08 avril 2010

La rançon de la gloire

L'inconvénient d'être une vedette du wine show biz, c'est qu'on ne peut plus être tranquille, même au fin fond de la Galice et même dans les endroits les plus privés.

Surtout quand les wine paparazzi rodent aux abords des cuvettes. N'est-ce pas, Marc?

 

Galice AEPV 2010 323

Photo Marc Vanhellemont/WC Productions (c).

 

 

 

 

 

 

 

07:24 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Tags : poisson, avril, lalau, galice | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

06 avril 2010

Et si on parlait de la Grande Distribution?

Je ne voudrais pas que vous croyiez que j'ai une dent contre la Grande Distribution.

Pendant 16 ans, j'ai exercé mon métier de journaliste dans ce domaine, au sein de magazines spécialisés, où j'ai défendu le métier de Grand Epicier, allant même jusqu'à écrire - et j'en reviens à l'objet de ce blog vineux - que les Grandes Surfaces étaient l'avenir de bien des métiers, y compris celui du vin.

Je le pense toujours. La différence, c'est qu'aujourd'hui, je le regrette.

Il y a une différence entre interviewer des patrons d'enseignes "toujours plus performantes"  et publier les actes de décès des autres formules de vente. Entre commenter la hausse des parts de marché de la grande distribution dans la boulangerie, la boucherie, les légumes, le poisson ou le vin, année après année, et constater de visu que les boulangers, les bouchers, les légumiers, les poissonniers ou les cavistes disparaissent des quartiers, et que la qualité des produits qui nous sont proposés - en moyenne - est à la baisse.

Il n'y a pas de Deus Ex Machina derrière cette évolution. La Grande Distribution n'est que l'expression de ce que les consommateurs sont prêts à accepter. D'ailleurs, pris isolément, les gens de la GD sont des gens comme les autres, qui aiment leurs familles, leur chats et leurs chiens et qui bossent plutôt plus que leurs heures.  Bien sûr, ils ont tendance à employer plus d'étudiants, de filles-mères ou de femmes seules que la moyenne, et à pas trop bien les payer. Maais c'est qu'au jeu du moins-disant social, le temps partiel reste un must. Sans compter que les fonctions que proposent les supermarchés ne nécessitent pas toujours une grande formation.

On ne peut d'ailleurs pas généraliser, il y a des gens heureux dans la distribution, à l'abri de leurs conventions collectives - enfin, tant que la boîte tient le coup. Et vous savez quoi? Parmi eux, ils y en a même qui le montrent à la clientèle, en offrant le sourire en plus de la crémerie. Si si, j'en ai vu, je peux vous donner des adresses.

Et si la GD gagne sa vie sur le crédit fournisseur, les marges arrières et autres participations publicitaires, sans parler des incitants fiscaux (tout ce qu'ignore le consommateur, mais qu'il finit par payer quand même), cela n'est qu'une querelle d'initiés.

Au fil des années, j'ai d'ailleurs tissé un petit réseau d'amitiés avec certains de mes interlocuteurs distributeurs d'alors, surtout dans les boissons; des "product managers", "des merchandisers", des "group purchase managers". Vous  remarquerez qu'aujourd'hui, il n'y a plus guère d'acheteurs dans la GD, au moins en titre. Peut-être parce que la compétence produit n'est plus ce qu'on leur demande, et parce que la "rotation" des fonctions est devenue la règle: je me rappelle encore l'histoire de ce spécialiste "marée" de Carrefour muté à la parfumerie... et j'en rigole encore. Les responsables vins sont l'exception qui confirme la règle, ils tournent moins que les autres, leur secteur étant sans doute un peu plus compliqué que les autres.

Mais tel n'était pas mon propos. On ne peut pas nier qu'il est plus aisé, dans nos sociétés où le temps est une valeur de plus en plus rare et chère, d'acheter "tout sous un même toit". 60 ans après l'arrivée du supermarché en libre-service en Europe, on ne peut pas dire que les consommateurs sont vraiment plus libres;  mais  pour pas mal d'entre eux, leur seul contact avec un boucher ou un légumier se passe pendant les vacances, au fin fond de la Calabre, du Gers ou du Tras Os Montes. Même que ça leur fait tout drôle.

Je ne nierai donc pas le côté pratique de la chose. Ni le degré de sophistication que la distribution moderne apporte à la satisfaction de l'acte d'achat. "Procurement" par  internet, avec enchères dégressives, self-scanning, just-in-time, étiquettes électroniques, radio-fréquence, tout marche aujourd'hui comme sur des roulettes virtuelles. D'ailleurs, ce n'est pas fini, la maison du futur nous prépare bien d'autres révolutions. J'ai vu de mes yeux un frigo qui pouvait commander sur internet de quoi se remplir, pour éviter la corvée des courses. Encore un petit effort, et la robotique nous évitera de "magasiner" physiquement; le monde de Naked Sun, d'Asimov, est à nos portes. Et après tout, vu la qualité du contact humain qui nous reste dans les usines à vendre, est-ce une grande perte?

Je pourrais me contenter de vous dire que la GD, c'est le diable. Qu'elle lamine les marges des pauvres petits producteurs - de vins ou d'autre chose - quand elle ne les conduit pas à la faillite. Qu'elle est constamment à l'affût de "coups", dans un monde de plus en plus concurrentiel où il n'y a que le bottom line qui compte. Et quand je dis bottom, c'est parce que je suis poli. Ne dites plus "abus de position dominante", dites "optimisation des conditions d'achat".

Mais il n'y a pas de diable. La "Grande Fabrication" n'est pas plus sympathique, quoi que vous racontent les publi-reportages.

Je pourrais aussi vous dire que la GD, malgré ses rayons apparemment pléthoriques, réduit toujours plus notre choix. Pour prendre l"exemple du vin, l'an dernier, au Québec, j'ai été frappé de constater qu'un magasin rural de la SAQ (spécialisé en vin, donc), proposait plus de vins différents que toutes les grandes enseignes d'une ville européenne de 50.000 habitants réunies. De quoi réviser son jugement sur les inconvénients du monopole!

Et au-delà du vin, avez-vous remarqué combien de marques de renom ont disparu des linéaires, ces 20 dernières années? Marques anciennes, rachetées par la concurrence qui les a sacrifiées sur l'autel de la rentabilité. Marques que certains consommateurs, encore aujourd'hui, continuent à citer dans les enquêtes de notoriété, preuve que la décision n'avait rien de logique en termes de consommation - il s'agissait tout bonnement de s'acheter de la part de marché. Et puis, six mois après, les distributeurs réintroduisaient un challenger, parce que les grandes enseignes aiment avoir un levier dans leurs négociations avec les grands fabricants.

Au passage, les marques propres, ou MDD, progressent. C'est que la GD classique est elle-même assiégée par plus extrême qu'elle, le hard discount. Une formule qui, sur un assortiment beaucoup plus réduit, celui des produits dits "morts", où la valeur ajoutée de la marque est dérisoire, pratique des prix plancher. Prix que des producteurs sont bien contents de lui consentir pour vider l'excédent de leurs entrepôts. La boucle est bouclée.

Et comment passer sous silence le fait qu'à la table de jeu de grands distributeurs de plus en plus grands, par la loi des économies d'échelle, les petits producteurs de produits d'exception n'ont pas leur place? Ils n'ont pas les quantités nécessaires pour fournir ces mastodontes; et puis, les circuits d'approvisionnements de la GD sont tels qu'ils ne permettent pas l'exceptionnel. Dans le contexte de la GD, la tomate mûre est un problème, de même que le fromage au lait cru ou la fraise goûteuse. Les voila donc éliminés au profit de tomates hydroponiques (ta mère), de morceaux de plâtre en boîte circulaire (mais à la belle accroche campagnarde), et de fraises andalouses présentant à peu près le même sex-appeal que les cages à lapins de la Costa del Sol, et hors saison en plus.

A propos du hard discount, je pourrais aussi déplorer que l'expression la plus aboutie du capitalisme commercial soit... une formule de magasins digne de la Bulgarie des années communistes. Mais qui suis-je pour juger où et dans quelles conditions les consommateurs veulent acheter? Il en faut pour tous les goûts, et pour toutes les bourses. il y a même des gens aisés que fréquenter des magasins aussi spartiates rassure. Et puis, quand on a l'assurance de la Lamborghini à payer, on peut être regardant sur le prix de la brique de lait.

Mais il me faut raison garder. Si la GD prospère (en tout cas celle qui ne met pas la clé sous la porte, car là aussi, la concentration fait rage), c'est parce qu'elle a des clients.

Les grands hypers ont réalisé le tour de force de nous faire effectuer des kilomètres dans leurs rayons. De nous faire acheter des choses pour lesquelles nous n'étions pas venus. Et tant que notre portemonnaie était plein, nous l'avons fait.  Avec les crises récurrentes, une frange de plus en plus grande de gens s'en sont détournés, privilégiant le hard discount où l'on a moins de tentation. Parallèlement, des grandes surfaces non alimentaires ont pris le relais. Les rayons non-food des hypers en souffrent. En définitive, rien ne dit que ce modèle du grand temple de la consommation est appelé à perdurer.

Mais ne nous leurrons pas, quels que soient les types de magasins qu'on nous offre demain - qu'on nous vende, plutôt, puisque ce sont les fournisseurs qui paient les nouveaux magasins, la tendance est au prix bas.

"Pourquoi payer plus cher?" "Moins cher, c'est illégal". "Le pays où la vie est moins chère". "La guerre à la vie chère"... "Prix bas/laagste prijzen"... Toutes les enseignes ou presque vous promettent des économies, parce que c'est ce que vous voulez entendre. Et si bon nombre de consommateurs se préoccupent de savoir si c'est vrai, et comparent d'une enseigne à l'autre, combien sont-ils qui se préoccupent de la manière dont ces magasins obtiennent ces prix?

Bien sûr, tout n'est pas noir. On règle les problèmes les plus criants, ceux dont on parle dans les magazines de grand reportage, à la télé. Vous ne voulez pas que votre supermarché achète des ballons cousus par des enfants? Vous ne voulez pas que votre poisson soit pêché avec des mailles capturant les tortues ou les dauphins? Rassurez-vous, votre enseigne le sait, et elle a des filières d'assurance qualité pour vous le garantir. C'est sa promesse citoyenne. Voila la télé rassurée, et sa cliente aussi. Vous savez, la bonne ménagère de moins de 50 ans; elle peut ainsi continuer à consommer religieusement ses feuilletons formatés, entrelardés de pubs pour des saucissons de porcs tués en plein bonheur, ou pour des margarines à l'huile d'olive à géométrie variable. La margarine à l'huile d'olive, c'est un peu comme dans le pâté de merle corse: un âne, un merle. Mais j'oubliais le conjoint de la ménagère, vautré avec son pack de bières devant ses pubs à lui, celles des sponsors de le la Champions' League...

Dommage, me direz-vous, que la GD protège mieux les tortues que les petits producteurs de camembert au lait cru. Mais c'est là un raccourci indigne d'un journaliste responsable.

En attendant, et malgré leurs programmes verts, leurs programmes de développement durable, leurs programmes de commerce équitable, les grands distributeurs débitent de l'agneau néo-zélandais, de même que les grands producteurs de yaourts achètent leurs fraises en Chine. Les bergers corses n'ont plus qu'à donner à manger des fraises du Périgord qui ne se vendent plus aux moutons qu'ils ne vendent plus. Ce n'est pas moi qui vais mettre fin à ce désordre mondial ni régler la couche d'Ausone. Pardon, d'ozone.

Je ne peux décider que pour moi. Acheter autant que possible dans le petit commerce (le vrai, pas les magasins de proximité des grands groupes, qui vous vendent la même chose mais un peu plus cher sous prétexte de vous dépanner). Privilégier les spécialistes, même s'il n'y en a plus guère - sauf quand, comme les parfumeurs, ils bénéficient d'une exception au régime général de la concurrence. Au fait, pourquoi eux, et pas les bouchers ou les poissonniers? Mystère. La compétence d'un boucher vaut bien celle d'un parfumeur, elle pourrait être protégée au même titre, mais c'est un autre débat.

Et dans le vin, puisque c'est encore possible, acheter chez le propriétaire, ou directement chez l'importateur. Notez que je ne le fais pas toujours. Même quand il s'agit d'écrire un article. L'esprit est fort, la chair est faible. D'autant plus faible que même les purs esprits doivent manger.

Moi, pour manger, j'écris. Et comme tous ceux de ma corporation, je ne peux pas toujours faire la fine bouche. C'est pour cela qu'une fois passé mon premier moment de colère, je me suis calmé.

L'objet de mon ire: un dossier de la RVF qui décrit les rayons vins des hypermarchés dans un style digne d'un album de Martine - vous savez, la petite fille court-vêtue qui avait plein d'amis de toutes les couleurs. Le titre de la RVF est déjà tout un programme: "Les hypers qui embellissent le vin".

Soyons compréhensifs: si la RVF veut pouvoir remplir son prochain dossier Foires aux vins, il vaut mieux qu'elle rassure son lecteur; quitte à perdre au passage quelques annonces des purs et durs de la production - mais que pèsent-ils face aux grandes enseignes? Le Groupe Marie-Claire ne peut lâcher la proie pour l'ombre.

Je le souligne, je connais ou j'ai connu dans la GD de vrais passionnés de vin - chez Carrefour (il y a longtemps), chez Cora, chez Delhaize, chez Colruyt, chez Mestdagh, chez Spar... Mais le système étant ce qu'il est, je ne peux, comme la RVF, lui donner un brevet de vertu, ni un prix "pour l'ensemble de son oeuvre"!

Ca doit quand même faire tout drôle aux "vignerons d'exception" mis en scène dans les pages habituelles de la RVF que de cotoyer dans le même magazine les plus merveilleux fossoyeurs de la diversité vineuse, les plus grands as de l'importation parallèle et du rachat d'invendus, ceux-là même qui bradent quelques caisses de vins d'auteur lors de leurs fameuses foires, dans l'espoir de faire de l'image et de vendre le reste, le tout venant. Ca, c'est de l'embellissement!

Allez, avec un petit peu de chance, vous pourrez mettre la main sur du Mouton-Rothschild 2005 chez Auchan, cette semaine. Et dans la logique de la grande conso, l'ouvrir tout de suite sur une saucisse-purée en promo.

Voila un bien long post pour un si petit fait. Que ceux qui ont eu la patience d'aller jusqu'au bout m'en excusent. Quand on démarre un article, c'est un peu comme à l'hypermarché, on sait à quelle heure on entre, jamais à quelle heure on ressortira.

 

 

 

 

07:09 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Tags : distribution, carrefour, delhaize, colruyt, cora, casino | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |