forêt: l'essentiel des prix des Bordeaux proposés par l'enseigne au lion se situent en dessous de 6 euros.

Delhaize.jpeg

Du côté des autres régions aussi, la tendance est plutôt aux petits prix: mise à part un Nuits-Saint-Georges de Louis Latour à 34,60 euros, le choix de vins de Bourgogne (assez orienté vers les vins du Mâconnais ou de la Côte Chalonnaise), fait la part belle aux vins de moins de 10 euros. Idem en Loire et en Rhône (avec une sélection assez ramassée, il est vrai, respectivement 9 et 11 vins).

Même chose du côté des vins italiens: sur les 16 vins proposés, seul un dépasse les 8 euros: le Montefalco Rosso 2009 d'Arnaldo Caprai (dont on s'étonnera un peu de le retrouver en Grande Distribution, mais c'est une autre histoire).

L'offre espagnole est nettement plus fournie (37 vins), parmi lesquels ont trouve la bouteille la moins chère du tarif: un vin sans indication géographique de provenance, à 1,91 euro. Enlevez les taxes, la bouteille et le transport, il ne reste pas grand chose pour le vin!

Notons quand même que c'est aussi d'Espagne que viennent le Contino Vino Del Oliva 2003 (48,37 euros) et le Gran Claustro 2005 (39,20). Et côté rapport qualité prix, le Somontano Garnacha-Syrah 2011 de Viñas del Vero, tout en gourmandise.

Autres pays représentés: le Portugal (14 vins, parmi lesquels le fringant Douro Altano Quinta do Altade 2010 à 10,16 euros), le Chili (9 vins), l'Afrique du Sud (7 vins, dont le joli Jordan Bradgate 2011), l'Argentine (7 vins), l'Autriche (4 vins), l'Australie (4 vins), l'Allemagne (3 vins), le Luxembourg (3 vins), les Etats-Unis (2 vins) et la Nouvelle-Zélande (2 vins, dont le superbe Pinot Noir 2010 de Southbank Estate, à faire damner bien des Bourguignons). Sans oublier un vin belge, le Ry d'Argent 2010, assemblant deux nouveaux cépages allemands, le Cabernet Jura et le Régent (pas d'avis, jamais dégusté).

Au total, Delhaize propose quelque 230 vins en promotion (dont 13 effervescents) du 12 septembre au 9 octobre 2013. La sélection des vins bio (20 produits) a fait l'objet d'un chapitre à part dans le catalogue édité pour l'occasion.