18 octobre 2010

A day in the life of a wine journo

Parmi les commentaires que j'entends, de la part de proches ou de moins proches, ou que je lis sur ce blog, il y en a un qui revient assez régulièrement, et qui a le don de m'exapérer. C'est celui qui dit, en substance: "Vous avez la belle vie, vous autres journalistes du vin. Voyages aux frais de la princesse, logement, restaus, bonnes bouteilles, belles rencontres, vous ne vous embêtez pas".

Cela me chagrine à deux titres.

D'une part, parce que cela peut laisser supposer une connivence avec les organisateurs de ce genre de voyages, les vignerons, les régions qu'ils représentent. Et mettre en doute notre intégrité. C'est vrai que dans un monde parfait, les médias paieraient les frais de leurs journalistes. Mais avec quoi, aujourd'hui? Avec l'argent des abonnements qui couvrent à peine les frais postaux? Avec l'argent des pubs qu'ils ne vendent plus? Et quand bien même ils en vendraient encore assez, le soupçon de collusion serait-il moins grand? Quel éditeur ne serait-il pas tenté de gommer les critiques envers ses sponsors, ou au moins, de les atténuer? Quoi qu'il en soit, j'ai ma conscience pour moi. A chaque voyage, j'ai mon lot de coups de coeur et de déceptions dans le verre. Je parle souvent des premiers, rarement des secondes, parce que la vie est trop courte et le papier trop cher. Et puis, je ne suis qu'un passeur.  Un vigneron ne peut pas inviter la planète chez lui, il m'invite moi pour que je vous en parle. Et si cela en vaut la peine, je vous en parle. Je trouve ça bien.

D'autre part, et cela me touche plus personnellement, cela me chagrine parce que cela laisse à penser que nous n'avons que ça à faire et à penser, alors que pour ce qui me concerne, ce mode de vie, que j'ai choisi, certes, me pèse souvent.

J'ai une femme, trois enfants de 19, 15 et 10 ans. Demain, je pars au Portugal pour 6 jours. Super, le pied! Oui, il y a une partie de moi qui est ravie de revoir l'Alentejo, le Tejo, et de découvrir les vins de l'Algarve. J'espère d'ailleurs pouvoir vendre un ou deux articles sur mon voyage - car c'est de ça que je vis. Rien n'est moins sûr, cependant, car mon dernier article sur le Tejo, il y a 2 ans, n'a pas trouvé preneur. Je l'ai publié sur ce blog, parce que c'était la seule manière pour moi d'honorer des vignerons méritants qui m'ont donné de leur temps. Mais financièrement, l'opération a donc été nulle.

Et pendant ce temps, ma femme doit se coltiner toute seule les aléas de la vie de famille, les grèves de train, les nez qui coulent, les visites chez le médecin, le taxi vers l'école, les pannes de réveil, j'en passe et des plus graves mais qui sont du ressort de notre intimité familiale.

Ah, j'oubliais aussi, je paie mon billet d'avion et mon parking à l'aéroport (et pour 6 jours, ce n'est pas rien).

Vous allez me dire que j'aurais pu refuser d'y aller, cette fois-ci comme il y a deux ans. Qu'un journaliste indépendant doit d'abord s'assurer des débouchés avant de partir. Oui, sauf qu'on ne sait pas forcément si les vins en vaudront la peine, et que les éditeurs peuvent aussi avoir des changements d'agenda. Et puis, cette fois-ci comme il y a deux ans, je n'y vais pas seulement pour moi mais pour l'association dont je suis le secrétaire général, la FIJEV, qui remettra un prix du meilleur vin de la région. En plus, l'organisateur est un bon copain, je ne peux pas lui faire faux bond. Bref, je suis coincé.

Et pour couronner le tout, lundi dernier, j'ai subi une petite opération chirurgicale à la gencive. J'avais donc toutes les bonnes raisons d'avoir envie de rester chez moi - sans parler des articles en cours, qui vont prendre un peu de retard. J'emporte mon ordi, j'essaiera d'avancer un peu au Portugal, si les soirées ne sont pas trop longues.

Côté belles bouteilles, c'est vrai que j'en ouvre - parmi beaucoup d'autres; mais au rythme où je déguste, je n'ai jamais le temps de les boire, et une bonne partie finit par arroser mes plantes - elles s'en portent très bien, merci pour elles.

Voila, vous en savez un peu plus sur ma vie de tous les jours. Je ne demande surtout pas qu'on me plaigne, je suis conscient de faire un des plus beaux métiers du monde; d'ailleurs, je l'ai choisi.

Bref, je plaide coupable d'émotions, d'enthousiasmes idiots, d'emportements tout aussi bêtes, mais pas d'intéressement. Mon train de vie est modeste. Autant que ma petite personne. Ce n'est pas moi qui fais le vin, ce n'est pas moi la vedette. Combien de journalistes ou critiques de vin sont-ils vraiment célèbres dans le monde, d'ailleurs? Parker, Robinson, Johnson, Bettane, on peut sans doute les compter sur les doigts des deux mains. Et que "pèsent-ils", financièrement, face aux propriétaires des crus classés qu'ils jugent? Heureusement que le Bon Dieu m'a préservé du péché d'envie!

Ah oui, pour les belles rencontres, je plaide aussi coupable. Elles font la joie de ce métier. Au hasard des voyages, j'ai côtoyé, plus ou moins longuement, des gens aussi différents qu'Hervé Durand, Marc Imbert, Laurent Combier, Sylvain Fadat, Christian Seely, Gérard Perse, Bernard Magnez, Frédéric Brochet, Francis Boulard, Denis Thomas, Jean-Marc Brocard, Anabel Cruse-Bardinet, Abi Duhr, Ralf Anselmann, Miguel Torres, Thierry Sabon, Jean-Marc Pagès ou le Comte d'Assay. Ce furent de grands moments, à des titres divers. Je ne me fais pas d'illusion, cependant, la plupart ne se souviennent plus de moi.

J'ai aussi fait la connaissance de pas mal de chroniqueurs ou de professionnels du vin au contact desquels j'ai pas mal appris; je pense à mes mentors d'IVV, bien sûr, que vous connaissez, Philippe Stuyck et Marc Vanhellemont en tête; mais aussi à mes amis Louis Havaux, Bernard Sirot, Eric Boschman, Aristide Spies et Frank Van Den Bogaert, à Mark Schiettekat, à Alain Vercouter, à Jacqueline Jensen, à Michel Smith, à Jim Budd, à Jacky Rigaux, à David Cobbold, à Sébastien Durand-Viel, à Laurent Courtial, à Alain Leygnier, à Christian Duteil, à Evelyne Malnic, à Suzanne Mustacich, à Adeline Brousse, à Philippe Durst, à Christine Ontivero, à Marie Gaudel, à Benoît Roumet, à Yves Paquier, à Alexandre Truffer, à Isabel Mijares, à Ronald De Groot, à Anibal Coutinho, à Quentin Sadler, à Sagi Cooper, à Helmut Knall, à Filippo Magnani, à Emanuele Pellucci, à Franco Ziliani, à Ghislain Laflamme, à Ghislain Tremblay, à Nicole Barrette, à Jacques Orhon, à Eli Maamari, à Patricio Tapia, à Gonzalo Sol - bref, à tous ceux avec qui j'ai plaisir, non seulement à déguster mais à plaisanter, à me promener dans les vignes, à parler du vin et de tout autre chose. C'est une camaraderie que nos fréquents déplacements hors de nos foyers rendent presque inévitable - on n'est pas des machines!

J'en oublie, des copains, bien sûr, et ils me pardonneront. Et puis, il y a les contacts établis ou rétablis via ce blog, Iris, Isabelle Perraud, Olif, Berthomeau, Luc Charlier...

Alors oui, je suppose que le jeu en vaut la chandelle. Heureusement, ma femme l'accepte, la plupart du temps. Merci, Chérie.

 

 

 

12:01 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (9) | | | |

Lettre ouverte à Christelle Ballestrero

Suite du triste feuilleton "Version Femina", voici la lettre reçue de Christine Ontivero, attachée de presse.

Elle s'adresse à Christelle Ballestrero, journaliste à France 2 ("C'est au Programme"), auteur de l'article dont je vous parlais hier.

Version Femina.jpgL'article en question

 

Bonsoir Madame,

C’est toujours délicat de faire remarquer à un journaliste qu’il est mal informé, mais la lecture de votre article ci-joint intitulé “Vin et Santé, la fin du mythe” ne peut pas rester sans réponse de ma part.
Je suis attachée de presse, spécialisée dans le vin depuis 29 ans, et je pense donc bien connaître le sujet ce qui, si vous le permettez, ne semble pas être votre cas.

Vous écrivez :”aujourd’hui, il est difficile de trouver un vin de table au-dessous de 12°. Et les appellations sont de plus en plus nombreuses à proposer des 13, 14, voire 15° comme les vins du Languedoc”. Jusque là tout va à peu près bien. Mais ... vous dérapez dangereusement dans ce qui suit: “L’explication ? Pour des raisons économiques, on a considérablement raccourci la durée de macération des raisins“

Où avez vous trouvé cette information fausse et archi fausse ?

“avec, à la clé, une moins bonne qualité”

Depuis combien de temps n’avez-vous pas dégusté de vins du Languedoc ?   

Le pire et le plus grave qui mérite un rectificatif  de votre part est cette dernière phrase :
“auquel on doit ajouter des produits chimiques et du sucre de betterave (qui élève le taux d’alcool) pour le stabiliser et lui permettre de se défendre contre les bactéries, entre autres”.

Vous êtes journaliste n’est-ce pas ? Donc, normalement, vous devriez vérifier vos informations ou alors,
je n’ai rien compris au métier. Si vous aviez vérifié, vous auriez pu apprendre que le Languedoc-Roussillon est l’une des rares régions qui n’a pas le droit “d’ajouter du sucre” comme vous dites, ce qui, en langage professionnel, s’appelle la chaptalisation, autorisée dans bien d’autres régions comme Bordeaux, Bourgogne, etc...

Tout le monde a droit à l’erreur mais quand les erreurs sont aussi graves, on ne peut pas laisser passer.

Concernant le cancer, on lit et on entend bien des choses contradictoires. Je peux en tout cas vous apporter mon témoignage personnel. Il vaut ce qu’il vaut mais il est authentique.

Mon mari, journaliste spécialisé en vins, a dû être opéré, voici un an et demi d’un double cancer : prostate
+ vessie. L’intervention s’est déroulée à Montpellier où les hôpitaux sont très réputés pour leur connaissance de
cette maladie. A force de lire et d’entendre tout et n’importe quoi, vu que mon mari boit en moyenne 3 verres de
vin par repas, j’ai fini par me persuader que le vin était peut-être l’une des causes de sa maladie. Sans le lui dire,
j’ai appelé le chirurgien en lui demandant s’il ne se mettait pas en danger en buvant “autant” de vin. La réponse
a été très claire : “Mais madame, ça n’est pas beaucoup”. Le jour où il a quitté l’hôpital, il a lui-même demandé  au professeur responsable du service urologie, un ponte en la matière : “Est-ce que je peux continuer à boire du vin”. Ce dernier lui a répondu “j’y compte bien”. Les chirurgiens qui opèrent des cancers tous les jours seraient-ils irresponsables ?

Ca fait mal de lire des informations aussi fausses concernant le Languedoc, région où il y a quantité de bons vignerons. Vraiment, ils ne méritent pas ça !

Salutations

Christine Ontivero

Petit commentaire perso

Au-delà de ce seul article, cette lettre pose de vraies questions: celle la formation des journalistes, de la pluralité de leurs sources, et celle de l'exercice toujours périlleux du métier de journaliste en dehors de sa vraie sphère de compétence.

Si Mme Ballestrero a, semble-t-il, ses entrées à l'INRA et à l'Institut National du Cancer, elle n'a pas jugé utile d'interroger des confrères spécialisés dans le vin, ni même des producteurs de la seule région qu'elle expose à la vindicte populaire, le Languedoc - qui est pourtant loin d'être la seule à proposer des vins à fort degré d'alcool. Et au-delà, notre consoeur, en faisant marcher ses petites cellules grises, aurait dû comprendre que son "conseil de modération", limiter les vins de fort degré aux occasions festives, est bien superflu. Les consommateurs se modèrent par eux-mêmes, les vins alcooleux ne sont pas propices à une consommation à fort volume.

Quant à ses conclusions en matière de cancer, totalement pompées de la très discutable "étude" publiée l'an dernier par l'INCa, là encore, elles ne nous donnent pas une très haute opinion de sa recherche de l'information pluraliste.

Quant au lien établi entre cancer, macérations courtes et alcool (il suffit à Mme Ballestrero d'un petit "donc"), il est tout simplement allucinant. "Digo, ergo est".

Ce genre d'articles illustre à merveille un désolant paradoxe: ce sont les journalistes qui en savent le moins sur le vin qui touchent le plus large public, et colportent ainsi le plus de fausses informations.

Sans aller jusqu'à suivre Coluche et son "pinard obligatoire", on souhaiterait qu'un minimum de "connaissances pinard" soit obligatoire pour ceux qui choisissent de parler du vin - après tout,  personne ne les y oblige, et qu'ils n'en dégoûtent pas les autres en lui faisant de mauvais procès...

Hervé Lalau

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans France, Languedoc, Vins de tous pays | Tags : vin, santé, mythe, journalisme, ballestrero, france 2 | Lien permanent | Commentaires (13) | | | |