23 juin 2011

J'ai visité pour vous... planeteliege.com

Voici un site qui annonce la couleur: il s'appelle Planetliege. Et il vante les mérites du bouchage en liège.

Je vous cite quelques uns des billets:

"Je ne concevrais pas de boucher mon vin avec autre chose que du liège" (Par Alain Dominique Perrin),

"Le bouchon de liège a su garder toute l'herméticité nécessaire pour le vin" (par Vranken-Pommery),

"Le bouchon de liège est synonyme de longévité et de qualité" (par Bernard Noblet),

"Le liège évoque la sécurité du bouchage", par Bernard Magrez

ou encore," Le liège : tendance 2011 et matériau d'avenir".

J'espère au moins que tous ces contributeurs ont reçu une petite ristourne de leurs bouchonniers. Et un bel argumentaire pour leurs clients victimes du goût de bouchon. Comme pour ce Pape Clément 96, commenté ici par Mathieu Lebat.

Quoi qu'il en soit, respectons le choix de chaque producteur, puisque le bouchage est un des éléments qui entre dans la composition de leur oeuvre, un peu comme le vernis dans une peinture. C'est la responsabilité de l'artiste, ou dans le cas du vin, de l'artisan.

Bien sûr, ce n'est pas sur Planète Liège qu'il faut chercher les défenseurs des bouchages alternatifs. Je n'y ai pas trouvé la trace d'un seul Néo-Zélandais ou d'un Suisse adepte de la capsule à vis (la Suisse a pourtant 30 ans d'expérience, et même pour ses grands vins); ni de notre ami Luc Charlier, qui n'a jamais utilisé un bouchon de liège, traditionnel ou reconstitué, dans sa cave de Coume Majou. Ni même de Jean-Martin Dutour, le président d'Interloire, qui préfère le screwcap pour ses chinons blancs. Et les bouche avec ce système pour l'export, mais doit encore se résigner au bouchon en France à cause de l'inertie de la sommelerie nationale.

Et ce n'est pas là non plus que vous trouverez les comptes-rendus des événements où, malgré le prix élevé des bouteilles présentées, les bouchons ont prouvé leur vulnérabilité (je pense à une dégustation récente du GJE)...

Bref, voici un site de convaincus. Pour ne pas dire, un site de propagandistes. J'aime bien quand on y parle de "tradition immuable".  Dans cette optique, le goût de bouchon n'est pas un défaut, c'est un élément de patrimoine.

Je passe sur l'argumentation du type "le liège est favorable au développement durable", qui occulte les dangers de la monoculture, et passe sous silence les expériences en cours pour accélérer la croissance des chênes-liège...

Vous l'avez compris, ce site ne m'a pas convaincu.

Je remarque une chose: la capsule à vis n'a pas de site ni de blog (enfin, à ma connaissance), et ça ne l'empêche pas de séduire de plus en plus d'adeptes.

Alors, s'il vous plaît, Messieurs du liège, moins de sites, moins de témoignages de prestige et plus de dégustations comparatives...

00:13 Écrit par Hervé Lalau dans France, Nouvelle-Zélande, Suisse, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

21 juin 2011

Le mystère des vins bulgares

La semaine dernière, Marc Vanhellemont et moi sommes allés déguster quelques vins bulgares des dans un resto bruxellois, à l'invitation de l'importateur, Luc Sougné.

Une petite introduction, d’abord, à l’attention des plus jeunes et de ceux qui, de ce côté-ci du rideau de vignes, n'ont pas la chance d’avoir accès aux vins des autres pays (je pense en particulier à mes pauvres compatriotes français).

Au temps où les citernes partaient à l’heure

La Bulgarie n'a rien d'un nouveau venu dans le paysage européen du vin; en Belgique, par exemple, elle a même connu son heure de gloire dans les années 90.
A l'époque, avec l'effondrement du Bloc de l'Est, les coopératives d'Etat étaient confrontées à un gros problème de marché. Au sein du Comecon, on pratiquait la spécialisation à outrance; il y a avait ainsi à Rostov sur le Don un abattoir de poulets de 17 étages, censé traiter la production de tout le Sud-Ouest de l’immense Union Soviétique; mais pas de routes pour y amener les poulets. Et pas d'ingénieurs vraiment formés pour la mise en marché de ce type de biens de consommation. Il est sans doute utile de rappeler ce genre de faits à nos ados qui continuent à punaiser le poster du Ché au mur de leur chambre. D’autant qu’au temps du communisme triomphant, les ados cubains et bulgares  n’avaient guère l’occasion de montrer la même indépendance d’esprit.

Traminer.jpgQuantum, by Boyar Estate

Toujours est-il que la Bulgarie Démocratique avait été officiellement désignée comme république pinardière au profit du grand frère soviétique (elle livrait aussi accessoirement des parapluies). Ceux qui ont connu cette charmante période s’en rappellent ; certains en ont même gardé des Thraces dans leur chair.

Le camarade Jivkov avait toujours raison, les opposants étaient des traîtres à la solde de l’impérialisme, la vie était dure mais les choix philosophiques assez simples. Et puis, comme il se doit au paradis des travailleurs, les trains partaient à l’heure. Cela permettait de faire du troc. Les citernes de chardonnay croisaient les wagons de pièces de T-72; ça ne remplissait pas les épiceries, mais aucun consommateur ne se plaignait jamais. D’ailleurs, il n’y avait pas de consommateurs en Bulgarie, juste des frères de classe plus ou moins assoiffés; aussi, commercialement, on n’avait pas trop de questions à se poser: les clients étaient vraiment captifs, et pas seulement au sens marketing.  Les apparatchiks des usines à vin n’avaient même pas à s’en faire pour la qualité, c’était là des soucis petits bourgeois, le vin socialiste était de tout façon le meilleur au monde ; sinon pour boire, au moins pour distiller. Et puis, le seul véritable impératif, c’était le Plan. Concrètement, fournir les qualités prévues. Les mauvaises années, quand la météo n’allait pas dans le sens de l’histoire, on révisait les objectifs du Plan; a posteriori, et en toute discrétion, c’était plus simple pour tout le monde. Et très efficace.

Le salut par l'Europe

Catastrophe, arrive 1989, le Mur s’écroule à Berlin, et avec lui l’économie planifiée, les trains de pinard.
A peine privatisés ou en passe de l'être, les «combinats» conçus pour abreuver les camarades des autres baraquements du camp socialiste doivent rapidement trouver d’autres débouchés. Ils se tournent vers les marchés les plus ouverts en Europe, comme le Royaume-Uni et la Belgique.
Il ne manquent pas d’atouts : des prix bas, d’abord. Et puis une grande souplesse : vous voulez du boisé, on vous en donnera, vous n'en voulez pas, on vous en donnera aussi; vous voulez du vrac, on en a, de la bouteille, aussi... Sans oublier les noms de cépages internationaux sur les bouteilles, plus porteurs que le melnik local... Ajoutez à cela un zeste de publicité (c’est plus facile de dégager quelques budgets quand un seul importateur représente tout un pays), et vous avez là une success-story capitaliste comme jamais aucun pays de l’Est n’avait osé en rêver dans le monde du vin.
Tous les distributeurs belges s’y sont mis. C’était un sacré choc, pour les chefs de rayons. Pensez, en 1990, Bordeaux représentait 40% de toutes les ventes de vin au Plat Pays. L’exotisme avait pour nom Buzet ou Pécharmant. Alors la Bulgarie…
Mais moyennant quelques belles têtes de gondoles, et l’effet de curiosité aidant après les bouleversements à l'Est, les ventes ont vite décollé. Elles se sont même maintenu pendant quelque années, avant de retomber. D'abord, parce qu’entretemps, la base de production avait complètement changé: après la chute du communisme, le nouveau régime a rendu la terre aux paysans, et avec elle, les vignes; mais très peu d’entre eux étaient vignerons - le vin était affaire d'Etat, on l'a vu. Aussi une bonne partie d'entre eux ont ils choisi d'arracher, pour se consacrer à des cultures vivrières ou plus rentables ; ce n’était pas du luxe, au moment où l’économie du pays cherchait un nouveau souffle. La liberté, c’est bien, mais ça ne se mange pas.

La décrue

Et puis, c’est aussi le moment où ont débarqué sur les marchés «libres» (je veux dire, non protectionnistes) d’autres origines comme le Chili, l’Australie et l’Afrique du Sud. Leurs vins n’étaient pas forcément meilleurs, mais ils avaient pour eux la nouveauté et des marques fortes
La mode des vins bulgares a donc fait long feu. Non qu’ils aient totalement disparu. Courageusement, un de ceux par qui le succès belge était arrivé, Luc Sougné, a continué sa route avec un groupe né de la privatisation: Boyar Estate. Si le flux des ventes ont diminué, il ne s’est jamais tout à fait tari. Et aujourd’hui, le groupe peut proposer dans ses gammes quelques produits plus spécifiquement conçues pour la distribution spécialisée et la restauration.  Ce sont ceux-ci que Luc nous a proposé de goûter à Bruxelles, à savoir ses gammes Quantum, Royal Reserve et Cluster.

Mavrud.jpgBoyar Mavrud

J’ai moyennement aimé les merlots et les chardonnays ; j’ai trouvé les cabernets et le sauvignon un peu simples ; par contre, j’ai fort apprécié les trois vins suivants :


Quantum Traminer 2010
Rose. Litchi, très représentatif du cépage, mais la bouche séduit par son bel équilbre entre fraîcheur et  souplesse ; le vin, est sec, mais plein. 13,5/20

Royal Reserve Mavrud 2007
Fruit noir, quetsche, griotte. Bouche légèrement acidulée, tannins un tantinet rustiques mais ça renforce son caractère. 9 mois de barrique. 14,5/20

Cluster Mavrud & Rubin 2007
Fin, fruit rouge, tannins suaves, un vin original, et pourtant très « marchand ». 14/20

Ah, j’oubliais ; entretemps, les Bulgares ont installé un système d’appellations à faire pâlir d’envie la concurrence. Sauf que personne ne s’est jamais donné la peine d’essayer de le comprendre au-delà d’un petit cercle d’aficionados. Est-ce le futur des vins bulgares ? Kto snaïet ? Qui sait ?

00:07 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Europe, Vins de tous pays | Tags : bulgarie, vin, vignoble | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |