13 avril 2008

Boschman sur la Montagne

Nouvelle livraison dominicale de notre Eric, qui relève encore son propre niveau.

"Quo non ascendet", comme disaient les lapins...

 

796 - Boschman

Eric "Pythie" Boschman

 

"Personne n’est à l’abri d’un coup de bol, il ne faut jamais l’oublier. Tenez, moi par exemple, je goûte tout au long de l’année des bouteilles, des bouteilles et encore des bouteilles. Un récent comptage approximatif a eu pour résultat de shooter à plus ou moins 3.500 flacons par an. Bien sûr, il ne s’agit que du domaine du professionnel. Mais comme je bois peu en dehors de mes heures de service, je suis un peu comme pas mal de travailleurs en fait, on arrondira ce total aux environs de 4.000 pour faire bonne mesure. Je ne rigole pas hein. Mais, il faut savoir que je ne suis pas le seul dans ce cas-là, l’essentiel de mes collègues chroniqueurs est astreint aux mêmes conditions de travail extrêmement pénibles.

C’est qu’en plus, pour nous, comme pour tant d’autres d’ailleurs, la cirrhose n’est pas une maladie reconnue. Même si nous crachons, lorsque l’on goûte six vins, en tenant compte de ce qui reste en bouche, de ce que nous avalons malgré nous, nous avalons l’équivalent d’un plein verre. Donc, lors d’une matinée de travail, après une quarantaine de bouteilles goûtées pour vous, nous avons ingurgité pas loin d’une bouteille. Et pourtant, les bienveillants représentants des forces de l’ordre ne nous font pas de cadeau. C’est affreux, mais gardez vos mouchoirs en boules aux creux de vos mains car le plus terrible est encore à venir. Sur ces 4.000 flacons, combien croyez-vous sont de bonnes bouteilles qui méritent que l’on s’y attarde quelque peu ?

Je ne parle pas de vins d’exception, pas de ces bouteilles qui marquent la vie d’un gnome, pas de ces jus de la treille qui suscitent un enthousiasme délirant, des vers qui traverseront le temps, des chiffres et des lettres, le poids des maux, le choc des portos. Non, je veux évoquer ici les honnêtes crus, les vins de plaisir, ceux qui nous soufflent quelques lettres aux neurones, des choses simples, compréhensibles et payables.

Ce dernier point, même si nous recevons l’immense majorité de nos échantillons, est fondamental. Il serait normal qu’une bouteille à 50 euros soit bonne, qu’il y ait quelque chose d’important à en dire. Si l’on se promène dans les tarifs stratosphériques de certains crus d’un peu partout dans le monde, il est indécent qu’une émotion absolue, un tsunami de félicité, un avalanche de bonheur, une éjaculation neuronale ne vienne pas recouvrir notre cortex à chaque fois. Et pourtant, souvent, de plus en plus souvent d’ailleurs, c’est là que le bât blesse. Remarquez que ce n’est pas de chance, si c’était là que le bât blessait, ce serait juste une histoire de fatigue passagère, alors que dans le premier cas, il s’agit d’une usure. Les vins deviennent de plus en plus chers, même si l’on nous parle de crise viticole à longueur de sanglots des violons de l’automne. Et puis, au milieu de ce marasme pas marrant, au milieu de cette angoisse permanente de vous décevoir, au milieu de cette quête presque Graalique, voire graalienne, du bonheur, de l’émotion.

Tel le chercheur d’or qui distingue la pépite au milieu de la boue, nous trouvons une bouteille de pur bonheur. Un moment qui bouleverse tout sur son passage. Un taureau furieux qui écarte la foule devant le soleil de midi, enfin, allez-y vous même, je commence un peu à fatiguer dans les épithètes à rallonges. Car contrairement à la Pythie qui vient en mangeant, l’épithète pas. Enfin, tel Archimède devant sa première vis, l’envie d’hurler un Euréka de première catégorie vous vient. Mais, et je vous jure que c’est vrai, ça marche comme ça à chaque fois dans ma secte, en premier lieu naît un sourire béat sur le faciès Rubicond, mais néanmoins affranchi comme le disait César, du dégustateur. Ensuite, un long silence se fait. Un peu comme celui qui suit Mozart et qui en est toujours, le silence qui suit un grand vin est du même tonneau. Un silence de bonheur, le genre de petit endormissement post-orgasmique, mais si, souvenez-vous, le mois dernier. Vous voyez, juste avant de commencer à ronfler, vous étiez heureux. Le vin ont il est question aujourd’hui à suscité en moi cette cascade d’émotions diverses et variées. Et encore, je vous passe les détails à propos de l’état de mes cheveux.

Pour tout dire, j’ai demandé le prix dans un état second, j’en ai commandé quelques bouteilles sans trop savoir ce qui me prenait, j’ai remis un bouchon sur la totalité des échantillons disant au monsieur, d’un air très dégagé, qu’il devrait en faire profiter d’autres collègues vu la rareté du produit. Mais, in petto, je scandait à pleins poumons : laisse m’en une ou deux. A croire qu’en plus de mes pensées profondes, mon regard de Golden Retriever qui va faire une connerie l’a ému au plus profond de son âme. Et hop, deux des bouteilles devinrent miennes.

Ne voulant pas mourir d’une apoplexie de plaisir trop brutale durant le week-end, j’ai placé le flacon du jour dans l’armoire de conservation pour ne la goûter que deux jours plus tard. Plaisir masochiste, certes, mais patience étant mère de vertu j’ai tenté le coup. Quel bonheur! Quel vin! C’est de la folie. En deux mots je vous plante le décor.
 
Un photographe belge et de renom, monsieur van Berg, les deux n’étant pas antinomiques, aime le vin. Jusque là, tout va bien. Un jour, il décide de passer de la théorie amoureuse à la pratique viti-vinicole. Il s’offre quelques arpents de vignes en Bourgogne, et pour faire bonne mesure, du côté de Meursault. Pour ne rien laisser au hasard, notre homme décide de ne pas revendiquer l’appellation susdite, mais bien de tout passer en Bourgogne Grand Ordinaire. Ce qui est comme un pied de nez à beaucoup de trucs. Pour être complet, sur ces quelques hectares, il n’utilise pas de tracteur, pas de produits chimiques, il travaille les petits, tout petits rendements. Genre, moins de 15 hectolitres à l’hectare. Je sais, ça ne vous dit rien, mais sachez que ce n’est rien du tout.
 
Et puis, comble de bonheur pour mes papilles, les vôtres aussi un jour je l’espère, l’homme élabore des Pinots Noirs de folie, un Gamay qui vaut tous les liégeois du monde (ben, oui, nos p’ti gamay c’est le cépage favori des Liégeois, surtout si vous le dite à voix haute et peu intelligible), j’ai moins tripé pour les chardonnay, simplement parce qu’ils sont plus conformes à ce qui se fait de grand dans le coin. Essayez donc un jour la cuvée « les Gamets », un 100% gamay passé en barriques neuves, c’est de la folie et bien plus encore. Le vin est dense, presque noir tant il est concentré. Le nez se présente par un bouquet intense de fruits noirs hyper mûrs, mais pas en confiture hein, faut rester dans le frais. On évolue rapidement vers le poivre noir, un peu la paille. En bouche, c’est rond, rond, petit, pas tapons. Les tanins sont fondus, mûrs, présents comme des ombres. Le bois se fait discret, il soutient, il ne masque rien. Bon d’accord, il faut un petit bémol, c’est que la bouteille est rare, donc elle navigue à des prix qui pourraient faire tousser plus d’un, mais même une seule bouteille vaut largement l’effort. Vous n’avez qu’à retarder l’achat de la prochaine console de jeux des petits, de toute manière c’est bien fait pour eux".

Eric Boschman


Pour trouver les vins : David van Berg : daviscop@belgacom.net

12:45 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

C'est Renvoisé qui le dit...

Dans son livre "Le Monde du Vin a-t-il perdu la raison", Guy Renvoisé consacre un chapitre aux Medias. Etant indirectement intéressé à son analyse, je ne résiste pas au plaisir de la citer aujourd'hui.

monde_vin_raison

 

"Il y a toujours eu des critiques pour encenser ou démolir les différents vin. Au milieu du XXe siècle, je me souviens de l'impartialité et des immenses connaissances du grand Raymond Baudoin, redouté comme la peste par tous les magouilleurs. Il fut aussi le fondateur de la meilleure publication de l'époque sur le sujet: La Revue du vin de France. A son actif également, la création de l'académie internationales des vins.

Depuis très longtemps, dans la presse, les chroniqueurs gastronomiques sont chargés des informations viticoles. Certains le font avec brio, d'autres moins bien, un petit nombre donnant parfois la priorité au copinage ou péchant par ignorance du sujet.

La critique émet parfois des jugements un peu rapides. Ainsi, certains vins qui ne le méritaient pas se sont vu surmédiatisés et sont aujourd'hui des vedettes à part entière. Des vins de garage sans terroir ni passé, aux heures de grande écoute, ont parfois bénéficié d'un temps d'antenne aussi important que des événements capitaux...

Dans ce registre, il faut évoquer aussi la revue Wine Spectator, dont je suis loin de partager toutes les apppréciations, bien qu'elles aient aussi auprès des consommateurs internationaux un impact considérable.

A l'inverse, je conseille aux amoureux du vin de lire une formidable revue belge: In Vino Veritas. Les journalistes qui y collaborent sont impartiaux et respirent l'honnêteté". 

Ca fait du bien de se sentir compris. C'est si rare. Il paraît qu'on a tous droit à être un peu star un quart d'heure dans sa vie. Voila, je crois que c'est fait pour la douzaine de gens qui collaborent à notre bon vieil IVV...

 

Guy Renvoisé, "Le Monde du Vin a-t-il perdu la raison?", Editions du Rouergue. 

 

12:20 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |