01 mars 2008

All Bordeaux do not taste the same

Je reviens sur la polémique soulevée voici quelques semaines par nos confrèrs britannique de Decanter, sous le titre provocateur: "All Bordeaux taste the same". Je vous donne ici mon opinion, qui n'engage que moi, vous pouvez la lire, au côté d'autres avis, dans le magazine In Vino Veritas de Février-Mars...

 

bordeaux-carte

 

Du beau linge 

Mon dernier tour du Bordelais m’a emmené sur quelques grandes propriétés, du Médoc à Saint Emilion en passant par les Graves. Beychevelle, Coufran, Bélair, Malartic-Lagravière, Léoville-Lascase, Pape Clément, rien que du beau linge… Puis, à Bruxelles, plus récemment, j’ai participé à la dégustation annuelle de l’Union des Grands Crus. Pour ceux qui ne les auraient pas lu sur ce blog, voici mes notes de l’époque :


«2005. Un millésime intéressant, encensé à la récolte... et donc très attendu. A l'arrivée, une certaine déception - à la mesure de l'attente, probablement. Comment expliquer, pour une année aussi favorable, la présence de vins manquant de maturité, d'équilibre, soit sur-extraits, soit trop verts, voire dilués?
Bien sûr, j'ai trouvé mon lot de belles et grandes bouteilles.
-En rouge: Malartic-Lagravière, Haut-Bailly, Olivier, Lamarque, Coufran, Bélair, Langoa-Barton.
-En blanc sec: Larrivet Haut Brion, La Louvière, Latour-Martillac.
-En blanc liquoreux: Climens, Coutet, Guiraud.
Dans l'ensemble, les Graves et les Saint-Emilion m'ont plus séduit que
les Médoc. Bien sûr, ce ne sont que quelques impressions - beaucoup de vins sont
fermés, le bois pas toujours encore bien intégré. Et puis, c'est notre métier que d'être difficiles, non? ».

 

La recette

Il faudrait être sacrément mégalo pour croire que ces quelques lignes d’impressions prises sur le vif suffisent à expliquer Bordeaux.
Rassurez-vous, ce n’est pas mon genre. Néanmoins, j’en retire une chose, déjà perçue sur le terrain, lors de mes visites: Bordeaux n’a rien d’homogène, même pas dans les grands crus. Même pas dans les Grands Crus Classés. Il faudrait déjà distinguer les grands ensembles que sont le Médoc, le Libournais et les Graves. Mais plus fondamentalement, il y a tellement d’ingrédients dans la «recette» d’un grand Bordeaux que parler d’homogénéité me semble loin de la vérité.

Le poids des consultants ? Comment le nier? Le système médiatique tourne autour d’eux, actuellement. Mais qu’on m’explique pourquoi Fleur Cardinale ne ressemble pas plus à Valandraud ? Après tout, c’est le même oenologue qui s’en occupe, et n’en déplaise à Michael Broadbent, il fait justement partie de l’écurie Roland, c’est Philippe Fort…
Par ailleurs, Bordeaux est-elle vraiment la région la plus touchée par les apprentis sorciers du marketing oenologique? Le prix des crus (très élevé), la taille des domaines (relativement petite) et l’ancienneté des propriétés, qui engendre un certain conservatisme, sans parler de la connaissance déjà ancienne des micro-terroirs, tout ça plaide pour la diversité.
Les recettes pour «faire comme les grands », les grands ne devraient pas en avoir besoin. Les grands fiefs des oenologues volants, là où ils modèlent le style des vins, voire les homogénéisent, c’est plutôt en Amérique latine ou en Océanie qu’il faut les chercher, if you taste what I mean… Et rien ne dit que là aussi, la diversité ne reprendra pas bientôt le dessus.

 
Le grand complot

Tiens, cette polémique -cette provocation- a au moins une vertu.
On peut gloser sur l’influence prétendument pernicieuse des consultants et des journalistes. Mais lesquels, au juste ? Si on gratte un peu, on s’aperçoit vite qu’il n’y a pas un consultant-type, pas plus qu’un journaliste-type.
Non, il n’y a pas de «grand complot homogénéisant» dans le Monde du vin, parce qu’il n’y a pas vraiment d’unité de vues– et C’est très bien ainsi. Le marché reste atomisé, côté production comme côté communication. La pensée unique a donc toujours du mal à passer. Pourvu que ça Dure ! In Vino Veritas, on le sait, n’a jamais vraiment adhéré à la pensée Parkérienne, par exemple. Pas plus que nous ne reprendrions à notre compte, ces derniers temps, des commentaires comme ceux de Jancis Robinson qualifiant Château Pavie de «Porto sec». Rien qu’en Belgique, et au sein même d’une revue comme lVV, à laquelle j'ai la chance de collaborer, c’est la diversité qui fait la loi. Pourvu que ça dure, là encore !


Et pour finir, citons Robert Parker (qui dit aussi de belles choses, on l’oublie trop souvent) : «Il ne peut y avoir de meilleur palais que le vôtre, ni de meilleur enseignement que de déguster les vins par vous-même.»

10:37 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

27 février 2008

La grandeur, une question de temps?

Pierre Lurton a dit un jour: «Le plus dur, pour un grand vin, ce sont les 200 premières années».

Beaucoup de vrai, là-dedans. Depuis, pourtant, pas mal de moût a coulé dans les cuves, il y a eu les vins de garage, les jugements de Paris, de Sauternes ou d'ailleurs, on fait de l'assemblage bordelais sous toutes les latitudes, de l'élevage bourguignon sur tous les méridiens...

Bien sûr, on garde un respect fabuleux pour les tout grands (même si, avouons-le, on ne les boit jamais). Comment flinguerais-je jamais dans mes commentaires une Romanée Conti ou un Petrus? Je n'en ai jamais bu - ni vu - à aucune de mes dégustations. Et croyez bien que je ne suis pas à plaindre sur ce chapitre, je suis longtemps passé pour l'expert du cabernet bulgare chez In Vino Veritas. 

Parfois, je me dis que les très grands crus sont un peu comme les très grands hommes - il vaut mieux ne pas les cotoyer de trop près, ni trop souvent.  "Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre", disait Goethe.

Malgré tout, on les envie. On voudrait tant connaître la perfection, le 20/20. Tiens, je crois n'avoir jamais mis 20/20 à un vin. Peut-être certains le méritaient-ils, mais c'est plus fort que moi, j'ai toujours voulu laisser une place pour le mieux. C'est bête.

Et si le temps était venu pour moi de ne plus soustraire des points par rapport à une perfection inaccessible, mais plutôt d'ajouter des points sur mon échelle du plaisir? Ne parle-t-on pas d'échelle ouverte de Richter, en matière de séismes? 

Finalement, le plus dur, chez un dégustateur, ce sont les 20 premières années. La grandeur attend parfois le nombre des années, pour les vins, mais aussi pour ceux qui les goûtent. Il y a quinze ans à peine, vous ne m'auriez pas fait boire une gorgée de vin jaune. Aujourd'hui, ces vins, je les trouve grands. Et ceux-là, à la différence de Petrus, j'en ai dans ma cave...

 

 Petrus

11:02 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Tags : vin | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |