07 novembre 2013

Simplifier... ou expliquer

Où l'on reparle de cépages...

Axe de communication devenu important dans les années 80 aux USA, le cépage est une façon commode d'apprendre le vin, de décomposer, de simplifier: une variété de raisin, un type de goût.

Une façon assez réductrice de voir le vin, aussi.
Récemment, certains pays ont cru bon d'associer leur nom à celui d'un cépage. L'Argentine est devenu LE pays du Malbec, le Chili celui du Carménère, l'Uruguay celui du Tannat, l'Afrique du Sud celui du Pinotage et du Chenin...
Cela relève plus du marketing que de la réalité du vignoble - car dans tous ces pays, on trouve bien d'autres cultivars.

Assez rares, en définitive, sont les régions où la tradition viticole repose sur un seul cépage. Ne serait-ce que pour des raisons de productivité: cultiver plusieurs cépages et les assembler, c'est répartir les risques, ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
Dans la Rome antique, déjà, les grands auteurs affirment que le nombre de cépages est aussi grand que celui des grains sables sur une plage!
Plus près de nous, le Bordelais, la Champagne, les Côtes du Rhône méridionales, la Rioja, le Chianti, sont autant d'exemples de régions où l'on assemble plusieurs cépages.

Même les régions apparemment dévolues aux vins monocépages présentent une réalité souvent plus complexe qu'on ne le croit. Ainsi, le Gamay et le César ont longtemps cohabité avec le pinot en Bourgogne, pour le rouge. De même, en blanc, le Chardonnay côtoyait l'Aligoté, le Melon de bourgogne, le Pinot blanc et même le Sauvignon par endroits...

Quant aux Côtes du Rhône du Nord, qu'on dit réservées à la seule syrah, notons que dès le 18ème siècle, on y atteste la pratique de l'assemblage viognier-serine (ancien nom de la syrah). Les experts de l'époque discutent même des vertus des cuvées à majorité viognier par rapport à celles à majorité syrah...

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Vous m'objecterez: "Et l'Alsace!" N'est-ce pas la région par excellence où l'on vinifie les différents cépages séparément, où un même vigneron peut vous proposer une brochette de vins sous la même signature, mais sous des noms de cépage différents?

Demandez donc un peu à Jean-Michel Deiss ce qu'il pense de la complantation. Lui prétend que la vraie tradition alsacienne, celle des temps immémoriaux, est celle des terroirs et des assemblages de cépages par terroir. Pour avoir bu - et apprécié - son fabuleux Engelgarten, qui assemble Riesling, Pinot Gris, Beurot, Muscat et Pinot Noir, je ne peux que soutenir la démarche. D'autant que dans ce cas, mettre les cépages au second plan revient à rendre justice à un grand terroir (les graves de Bergheim).

On notera que l’Autriche, qui vient de reconnaître sa première DAC complantée (Gemischter Satz, à Vienne) va tout à fait dans le sens de M. Deiss.

Bref, je suis d'avis qu'il ne faut pas trop simplifier, mais plutôt faire l'effort de bien expliquer.

C'est mon métier.

00:19 Écrit par Hervé Lalau dans Alsace, France, Rhône, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

29 octobre 2013

Le vin, patrimoine culturel bientôt reconnu

C'est une sorte de serpent de mer que la reconnaissance par la loi de la dimension culturelle du vin en France.

On en parle depuis des lustres (alors qu'en Espagne, la loi sur la vigne et le vin a été votée il y a dix ans).

Mais maintenant, il y a une proposition de loi en bonne et due forme, déposée sur le bureau du Sénat par le Sénateur de l'Aude Roland Courteau.

Celle-ci a l'avantage d'être claire, en un seul et unique article: «le vin, produit de la vigne, fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé, en France».

Claire, il faut croire qu'elle ne l'est pas encore assez, puisque cette proposition devra d'abord passer par le crible de la Commission des Affaires économiques du Sénat avant d'être présentée en séance publique au Sénat.

Puis, si elle est votée à la chambre haute, il lui faudra encore être votée à l'Assemblée Nationale. Pour cela, il faudra bien sûr que le gouvernement, qui a curieusement la maîtrise de l'ordre du jour de l'Assemblée, ou peu s'en faut, juge utile de la mettre dans ses priorités.

Bref, ce n'est sans doute pas demain que la loi Courteau sera promulguée.

Et que changera-t-elle, au fait? Que dit-elle que nous ne sachions déjà mais qui ne soit bafoué tous les jours que Bacchus fait par la Loi Evin et ses avatars de la jurisprudence?

Et même si je ne peux qu'adhérer au principe - le vin est effectivement un produit de culture - je ne peux m'empêcher de constater que de grands pans du patrimoine national prétendument protégés sont laissés à l'abandon en France (je pense au Château de Chambord); et qu'en moyenne le consommateur "moderne" semble plus intéressé par le vin boisson (pur ou aromatisé) que par le vin culture. Quand il s'y intéresse.

Je ne suis pas sûr qu'une loi puisse renverser les choses.

Amis lecteurs, je vous sais oenophiles, pour la plupart - vous ne seriez pas là sinon. Mais je sais aussi que nous ne sommes qu'une minorité dans ce pays. Ne prenons donc pas notre passion pour une généralité.

Au fait, en Espagne, la Ley de la Viña y del Vino a été promulguée en juillet 2003. Il me faut malheureusement constater que depuis, loin de rebondir grâce à cette consécration légale, la consommation de vin n'a fait que baisser en Espagne (encore -6% en 2012).

Ley del vino.jpg

Exposé des motifs de la Loi de la Vigne te du Vin (2003, Espagne): "Le vin et la vigne sont inséparables de notre culture".

Attention, je soutiens l'initiative de M. Courteau. Mais je dis seulement qu'elle ne suffira pas.

J'appelle donc de mes voeux, d'une part, une réinterprétation de la loi Evin, qui libère le vin de son carcan.

Et de l'autre, j'appelle à un renforcement des contraintes à la production (au moins en AOC).

Non à la chaptalisation, à l'enrichissement, à la cryoextration, à la réacidification, à l'irrigation, à l'osmose inverse, aux levures aromatisées, non à tout ce qui fait que le vin nous ment - à cette condition seulement, il méritera le nom de produit culture. Et avec ce joli nom, non seulement la protection du législateur, mais aussi un intérêt renouvelé du consommateur.

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne, France, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |