23 septembre 2009

Un dernier pour Chabalier

Le film inspiré du livre d'Hervé Chabalier, "Un dernier pour la route" sort aujourd'hui dans les salles.

Interviewé à ce sujet sur Europe 1, l'auteur a retracé son parcours, sa plongée et sa rédemption de l'alcool.

On adhère jusqu'à un certain point. Qui pourrait rester insensible aux méfaits de l'alcool - comme à toute déchéance, d'ailleurs? Mais suis-je le seul à déplorer l'amalgame que Chabalier (le journaliste, pas l'alcoolique repenti) établit entre vin et alcool - car il ne fait pas de détail - et entre alcool et danger.

Tout est potentiellement dangereux dans ce monde, interdire toute communication sur un produit au prétexte qu'il présente un danger pour certains esprits fragiles, c'est oublier qu'on peut éduquer les gens; c'est aussi ouvrir une grosse boîte de Pandore, celle qui consiste à vouloir le bien des gens malgré eux, et à faire d'une majorité les otages de quelques uns.

Chabalier a la foi extrême des nouveaux convertis, il voit des complots alcooliques partout, son hygiénisme - mis en musique dans son fameux rapport - a de quoi donner la nausée. Il traite chaque buveur comme une victime potentielle. Cet extrémisme ne peut que séduire les ligues de vertu, qui pourront toujours clamer "lui sait de quoi il parle, voyez d'où il vient".

Je sais aussi de quoi je parle, je consomme du vin chaque jour depuis 25 ans, avec autant de délectation que de modération. Comme beaucoup d'autres. On n'en fera jamais un film car ne parle jamais des trains qui arrivent à l'heure. 

Comme d'habitude, les journalistes qui interrogeaient ce Cassandre moderne l'ont traité avec une grande complaisance - on ne tire poas sur un repenti, l'idée, c'est plutôt d'extraire le maximum de pathos; et puis, on est entre confrères. Sans compter que le principe de précaution, c'est vendeur.

Pas de contradicteur pour notre journaliste engagé, donc - de quoi filer une sacrée gueule de bois aux amateurs de débats pluralistes, non?

Alors, un dernier pour la route, Hervé? Oui, un dernier conseil: "Ne fais pas de ton cas une généralité".

 

 

00:29 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

16 septembre 2009

La Dame de Corbin

Je dinais vendredi soir au Château Corbin, chez Anabelle Cruse-Bardinet et son mari Sébastien.
Corbin, c’est un des « quartiers » de Saint Emilion, à la limite de Pomerol. Un ancien grand domaine morcelé entre six propriétés dont cinq sont des grands crus classés : Château Corbin déjà cité, avec ses 13 hectares de sables anciens et d’argiles, mais aussi Corbin Michotte, Haut Corbin, Corbin d’Espagne et Grand Corbin.
Fait intéressnat à rapporter, les 6 propriétaires s'entendent bien, c'est "l’esprit Corbin", et ils font vivre le quartier.

Corbin1

Château Corbin

 

Mais revenons à Anabelle Cruse-Bardinet. Rejeton d’une longue lignée de vignerons médocains du côté de son père, et libournais du côté de sa mère, elle a le vin dans le sang : à quinze ans, elle sait déjà qu’elle en fera son métier; quelques années plus tard, elle décroche son diplôme d’oenologie; elle exerce d'abord chez Branaire-Ducru, puis chez son père, à Laujac.
Anabelle a aussi la passion des gens ; avant d’entamer son cursus oenologique, n’a-t-elle pas travaillé pendant 6 mois auprès de Mère Teresa, en Inde ? Pas si courant, parmi les grandes familles de Bordeaux...

Quand l’héritage maternel, le Château Corbin, divisé entre de nombreux cousins, menace de quitter la famille, cette battante ne peut se résoudre  à baisser pavillon.
Au prix de la vente de Certan-Giraud, avec sa soeur, elle rachète les parts des autres, et s’investit corps et âme dans le sauvetage de la propriété, longtemps délaissé. Je l’imagine bien en train de se battre avec les corps de métier pour redonner vie à Corbin, de lutter en cave avec les degrés (en 2003, par exemple), avec le négoce pour trouver les meilleurs débouchés, avec sa famille et ses collègues pour faire reconnaître sa compétence de «winemaker».

Vous l’avez compris, j’ai été séduit par la belle Anabelle – en tout bien tout honneur. Séduit par son engagement, par sa pugnacité, par sa rectitude morale, par la grâce toute simple qui irradie dans ses gestes. Et, last but not least, dans ses vins soyeux.


Corbin 2006

Né à l’ombre du géant 2005, 2006 ne manque pourtant pas d’attrait. Chez Corbin, cela s’appelle l’élégance. D’emblée, un fruit croquant de griotte et de groseille vient me taquiner le nez ; il se prolonge en attaque de bouches, où il se mêle à des tannins très ronds – le boisé a cette discrétion de bon aloi qui fait les vins vraiment bien élevés, car il en préserve la race; ce vin est droit, aimable ; ses plus belles vertus : précision et buvabilité.



Corbin 2003

Une surprenante fraîcheur pour un millésime aussi chaud. Aucune sécheresse ni amertume en finale. Certes, le nez est sur un fruit très mûr, limite prune à l’alcool, la matière est robuste et les degrés sont là – l’attaque fait penser à un Gigondas ; mais la bouche est bien celle d’un Bordeaux, suave. Belle finale épicée, la classe.

Les prix restent sages - Cheval Blanc a beau être tout proche, la Dame de Corbin n’a pas pris la grosse tête.

23:08 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |