31 mars 2011

Robert Parker et moi

Mon cher collègue Robert Parker et moi ne sommes pas toujours d’accord. Mais on se respecte. On a comme un accord tacite, une répartition des rôles: je lui laisse la gloire, les paillettes, l’argent, la notoriété, le monde. Et je garde le reste. C’est sans doute grâce à ça qu’on ne se dispute jamais. C’est peut-être aussi dû au fait qu’on ne se soit jamais rencontrés. Il ne vient jamais à La Percée du Vin Jaune; ni à la Circulade des Terrasses du Larzac; et moi, je ne vais jamais aux Primeurs de Bordeaux. Too bad.

A la réflexion, c’est fou le nombre de gens que je connais de nom... mais que je n’ai jamais rencontrés. Pas que ça me manque, mais c’est histoire de causer. Ca me rappelle une histoire de Jean Carmet. «Un jour, j’ai dragué une fille. Elle m’a dit non. Que de souvenirs».

critique vineuse,parkerParker - The Book

Mais pour en revenir à Parker, je ne sais pas grand’ chose de plus sur lui que la moyenne des œnophiles.
Comme le vieux cheval de la chronique vineuse que je suis, je trouve ses commentaires un peu ampoulés. Ses coups de cœur un peu convenus. Ses centres d'intérêt très sélectifs. Son vocabulaire… amusant.

Rien de vraiment répréhensible – le genre de choses qu'on pardonnerait à n’importe quel critique. Nous avons tous nos petites manies. Oui, mais Parker n’est pas n’importe quel critique. C’est le critique le plus influent de la planète vin.

Influence

Ses commentaires – ou plutôt, ses cotations – sont attendus par les producteurs de vin de prix comme on attendait naguère la neige dans les stations de sport d’hiver. Avant les canons à neige. Ses notes déterminent les niveaux de prix des grands crus plus qu'aucun autre élément, y compris la qualité intrinsèque du vin.

Aucun autre critique n’a cette influence. Cette envergure. On peut le regretter. Je le regrette. Pas pour moi (je n’ai aucune vocation de gourou). Mais pour le pluralisme. En admettant que les notations de M. Parker soient totalement sincères, honnêtes et bien étayées, en un mot, justifiées (il y a des gens qui le contestent), il ne s’agit que d'un éclairage. Le sien. Qu'il l'habille d'une note sur 100, qu'il l'imprime ou le diffuse via le net, qu'il le vende ou que d'autres le fassent pour lui ne change rien à l'affaire: ce n'est que son opinion. Compétent ou non, Parker n’a pas le monopole du goût. A mon sens, un contre-pouvoir est nécessaire, pour pouvoir mettre en avant d’autres types de vins, d’autres approches.

Sans parler de son influence, très pernicieuse, sur les producteurs eux-mêmes. Passe encore que de Boise (Idaho) à Austin (Texas), on ne jure que par les «crews classeys»  cotés 92 et + par  le grand Bob. Dieu a donné aux Américains d’immenses territoires, le Yellowstone, le Grand Canyon, le Bronx, Brooklyn, Vegas, Bob Dylan et Paris Hilton. Il ne pouvait pas en plus leur donner le goût du bon vin, comme ça, sans effort.

Mais quand les producteurs se mettent à construire leurs vins pour plaire à un critique, même "le" critique, là, le serpent se mord la queue. Le plus drôle, c’est quand ceux qui bidouillent leurs vinifs pour obtenir la note fétiche viennent vous parler de leur terroir intemporel. Il y a des coups de pied au cru qui se perdent.

Les marchands de vins embrayent, même la GD publie les notes de Mr P. dans ses prospectus. Sic transit gloria criticae vini. Saluons au passage les acheteurs et les cavistes qui croient utile de justifier leur compétence à l’achat, pour leur marché national, en s’appuyant sur les notes d’un critique américain. On a fait sauter des Mac Do pour moins que ça. L'exception française, le patrimoine gastronomique et bla bla bla. Mais là, ça passe…

"Mais il y a la manière"

Tout ça, vous le saviez déjà, je ne vous apprends rien. Mais il y a pire. Il y a la manière, comme disait l’ami Brel.
Pourquoi Robert Parker ne déguste-t-il quasiment jamais à l’aveugle? Pourquoi les producteurs lui organisent-ils des sessions particulières? On n’en est pourtant plus au temps des cabinets particuliers, des mystères d’Éleusis…

A moins bien sûr que Parker n’impose les mains sur les crus et ne les magnétise. Ce qui expliquerait les écarts entre ses appréciations et celles des autres critiques qui, eux, s’astreignent aux dégustations du troupeau commun et à l’aveugle. Vous vous rappelez peut-être l'affaire Pavie 2003, de la querelle Parker-Robinson. Et si tout ceci n'était qu'un grand show à l'Américaine? Et si Parker se trompait?
«Ah, parce qu’il y a d’autres critiques du vin ?», vous répondrait l’Américain moyen.
Ben oui, et pas forcément moins bons.  Aux Etats-Unis, et ailleurs.

Amis oenophiles: reprenez confiance... en vous!

Cher Bob. Je l’ai dit, je ne vous connais pas. Vous avez vos détracteurs (même parmi vos anciennes collaboratrices) et vos défenseurs. C’est la vie. Peut-être êtes vous un bon dégustateur. Vous savez en tout cas marketter ce que vous faites. Sans doute avez-vous beaucoup travaillé pour arriver où vous en êtes. Au top. Votre petite entreprise ne connaît pas la crise. Vous êtes toujours autant courtisé. Tant mieux pour vous. Personne ne doit vous le reprocher.

La critique, c’est à vos lecteurs qu’on peut la faire. Oenophiles et producteurs. Comment peuvent-ils se fier à ce point à vos seuls avis? L’idée même d’une «autorité mondiale» du vin me révulse. Que ce soit vous ou un autre, Mister Bob.

Il est grand temps pour le consommateur de reprendre confiance dans son propre jugement. Et au producteur d’assumer la différence de son vin. De mettre en avant sa personnalité plutôt que de vouloir plaire.
Et notre mission, à nous, les autres chroniqueurs, ce n’est pas tant de dénoncer ce que vous faites, de vous renverser de votre piédestal, de remplacer votre emprise sur le troupeau des buveurs par une autre, même la nôtre, même la mienne. C’est d’aider le néophyte à se forger son propre goût.

Lemme tell you one thing, Bob. "You don’t need a weatherman to know which way the wind blows"…

01:05 Écrit par Hervé Lalau dans Bordeaux, France, Vins de tous pays | Tags : critique vineuse, parker | Lien permanent | Commentaires (20) | | | |

30 mars 2011

Le poil à gratter des blogs de vin

L'avantage des blogs, c'est qu'ils sont réactifs. Hier, mes sorties à propos de la politique vin supposée de France Agri Mer m'ont valu un commentaire assez cinglant du Délégué Vin de cet organisme, Eric Rosaz.

Celui-ci entend défendre son organisation. Rien de plus normal. Et surtout remettre le débat, celui de la simplification de l'offre viticole française, dans un contexte plus global. Pourquoi pas? Je ne demande qu'à comprendre.

Je retire rien à ce que j'ai pu écrire, car je l'ai écrit de bonne foi - avec un brin de malice, c'est vrai, et une bonne part d'exagération. Mais n'est-ce pas de bonne guerre quand on n'a que sa plume pour porter un message?

Sur ce blog, je ne suis le représentant d'aucune organisation, je ne suis qu'un être pensant (un peu) mettant son expérience et ses quelques neurones au service de ceux qui veulent bien me lire.

Mes posts doivent parfois faire l'effet de poil à gratter. C'est souvent délibéré. Une fois qu'on a gratté, les choses apparaissent en général avec plus de clarté.

Il y a des choses qui m'agacent, des choses qui me choquent, des choses qui m'amusent. Je les partage avec vous.  En toute franchise. Je ne suis pas là pour jeter du fiel. Je ne règle pas de comptes. Je n'ai pas d'agenda secret. Les posts se suivent sans ordre ni méthode, au gré de l'actualité. Je n'ai pas de sponsors non plus. Ni de gourou.

Quelques marottes, sans doute. Quelques convictions, aussi. Plus ou moins justifiées, comme tout un chacun. Mais je n'ai certainement pas la prétention de dicter la politique vins de la France. Ni même de la concevoir dans le détail. J'en suis bien incapable. Et ce n'est pas le rôle d'un journaliste.

Alors M. Rosaz, et tous ceux que ce blog irrite, ou amuse, ou indispose, ou consterne (cochez la case correspondante) merci de bien vouloir débattre avec moi. Dans le respect mutuel. Nous sommes ici entre gens généralement bien élevés, puisqu'intéressés par le vin.

Chers lecteurs, vos commentaires (plus de 2.200 depuis que mon hébergeur les compte) sont partie intégrante de ce blog. Ils l'enrichissent souvent; ils me donnent de nouvelles idées, ou me poussent à affiner. Et puis, ils m'encouragent à continuer ce boulot de sysyphe, jamais fini.

Certaines fois, je m'interroge: est-ce que je peux dire ça comme ça? Et comment allez vous le prendre? Parfois je remanie ma phrase, ou je la supprime. Parfois pas. Il m'arrive aussi de rire sous cape en pensant à vous quand vos découvrirez quelques uns de mes délires. Et oui, j'ai un côté taquin.

On disait de Guitry, je crois, qu'il aurait tué père et mère pour un bon mot. Je n'en suis pas là, heureusement, mais j'avoue que j'aime bien m'amuser avec les mots, les ciseler, voire les détourner.

Tout ça pour dire que je crois à la valeur de l'échange. Je ne cherche pas à faire l'unanimité; mais indécrottable naïf, je crois qu'entre gens de bonne volonté, et surtout entre amoureux de la cause du vin, il y a toujours moyen de se parler, de s'écouter, à défaut de s'entendre.

En tout cas, moi, depuis 4 ans que j'ai entrepris ce blog, j'en ai écrit et j'en ai lu de toutes sortes. J'ai eu mes petites traversées du désert, mes moments d'enthousiasme, de dépit ou de rage. Rappellez-vous, la polémique des rosés de coupage. Ou celle des blogs de vin, l'année dernière. De grands moments! Je ne regrette pas le voyage. Et vous?

Sur ce, santé!

 

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans France, Vins de tous pays | Tags : vin, blog, opinion | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |