05 octobre 2013

Vin passion et vin boisson

Notre passion du vin ne doit pas nous inciter à le considérer seulement comme un objet d'art. C'est aussi (et d'abord) une marchandise, et à ce titre, il peut être sujet aux mêmes méthodes de mise en marché que les céréales, les voitures ou les magazines pipole.

C'est encore plus vrai si le produit possède une marque.

Dans le vin, la marque est un élément assez difficile à cerner. En France, les vraies grandes marques de vins sont assez rares, sauf dans le Champagne. Il y a quelques exceptions comme JP Chenet, Listel, Malesan, Cambras, ou quelques producteurs à ancrage régional (Wolfberger, Guigal, Tariquet, Plaimont...), qui jouent sur l'effet de gamme.

Mais rien qui fasse le poids face à un Gallo, un Penfolds, un Torres ou un Antinori.

Il y a aussi les AOC, qui deviennent des marques; abusivement, selon moi, au sens où le consommateur qui y verrait la garantie d'une qualité homogène, le vérifierait rarement dans les faits.

Mais malgré tous les efforts des syndicats et des interprofessions, jamais aucune AOC, même la plus prestigieuse, jamais un bassin de production n'aura ni la force ni la souplesse d'une marque privée qui n'a de compte à rendre qu'à ses actionnaires, peut maîtriser l'ensemble de sa gamme, et ne doit pas se justifier en permanence de mettre l'accent promotionnel sur telle ou telle partie de son offre.

Si Torres a envie, cette année, d'axer toute sa promo sur Mas la Plana, ce n'est pas Milranda qui va se lever en assemblée générale pour défendre ses intérêts, accuser la direction de parti pris, tenter de faire nommer un nouveau bureau, voire claquer la porte, reprendre son indépendance...

Toute ressemblance avec des événements intervenus au sein d'appellations ou d'interpros, toute allusion à des marchandages sordides, des ruptures fracassantes ou des compromis boiteux, serait aussi volontaire de ma part que les cotisations (obligatoires) du même nom.

"Bookbusters"

Il est une autre industrie, un autre secteur qui ressemble furieusement à celui du vin, en ce sens qu'on y voit coexister le mercantilisme et une forme d'artisanat d'art: c'est celui de l'édition.
Saviez vous que deux auteurs en France représentent à eux seuls 9% des ventes du rayon librairie des hypers Carrefour (hors poche)? Et le chiffre ne doit pas être très différent sous d'autres enseignes, qu'elles soient d'hypers ou de magasins plus spécialisés comme la FNAC. Ces deux bookbusters ont pour nom Lévy (non, pas Lévy-Strauss, bandes de béotiens, Marc!) et Musso, Guillaume.

Même si vous n'avez jamais lu aucun des livres de ces deux auteurs, ou même si leurs livres vous sont tombés des mains, remerciez-les: d'après les éditeurs, ce sont leurs ventes, ajoutées à celles de quelques séries de polars ou de grands auteurs classiques tombés dans le domaine public qui permettent de financer l'édition des petits tirages, des poètes maudits, de la littérature régionale ou spécialisée.

Et parce que je le vaux bien...

Pour le lancement du prochain Musso (car Musso est devenue une marque), il ne vaut donc mieux pas se louper.
Pas étonnant que la responsable marketing de l'éditeur conseille l'auteur dans son écriture. Peut-être même dans le choix des thèmes.

Ce formatage vous choque? Mais c'est à ce prix que le bouquin atterrira dans toutes les cheminées à Noël, ou sur toutes les plages l'été prochain. Un peu de suspense, un peu de sexe, un peu de romance (n'oublions pas que ce sont les femmes qui lisent le plus), des phrases courtes (pas comme ici), une histoire pas trop difficile à suivre...

On croirait un vin d'assemblage de grosse cavalerie: un peu de sucre, un peu d'acidité, un peu d'arômes, un peu de corps, et quand tout ça sera bien mélangé, l'ami pochtron sera bien dé-soiffé.

Prêt-à-boire et haute biture
Vous savez quoi: c'est grâce à ce prêt-à-boire que la haute couture du vin continue à se vendre - car même les gros faiseurs ont un cœur de midinette, une soif d'absolu. À côté du rond violacé du jaja rectifié, ils ambitionnent de laisser une trace, avec une cuvée, une ligne, une danseuse, un domaine qui les valorise, qui leur permette de se mesurer aux artistes. Entrer dans le monde merveilleux de la haute couture du vin.

Regardez Bernard Magrez:  il a vendu Malesan et Pitters pour s'occuper de Grands Crus et de vins d'auteur.

Castel aussi a acheté  pas mal de châteaux à Bordeaux.

Peut-être que c'est l'âge qui veut ça.

Quel éleveur d'âne n'a pas rêvé un jour d'acheter un yearling à Deauville et de le voir gagner le prix d'Amérique?

Quel blogueur de vin n'a pas rêvé d'écrire un livre à succès?

Hervé

00:51 Écrit par Hervé Lalau dans France, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

18 septembre 2013

Tunisie: quand un ministre prend ses prêches pour des réalités

Imagine-t-on en France que le Ministre de l'Agriculture veuille dissoudre d'autorité le Conseil d'Administration de Val d'Orbieu et limoger son Directeur Général?

Imagine-t-on que l'Etat intervienne ainsi dans la vie d'une société privée, en court-circuitant ses instances élues, en faisant abstraction du droit commercial, et même du droit tout court?

C'est pourtant ce qui se passe en Tunisie, depuis près de 6 mois.

Depuis avril 2013, en effet, Mohammed Ben Salem, Ministre de l'Agriculture tunisien, cherche à éliminer le Conseil d'Administration et le Directeur Général des Vignerons de Carthage (ex-UCCV).

M. Ben Salem s'appuie sur une "inspection" menée par ses services. Celle-ci, bien que très sommaire, aurait mis en lumière de prétendus avantages illicites attribués au Président et au DG des Vignerons de Carthage (en fait, des prêts sans intérêt pour le démarrage d'une activité agricole, tout à fait légaux). Il n'en fallait pas plus, apparemment, pour que M. Ben Salem se croie autorisé à se substituer aux instances de gouvernance de l'entreprise, et même aux juges.

Car quoi, si détournement de biens sociaux et enrichissement personnel il y avait eu, en toute logique, ce serait aux tribunaux d'en juger.

Le Ministère de l'Agriculture tunisien dispose d'un siège au sein du Conseil d'Administration des Vignerons de Carthage, au titre de la tutelle agricole. On peut donc s'étonner que M. le Ministre (en place depuis la fin 2011) ait mis tant de temps à découvrir ces prétendues malversations. D'autant que deux précédentes inspections n'avaient rien donné, pas plus qu'un audit financier.

On se doit aussi de constater que la dernière réunion du Conseil, le 20 août dernier, en présence du représentant du Ministère des finances, également doté d'un siège, a renouvelé la confiance à l'équipe dirigeante. Observons que M. le Ministre de l'Agriculture, pour l'occasion, a pratiqué la politique de la chaise vide. Au risque d'afficher un certain mépris pour les formes de la légalité.

 

Communiqué-UCCV-aout-2013.jpgCliquer sur l'image pour agrandir

 

A moins qu'il ne pense être le seul juge de ce qui est légal ou pas, au quel cas il faudrait d'urgence réformer non seulement le Code du Commerce, mais également la Constitution, le Code Civil et le Code Pénal, sans oublier le système de collecte des immondices du Grand Tunis (qui laisse à désirer, d'autant que le vocabulaire de M. le Ministre est parfois ordurier).

En bref, il semble bien que M. Le Ministre prenne ses désirs pour des réalités, qu'il mélange politique et justice.

S'il croit qu'il suffit de signer un oukase, d'invoquer le nom de Dieu, de crier "dégage!", pour que sa volonté soit faite, M. Ben Salem se trompe lourdement. Ceci dit avec tout le respect qui lui est dû comme représentant d'un Etat régi par le droit (jusqu'à preuve du contraire).

Diabolicum perseverare

Le problème, c'est qu'il se trompe sciemment. Aujourd'hui, il sait pertinemment que son action n'est pas valide (même son collègue du Ministère des Finances le lui a dit). Il a d'ailleurs contre lui à peu près tout ce que la Tunisie compte de juristes, mais aussi le syndicat de l'entreprise, ses salariés et les viticulteurs qui la livrent - eux savent bien qu'en une dizaine d'années, l'équipe en place a sorti les Vignerons de Carthage d'une situation difficile, faisant renouer l'entreprise avec les profits, et permettant au passage de mieux rémunérer les apporteurs de raisin, année après année. Ce qui, dans la situation actuelle de la Tunisie, n'est pas un mince exploit.

Notons que le Ministre de l'Agriculture fait partie du parti islamique Ennahda, ce qui ne le prédispose sans doute pas à une grande compréhension du monde du vin. Notons par ailleurs que les gens qu'il souhaite "dégager" sont généralement de "l'autre bord" - pas de l'ancienne équipe de Ben Ali, non, mais de la mouvance démocratique et laïque.

M. Le Ministre, qui n'avait que faire du vin (pourtant dans ses attributions) quand il s'agissait de se pencher sur les règlements des Appellations Contrôlées, par exemple, ou d'encourager la production, semble bien s'être réveillé un jour avec en tête une vendetta politique.

Depuis, il tempête, il injurie, il prêche, il décrète, il brasse plus d'air qu'une éolienne à Bizerte par jour de grand vent.

Cela n'aurait aucune importance (les dirigeants des Vignerons de Carthage sont toujours en place), si cela ne donnait un mauvais exemple au monde des affaires, en Tunisie même et au-delà.

Qui voudra encore demain investir (dans le vin ou ailleurs) dans un pays où des patrons efficaces et intègres sont menacés d'être mis à la porte de leur entreprise du simple fait de l'arbitraire d'un ministre? D'un politicien dépositaire de l'autorité publique, censé faire appliquer les lois, et qui semble vouloir s'en affranchir?

J'ai rencontré à plusieurs reprises les dirigeants et certains administrateurs des Vignerons de Carthage. Leur bilan est exceptionnel - la qualité des vins en est le reflet, car en Tunisie comme ailleurs, il n'y a pas de succès durable sans investissement dans la qualité.

Ce n'est donc pas à eux de dégager, ni de faire profil bas.

Au-delà de la sympathie que j'éprouve pour cette équipe de bosseurs, qui ont bien du mérite à rester motivés dans un contexte aussi surréaliste, je me devais de les soutenir ici, non au titre d'un quelconque copinage, ou même de convictions politiques (ce n'est pas à moi de voter à la place des Tunisiens, ni de trancher quant à la place d'un ministre au gouvernement), mais au titre du droit et de la morale.

Je lève mon verre de Vieux Magon à la santé des démocrates de Tunisie (quelles que soient leurs opinions religieuses) et j'ose espérer que la légalité prévaudra.

10:04 Écrit par Hervé Lalau dans Tunisie, Vins de tous pays | Tags : tunisie, droit, vins de carthage | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |