24 avril 2009

Vin, sens et intellect

L'autre soir, lors de la dégustation des vins naturels dont je vous parlais hier, mon confrère Bernard Arnould s'est fendu d'une jolie profession de foi: "Mon intérêt dans le vin réside dans ce qu'il me permet de combiner le plaisir des sens et celui de l'intellect". Tu m'excuseras si je te cite librement, Bernard, je n'ai pas pris de note, c'est plutôt le sens général qui s'est gravé dans mes petites cellules grises. Il faut dire qu'elles avaient été mises à rude épreuve. Pas de soufre, pas de douleur? Ca reste à voir.

Hasard ou pas, il se trouve que je retrouve aujourd'hui à peu près la même idée dans la bouche de  Jean-Paul Kauffmann, interviewé dans la RVF; l'ex-directeur de l'Amateur de Bordeaux  dit exactement ceci: "Le plaisir des papilles n'est total que s'il s'accompagne d'une dimension culturelle, spirituelle... Je trouve régressif le mépris actuel pour cet aspect intellectuel du vin, comme si nous n'étions que de vulgaires pourceaux d'Epicure, pour reprendre l'expression d'Horace. Rien que par la mémoire, l'aspect historique et géographie d'une appellation, le système analogique de la dégustation, l'intellect est mis à contribution.. Nous sommes des buveurs de sens".

Je souscris totalement.

Hervé

04:57 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

23 avril 2009

Vins naturels

J’ai participé avant-hier à une dégustation insolite : 27 vins dits  «nature» nous étaient présentés sur la jolie terrasse du Ventre Saint Gris. C'est In Vino Veritas qui organisait.

Ce type de vins (on parle aussi de vins naturels) a déjà fait couler beaucoup d’encre.
Rappelons l’idée de base: le vigneron s’interdit de recourir à des méthodes industrielles, et notamment à l’ajout de soufre (antioxydant couramment employé dans la vinification conventionnelle)– ou le limite à des doses très faibles (moins de 50 mg/l). Dans le cas de vendanges exceptionnellement saines, il s’en passe totalement.
A noter qu’on ne peut, à proprement dit, parler de vin sans soufre, mais plutôt de vin sans soufre ajouté; car le vin développe lui même des sulfites à la fermentation (dans une très faible proportion, il est vrai).

Une double finalité

La philosophie du vin naturel revêt au moins deux aspects:

1° respect de la nature - les vignerons «naturels» sont généralement des partisans de l’agriculture biologique, voire biodynamique. Mais pas toujours, les frontières restent assez floues. En tout cas, ils sont  «à l’écoute de leurs raisins», et cherchent à préserver l’aspect vivant du vin et la pureté de son fruit ; aussi voient-ils dans le soufre un produit industriel à éviter. De même, ils ne chaptalisent pas, et ne recourent pas aux machines à vendanger.

2° respect du consommateur.
Le soufre n’a pas que des vertus – on sait qu’il provoque des maux de tête (on pense notamment aux blancs moelleux abondamment sulfités) ; mais certaines personnes développent même de véritables allergies; non au soufre, lui même, mais plutôt aux protéines que sa présence génère dans le vin. Avec comme résultante, par exemple, des rhinites et sinusites chroniques, de l’urticaire, de l’eczéma, des problèmes articulaires... soufre et douleurs, en quelque sorte.
Les vins naturels sont censés offrir une meilleure buvabilité et partant, plus de convivialité. En corollaire, leur conservation étant plus limitée dans le temps que les vins conventionnels, mieux vaut les boire rapidement après ouverture – ce qui incite aussi à la convivialité.

A l’autopsie

Tout ceci me paraît éminemment sympathique. Expliqué par Jérôme van der Putt (l’auteur du livre « Du Vin bio au Vin Naturel », qui n’est ni pontifiant, ni sectaire, mais qui cherche simplement une nouvelle voie pour apprécier le vin, c’est même diablement séduisant.
L’écouter fut un vrai plaisir.

Le hic, c’est que les vins dégustés hier ne m’ont pas plu. Ce qui n’aurait rien de rédhibitoire (qui suis-je pour imposer mes goûts, ce n’est pas là le rôle du journaliste), s’ils n’avaient montré, en blanc comme en rouge, une fâcheuse propension… à se ressembler. Difficile de reconnaître un cépage ou un terroir quand les notes de jus de pomme et de levure de bière envahissent le nez de la plupart des vins - sans parler de certains goûts terreux franchement dérangeants. Sur eccevino, où il vient de consacrer une chronique aux vins naturels, mon ami David Cobbold parle de purin. Il faut que je passe une journée à la ferme un de ces week-ends.

On n’ose parler de défaut, puisque cela semble fait partie intégrante du «concept», mais on y pense parfois très fort ; et puisqu’il s’agit dans la grande majorité des cas de vins  d’AOC, et à fortiori élaborés par gens qui prétendent respecter le produit, donc  leur terroir, on est un peu déçu de ne pas le voir mieux transparaître dans le vin. Jérôme ne se pose plus la question, il dit avoir fait le tour du système AOC des cépages, des terroirs; il privilégie son plaisir de buveur. C’est un point de vue.

Rééducation ?

Il serait trop facile de régler en quelques lignes le sort des vins naturels, sur la foi d’une seule dégustation. Le concept est intéressant. Sans doute fait-il appel à la part d’émotion qui dort en tout dégustateur, autant qu’à son palais ou à son intellect. Quoi qu’il en soit, sauf à afficher la mauvaise foi des fanatiques, on ne peut, sous prétexte de naturalité, obliger les gens à boire des vins mal faits.

Alors, faut-il rééduquer son palais ? Faut-il saluer un exercice de style ? Doit-on accorder aux vignerons naturels le temps de se régler ? Je n’ai pas la réponse.
C’est en tout cas une tendance alternative dans le monde du vin. Même si elle ne me séduit pas aujourd’hui, elle a son public, aussi respectable qu’un autre, après tout.
Vive la pluralité! Vive la buvabilité ! Mais attention à ne pas aboutir à l’effet inverse à celui recherché: le «sans soufre ajouté» ne doit pas devenir un facteur de standardisation technologique !

Bon, j'ai quand même apprécié quelques vins dan sle lot:

-"Préambulles" (Vin Mousseux Brut), de Causses Marines

-"Les Bonnes Blanches" (Anjou blanc 2007), de Mosse

-Alsace Pinot Blanc 2005, de Pierre Frick

-Les Chalasses Marnes Bleues (Côtes du Jura 2006), de  Gavenat

-La Dilettante (Vouvray sec 2007), du Domaine Breton

-"Riz" (Vin de Table de France),  2007, de Causses Marines       

-"Bomparet" (Côtes du Rhône 2006), Matthieu Dumarcher

 

Les vrais amateurs (ou tout simplement ceux qui aiment apprendre) pourront étancher leur soif toute naturelle dans le prochain In Vino Veritas, où Bernard Arnould consacrera un dossier complet à cette dégustation, et plus largement, au phénomène des vins naturels.

06:57 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (11) | | | |