23 mars 2009

De la déontologie et autre signes extérieurs de richesse morale

La semaine dernière, j’ai assisté à une conversation fort édifiante entre deux confrères étrangers à propos de la publicité dans les revues de vin. L’un des deux protagonistes indiquait qu’il avait obtenu un budget d’une région de production, mais sans contrepartie visible dans son magazine. Le client lui avait demandé de publier un dossier sur les vins de sa région, mais lui laissait carte blanche quant à la rédaction, ne demandant aucun droit de relecture. Belle preuve de désintéressement!

Mon deuxième confrère semblait pourtant sincèrement outragé. Pour lui, cette publicité masquée était pire que la publicité visible – même si elle ne donnait lieu à aucune dérive rédactionnelle. Pardon, se faire payer pour le choix d’un dossier, pour lui, c’était déjà une dérive.
Il faut dire que notre homme est un puriste. Il est d'une grande rectitude morale; il réprouve les compromissions en général, et la publicité en particulier. C’est son droit.

 

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Photo: Wikipedia

Cette discussion m’a interpellé, comme on dit dans les commissariats. C’est que la vérité est un peu des deux côtés. Je connais bien le magazine dont il était question, et c’est tout sauf un vendeur de soupe pour annonceurs.
Mais je constate aussi qu’il n’est pas le plus favorisé en matière de financement, ces derniers temps. Sans doute en bonne partie à cause de son intégrité. Ce qui, par voie de conséquence, entraîne une moindre agressivité commerciale.
Mais à moins de multiplier par dix ou quinze le prix de ses abonnements – ce qui lui ferait perdre tout son lectorat -  je ne vois pas comment il pourrait se passer de la publicité.

Je ne peux m’empêcher de regarder ce qui se passe dans certaines revues concurrentes, qu'elles soient nationales ou internationales, qu'elles soient indépendantes ou appuyées sur un grand groupe de presse - et donc à une grosse régie publicitaire.

Toutes ne sont pas sur la même ligne.
Dans certaines, chaque article où presque consacré à une appellation ou un domaine donne lieu à un placard publicitaire. "Et pourtant, elles tournent !" Je veux dire, ces revues ne semblent pas souffrir d’une désaffection de leur public.

Dans d’autres, au contraire, le flux de publicités est tel (pour des vins de prestige, mais aussi pour des voitures, des montres ou autres articles liés à une clientèle aisée) que la rédaction peut se permettre le luxe (c'est le cas de le dire) d’une totale indépendance. Il n’y a pas de règle.

La déontologie journalistique est une très belle chose en soi, et ce n’est pas moi qui inviterai à y renoncer. D’un autre côté, comme disait Brel, « Le monde est plein de polissons ».
A titre personnel, certains collègues n’hésitent pas à se faire payer pour cautionner tel ou tel vin, commentaires à l’appui. En admettant même que leurs commentaires de ces vins soient sincères, de quelle crédibilité disposent-ils encore par rapport aux marques qui les paient, et par rapport à la concurrence ?
Le journaliste est comme la femme de César, le soupçon, c’est déjà trop.

Mon propre parcours professionnel, dans d’autres secteurs de l’édition, m’a fait côtoyer de près le monde publicitaire. J’en ai gardé une grande méfiance pour l’influence de l’argent sur la presse. Combien de fois ai-je dû expliquer à des annonceurs potentiels que les lecteurs demandaient d’un article sur eux la plus grande part de vérité, et non le profil le plus avantageux ? Je n’ai pas toujours été convaincant, j’ai dû parfois accepter des compromis. Mes collègues de la publicité ne m’en ont pas toujours été reconnaissants, et le soutien de mes lecteurs n’a pas été déterminant. Bref, j’ai changé de voie, et je m’en félicite tous les jours. Mais je connais trop bien l’envers du décor, le côté obscur de la force financière, pour me satisfaire de belles déclarations.

Les lecteurs soupçonnent sans doute une influence diffuse de l’économie sur la presse, ils sont loin d’en connaître toute l’étendue, et c’est peut-être bien ainsi. Les blogs s’en tirent mieux, parce qu’il ne coûtent rien à produire, mais ils ne rapportent rien non plus. On ne peut donc pas en vivre.

Bref, je trouverais dommage que par intégrisme (l’intégrité poussée jusqu’au vice, en quelque sorte) un magazine respectable ne disparaisse quand d’autres moins regardants prospèrent, ou en tout cas, survivent, non seulement aux difficultés économiques, mais même aux soupçons de bidouillage publicitaire. En l'espèce, je plaiderai donc pour un peu de souplesse. Etre une revue respectée, c'est bien, mais pas au risque d'être une revue délaissée. La pub, c'est un peu comme l'amour chez Maupassant: les femmes qu'on admire ne sont pas forcément celles avec lesquelles on a envie de coucher.

A dessein, je n’ai pas cité de titre. Non que j’ai peur de le faire, mais parce que ce n’est pas mon propos de donner à tel ou tel un brevet d’honnêteté, ou de le retirer à d’autres.
Ceux qui ont vendu leur âme n’ont que faire de ma "bénédiction".

06:32 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

17 mars 2009

Le goût des mots, les mots du goût

Notre ami Eric Boschman nous revient en grande forme après l'accouchement de son livre sur le vignoble belge - mais Eric vole déjà vers d'autres horizons, très haut; il nous dévoile aujourd'hui un véritable univers onirique de dégustateur: le sien.

 

796 - Boschman

Eric "Goûteux" Boschman

 

"La langue du goût est riche de mots composés pour décomposer les saveurs, les sensations, les impressions. Tout l’art des sommeliers, des dégustateurs de tous poils, des chroniqueurs, consiste à raconter l’indicible. Une sensation qui dure quelques nanosecondes, ou à peine plus, peut devenir des centaines de caractères qui noircissent et emplissent l’espace blanc de la page. Parler du vin, lancer des onomatopées gustatives, provoquer le sourire des auditeurs, des lecteurs, faire briller les yeux des femmes, des hommes. Séduire en décrivant, raconter les parfums, faire son petit Süskind chaque jour ou presque. Inventer les souvenirs des gens lorsqu’ils plongent leurs nez dans les verres. Nous, Belges, présents et à venir, nous avons des mots qui n’appartiennent qu’à nous pour décrire un tas de choses. Cuberdon, colle blanche qui sentait les amandes (avec la petite pelle sur le côté), spéculoos, filet américain, cramique, nic-nac, des mots qui viennent d’autres langues, qui craquent, qui croquent, qui expriment nos différences, nos richesses, ce que nous sommes. Les mots sont démontables, démons tables de cuisine, j’invente régulièrement mes frontières, je trouve à chaque fois de nouvelles limites, des trucs à franchir. Qui a dit que de la contrainte naissait la création ?

Dans la dégustation, les contraintes sont multiples, symbolisées par le produit, les participants et mes limites cognitives. Le but de la manœuvre étant de tirer un maximum de gens à l’intérieur de mon univers, il me faut trouver des mots accessibles, des mots-images, des mots-parfums, goûts, textures aussi. Parler de vieux cuir évoque en général peu de choses, parler du parfum d’une guêpière de dominatrice en fin de journée, s’il n’est pas plus évocateur pour la majorité des gens, a au moins le mérite de susciter leur réveil. Et, parfois, leurs sourires. Je crois que c’est en riant que l’on capture les plus beaux de nos souvenirs. Ou en aimant. Souvent, quand on aime, on a le sourire aux lèvres, des papillons dans le ventre, du vent qui fait briller les étoiles au sommet des dunes, les cheveux qui sentent le printemps au cœur de l’hiver, des envies de sève.

La fête des mots autour d’un verre de vin ou la fête du vin autour des mots, une bacchanale du Midi, une dit aux Nysiades que je serais un peu allumé pour le plus tard. Faire briller les arômes, faire tintinnabuler les couverts pour les agueusiques, rendre la vue aux anosmiques par la dégustation à l’aveugle, ça vaut la quête de l’inaccessible étoile.

Je me méfie, comme des radars automatiques, de ceux qui affichent leur passion comme oriflamme commerciale, la passion des mots devient vite les maux de la passion. "Alcools", disait Baudelaire dans un moment de souffrance intense. Car ces mots sont aussi violents, ceux qui décrivent le bonheur, l’orgasme peuvent se dire à l’envers. On lèche, on lâche, on lynche, l’envers des mots quand l’envers c’est les autres, les mots composés deviennent vite les mots de la décomposition. Vive l’excès ou pas, l’essentiel étant de vivre pour ne rien regretter."

La preuve par l'exemple, avec cette sélection de vins "croniqués" par Eric (croniquer, verbe transitif, de croquer, faire un rapide dessin, et de niquer, là, je vous fait pas de dessin):

Le temps des Cerises - Avanti popolo, Vin de table français

Restez, n'ayez crainte, vin de table, certes, c'est pas hyper hyper glamour, mais c'est simplement une question d'appellation et de cépage. Rien de bien fantastique, mais Dura Lex, sed lex comme ils disent chez les fabricants de préservatifs. Ceci dit, le carignan, quand les rendements sont minuscules, c'est fantastique. Le vin est nerveux, tout en finesse et en élégance. Une vraie belle bouteille


Domaine des Côtes de Chalaye Appellation Chiroubles Contrôlée 2007


Moi, rien que le nom me fait toujours rire, mais je dois le confesser, je suis parfois un peu pipi caca, on se refait pas. Ceci mis à part, le vin est issu de ce magnifique cépage qu'est le Gamay (le cépage préféré des Liégeois. Celle là, si je l'ai pas écrite trois cent fois, je l'ai pas faite une seule fois, mais j'aime bien, essayez à voix haute, c'est encore meilleur) On est sur le fruit, la fraîcheur aussi, et une touche d'épices en fin de bouche qui fait fort plaisir. Pas la peine de le glacer pour le boire, il n'est pas méchant et ne mérite pas un tel traitement.

Domaine Mosse  Anjou 2006 Chardonnay 100% Cuvée René's Chard

Le René est ce que l'on peut nommer un sacré gaillard. C'est le genre de gars qui a non seulement du caractère, mais aussi du talent. Il fait des vins qui ne laissent personne indifférent, c'est juste impossible. On aime ou on déteste. Moi, le côté René Char, ça donne une notion poétique en plus au vin. Dans le cadre de la langue française en fête, c'est vraiment le vin parfait ! 


Les Foulards Rouges La Soif du Mal Côtes du Roussillon 2008


Bon ici, c'est carrément militant, on va sortir les vieux albums de Fugain du temps où il chantait des trucs engagés. J'aime l'idée de la Soif du Mal, surtout en ces temps ou le vin devient de plus en plus un produit à prohiber. La Syrah donne des ici un vin tout en finesse, en fraîcheur, en épices. Cela va du cassis au poivre noir en passant par les fraises en confiture. Belle bête, camarade !


5. Charivari - Côtes du Roussillon Villages 2007, Domaine du possible, Vigneron à 66720 Jajakistan

Déjà, être vigneron au Jajakistan, c'est tout un programme en soi. Puis nommer sa propriété Domaine du Possible, c'est encore plus merveilleux. Finir par Charivari, c'est un peu le bordel, à base de grenache, c'est magique. Le grenache est le cépage de référence des grands vins doux naturels, il donne des vins riches en épices et en fruits.
Ajoutez-y le fait de ne pas filtrer ni rien et vous aurez de quoi vous déchirer les neurones. Le bonheur en 75 cl !

Eric Boschman

08:33 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Tags : boschman | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |