09 août 2009

Libérons-les-noms-de-cépages!

A peine la nouvelle réglementation européenne relative aux vins sans indication de provenance est-elle entrée en vigueur qu'Alsaciens et Jurassiens protestent contre une mention qu'elle autorise: les cépages utilisés. Car ces deux régions voudraient se réserver l'usage des noms de leurs cépages locaux. "Tout est marketing", ai-je écrit dans une précédente chronique. En voila bien la preuve.

Il faut dire que chez eux, exception notable dans la législation française, les cépages ont toujours pu être mentionnés sur l'étiquette (Riesling, Pinot Gris, Savagnin, Poulsard...); on aurait donc pu croire qu'ils seraient d'accord pour qu'on élargisse cette tolérance. C'était mal les connaître.

 

melon de B

Melon de Bourgogne

 


Faisons confiance au ministère

Je compatis mollement, vous le comprenez. Mais n'ayez pas peur, comme disait Jean-Paul: il se trouvera bien un député-maire d'une circonscription viticole pour relayer leur croisade. Peut-être même un jeune Attaché prometteur du cabinet du Ministre de l'Agriculture, de la Pêche et de l'Alimentation (bonjour la carte de visite!) se penchera-t-il sur le problème. Laissons-lui juste le temps de résoudre la crise du remboursement des aides aux producteurs de fruits et légumes (et accessoirement, celle du Plan Rivesaltes, qui participe de la même logique). Compte tenu de la belle solidarité européenne affichée par la France lors de l'affaire du rosé de coupage, on ne doute pas que les arguments alsaciens et jurassiens seront bien reçus à Bruxelles. La France agricole a juste besoin d'un ravalement marketing, ces temps-ci.

En admettant même qu'on écoute ces arguments, comment sortir de cette affaire? Entretemps, les nouvelles règles européennes sont en vigueur, et la France a signé l'accord. Plus important encore que cette signature: des pays tiers utilisent déjà ces noms de cépages pour leurs vins sans AOP, et la philosophie de la nouvelle réglementation est justement de donner aux Européens des armes pour concurrencer les pays du Nouveau Monde. Comment refuser demain à un producteur français de mettre Pinot Gris ou Gewurztraminer sur son étiquette alors que des Australiens en exportent en Europe? C'est délicat.

Incidemment, je note que bon nombre de maisons françaises, marketing oblige, ont pris l'habitude de mentionner les cépages sur leur vins à destination de pays non européens. J'ai vu des AOC Bordeaux "Merlot" au Chili. Pas vu, pas pris. Il y a bien du Champagne chilien!

Tout cela n'a-t-il pas un petit goût d'hypocrisie? Ne devrait-on pas adopter, et ce pour tous les vins, une formule qui fasse que les origines soient protégées, et sérieusement, mais que l'usage des noms de variétés soit libre?

"Con-sommateur"

Au fait, quel QI attribue-t-on dans les ministères et les syndicats viticoles au consommateur moyen? Pense-t-on que quand il voit Riesling sur une bouteille, il n'est pas capable de lire à côté Appellation Alsace Contrôlée, ou Mosel, ou Russian River?... Ou demain, "sans indication de provenance"? Et ne me parlez pas des études qui démontrent que le con-sommateur ne lit pas les étiquettes, ou à peine. Laissons cette daube de publicitaire aux instituts de sondage, je visite souvent les supermarchés, et j'y vois aussi des gens qui prennent le temps de comparer. Accessoirement, quand il sort de chez Carrefour ou de chez Aldi, le consommateur consomme aussi de la politique; c'est lui qui élit les maires, députés, les présidents. Et là, sanctifié par l'enjeu, il devient omniscient... Avez-vous déjà entendu un sondeur vous dire que les Français votaient sans savoir?

Revenons à nos cépages. Protéger le con-sommateur, d'accord, le prendre pour un demeuré, c'est autre chose. Et justifier par la même une exclusivité sur des noms de variétés qui ont depuis longtemps traversé les frontières, et dont l'origine est souvent incertaine, c'est pour le moins exagéré.

Prenez le melon de Bourgogne. C'est le cépage du Muscadet, bien sûr, mais on en trouve aujourd'hui aux Antipodes. Le site www.melondebourgogne.com est même déposé... par des Américains, qui vous racontent son aventure californienne. Quant à sa région d'origine, la Bourgogne, c'est simple: il n'est même plus dans la liste des cépages autorisés pour les AOC bourguignonnes! Alors qu'une région donnée revendique la propriété d'un cépage, c'est faire fi des réalités de l'ampélographie...

Les cépages ont bon dos

Je risque de ne pas me faire que des amis en Alsace et dans le Jura avec ce genre de propos, c'est sûr. Mais tout nous montre aujourd'hui que le succès à l'exportation n'est plus seulement une question d'origine. Bon nombre de pays (à tort, à mon avis, mais ce n'est pas le sujet) classent aujourd'hui les vins par cépage. Le riesling alsacien côtoie déjà celui de Mosel ou d'Australie dans les rayons des supermarchés anglais. S'il se vend mieux ou moins bien, ce n'est donc pas parce qu'il arbore le même nom de cépage.

A force de se regarder le nombril, on en devient presbyte. Ne nous cachons pas derrière de pseudo-protections légales: la vérité est dans le verre. Encore faut-il que le consommateur achète la bouteille. Comment faire en sorte que le Britannique pense à l'Alsace plutôt qu'à l'Australie (ou demain, au reste de la France), quand il a envie de riesling? Voila la bonne question. Il sera sans doute plus facile aux Alsaciens de changer de discours marketing et de méthodes commerciales que de changer les consommateurs de sa Gracieuse Majesté. Quant aux Jurassiens, ma foi, qui voudrait leur voler leur Trousseau (ah ah)?

Amis lecteurs, blogueurs amateurs ou producteurs, d'Alsace, du Jura ou d'ailleurs, j'attends vos réactions. Après la volée de bois vert que m'ont valu mes positions sur le rosé de coupage, je suis vacciné. Et sachez que je n'ai aucun intérêt commercial dans ces questions.

 

10:36 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

07 août 2009

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les concours de vin (ou presque)

Des concours de vin, les consommateurs ne voient généralement que les médailles collées sur les bouteilles; mais ils ignorent leur mode de fonctionnement (et leur objet). Alors, les concours sont-ils des révélateurs de talent… ou des machines à vendre ?

Sur la sellette

Connaissez-vous le California State Fair Competition ? Probablement pas. Il est vrai que sa notoriété ne dépasse guère les Etats-Unis.
Pourtant, ce concours a récemment défrayé la chronique des plus grands magazines vineux de la planète. C’est que le sérieux Journal of Wine Economics avait consacré une étude statistique à sa dernière édition. Le concours s’en serait bien passé: elle révélait en effet que seul un juré sur dix avait été capable de reconnaître un même vin servi à trois reprises au cours de la compétition. Les autres jurés avaient tous donné des points différents au même vin. Ce qui, selon le Journal, jette un sérieux doute sur la valeur des médailles.
Même si l’on admet que l’ordre de service des vins influence l’analyse sensorielle,  voilà en effet qui peut choquer les non-initiés. Pourtant, le reproche n’est qu’à moitié fondé – les guides d’achat, les magazines, les critiques, personne ne peut prétendre à une totale objectivité, et l’erreur humaine fait partie du jeu de la dégustation.
En matière de concours, les vraies questions sont d’un tout autre ordre.

Une véritable entreprise

Il y a plusieurs types de concours. Ceux qui sont organisés par les producteurs eux-mêmes, leurs appellations ou régions, n’ont  pas pour but de générer un profit; l’aspect promotionnel y prime sur l’aspect financier. Les dégustations se limitent à une appellation ou une région.
Les autres concours, qu’ils soient de taille nationale ou internationale, ont une autre logique, car il s’agit d’abord d’entreprises commerciales.  Leur première obligation est donc de couvrir leurs frais.
Et il y en a: location de locaux, hébergement des dégustateurs, logistique, dédouanement, sommeliers, communication... Le point de rentabilité s’atteint avec le volume ; du nombre de vins à juger dépend le nombre de jurys, et donc de dégustateurs, la taille des locaux, le nombre de chambres d’hôtel et de billets d’avion…
Tout cela se prépare des mois à l’avance, avec une équipe de permanents, assistés de démarcheurs dans les différents pays producteurs.

Les ressources financières sont diverses:
-parrainages commerciaux (verres, eaux, cafés, accessoires du vin…),
-parrainages institutionnels des régions d’accueil et des appellations, qui allouent un budget ou organisent à leur frais des dégustations, dîners et visites annexes.
-droits payés par les producteurs pour la soumission d’échantillons
-vente des macarons aux gagnants.

Derrière ces concours se profilent aujourd’hui souvent des sociétés d’organisation d’événements plus ou moins importantes (Reed, par exemple, pour l’International Wine Challenge), des éditeurs (Decanter, Meininger, Vinopres), des foires (Mâcon, Verona…) ou des institutions.

 

Retrouvez la suite de ce texte dans IVV 137.

16:36 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |