03 mars 2008

Sucrer ou ne pas sucrer, là est la question...

Fallait-il interdire la chaptalisation en Europe, comme le projet initial de Mme Fischer le prévoyait? J'incline à penser que oui. 

Attention, je ne dis pas que la chaptalisation fait de mauvais vins. Pas mal de ténors des grands vins, à qui je ne peux que tirer mon chapeau, l'utilisent, le plus souvent avec circonspection, mais l'utilisent tout de même.

Remarquez que leurs vins, c'est une goutte d'eau dans la mer, et que les excès de la chaptalisation, si excès il y a, c'est plutôt chez les gros faiseurs qu'on peut les trouver.

 

sucre2

 

Identité 

Mais pour moi, le problème est ailleurs. C'est un problème d'identité, de respect du produit et du consommateur. La magie du vin, n'est-ce pas justement que les années se suivent mais ne se ressemblent pas, qu'il y a parfois du moins bon, en tout cas du différent? Des vins moins riches, les années "sans", mais qu'on peut boire plus vite? Des vins qui ressemblent à la nature.

Si vous mettez du sucre dans les endives, c'est sûr, vos enfants en mangeront plus facilement. Mais ce ne seront plus des endives. 

Bien sûr, mon raisonnement ne saurait convaincre de gros producteurs qui ont des cuves à remplir, une qualité à suivre, des clients à livrer dans la grande distribution...

D'ailleurs, le projet européen a été amendé. Et même si le réchauffement climatique le rend de plus en plus inutile, on gardera la possibilité de sucrer. Il y aura toujours des cuvées plus faibles, des versants plus arrosés, des vignes moins bien orientées. Alors chacun fera sa tambouille. Les supermarchés tomberont parfois à cours de sucre. Et dans le même temps, on acidifiera, parfois sur les mêmes cuves. Ce n'est pas parce que les levures sélectionnées permettent d"obtenir de jolis arômes formatés et des fermentations au demi-degré près qu'on peut se permettre de prendre des risques en aval. Tant qu'il reste un peu de raisin dans le vin, personne ne peut se plaindre, et surtout pas les marchands de sucre.

Ca, en gros, c'est l'industrie du vin. Ne faudrait-il pas séparer une bonne fois pour toutes ces produits-là des vrais vins de caractère? La chimie pour les vins de marque, des conditions plus draconiennes pour les AOC...

Il paraît qu'on y pense.

  

11:26 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

01 mars 2008

All Bordeaux do not taste the same

Je reviens sur la polémique soulevée voici quelques semaines par nos confrèrs britannique de Decanter, sous le titre provocateur: "All Bordeaux taste the same". Je vous donne ici mon opinion, qui n'engage que moi, vous pouvez la lire, au côté d'autres avis, dans le magazine In Vino Veritas de Février-Mars...

 

bordeaux-carte

 

Du beau linge 

Mon dernier tour du Bordelais m’a emmené sur quelques grandes propriétés, du Médoc à Saint Emilion en passant par les Graves. Beychevelle, Coufran, Bélair, Malartic-Lagravière, Léoville-Lascase, Pape Clément, rien que du beau linge… Puis, à Bruxelles, plus récemment, j’ai participé à la dégustation annuelle de l’Union des Grands Crus. Pour ceux qui ne les auraient pas lu sur ce blog, voici mes notes de l’époque :


«2005. Un millésime intéressant, encensé à la récolte... et donc très attendu. A l'arrivée, une certaine déception - à la mesure de l'attente, probablement. Comment expliquer, pour une année aussi favorable, la présence de vins manquant de maturité, d'équilibre, soit sur-extraits, soit trop verts, voire dilués?
Bien sûr, j'ai trouvé mon lot de belles et grandes bouteilles.
-En rouge: Malartic-Lagravière, Haut-Bailly, Olivier, Lamarque, Coufran, Bélair, Langoa-Barton.
-En blanc sec: Larrivet Haut Brion, La Louvière, Latour-Martillac.
-En blanc liquoreux: Climens, Coutet, Guiraud.
Dans l'ensemble, les Graves et les Saint-Emilion m'ont plus séduit que
les Médoc. Bien sûr, ce ne sont que quelques impressions - beaucoup de vins sont
fermés, le bois pas toujours encore bien intégré. Et puis, c'est notre métier que d'être difficiles, non? ».

 

La recette

Il faudrait être sacrément mégalo pour croire que ces quelques lignes d’impressions prises sur le vif suffisent à expliquer Bordeaux.
Rassurez-vous, ce n’est pas mon genre. Néanmoins, j’en retire une chose, déjà perçue sur le terrain, lors de mes visites: Bordeaux n’a rien d’homogène, même pas dans les grands crus. Même pas dans les Grands Crus Classés. Il faudrait déjà distinguer les grands ensembles que sont le Médoc, le Libournais et les Graves. Mais plus fondamentalement, il y a tellement d’ingrédients dans la «recette» d’un grand Bordeaux que parler d’homogénéité me semble loin de la vérité.

Le poids des consultants ? Comment le nier? Le système médiatique tourne autour d’eux, actuellement. Mais qu’on m’explique pourquoi Fleur Cardinale ne ressemble pas plus à Valandraud ? Après tout, c’est le même oenologue qui s’en occupe, et n’en déplaise à Michael Broadbent, il fait justement partie de l’écurie Roland, c’est Philippe Fort…
Par ailleurs, Bordeaux est-elle vraiment la région la plus touchée par les apprentis sorciers du marketing oenologique? Le prix des crus (très élevé), la taille des domaines (relativement petite) et l’ancienneté des propriétés, qui engendre un certain conservatisme, sans parler de la connaissance déjà ancienne des micro-terroirs, tout ça plaide pour la diversité.
Les recettes pour «faire comme les grands », les grands ne devraient pas en avoir besoin. Les grands fiefs des oenologues volants, là où ils modèlent le style des vins, voire les homogénéisent, c’est plutôt en Amérique latine ou en Océanie qu’il faut les chercher, if you taste what I mean… Et rien ne dit que là aussi, la diversité ne reprendra pas bientôt le dessus.

 
Le grand complot

Tiens, cette polémique -cette provocation- a au moins une vertu.
On peut gloser sur l’influence prétendument pernicieuse des consultants et des journalistes. Mais lesquels, au juste ? Si on gratte un peu, on s’aperçoit vite qu’il n’y a pas un consultant-type, pas plus qu’un journaliste-type.
Non, il n’y a pas de «grand complot homogénéisant» dans le Monde du vin, parce qu’il n’y a pas vraiment d’unité de vues– et C’est très bien ainsi. Le marché reste atomisé, côté production comme côté communication. La pensée unique a donc toujours du mal à passer. Pourvu que ça Dure ! In Vino Veritas, on le sait, n’a jamais vraiment adhéré à la pensée Parkérienne, par exemple. Pas plus que nous ne reprendrions à notre compte, ces derniers temps, des commentaires comme ceux de Jancis Robinson qualifiant Château Pavie de «Porto sec». Rien qu’en Belgique, et au sein même d’une revue comme lVV, à laquelle j'ai la chance de collaborer, c’est la diversité qui fait la loi. Pourvu que ça dure, là encore !


Et pour finir, citons Robert Parker (qui dit aussi de belles choses, on l’oublie trop souvent) : «Il ne peut y avoir de meilleur palais que le vôtre, ni de meilleur enseignement que de déguster les vins par vous-même.»

10:37 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |