30 juillet 2011

Sans moi, les gars!

Non, je ne commenterai pas dans le détail la descente de Nicolas Sarkozy à Châteauneuf-du-Pape; je n'ai pas l'habitude de tirer sur les ambulances, même quand elles sont en tournée électorale (ce qui pourrait être qualifié d'abus de biens sociaux).

Je ne fais pas de politique, les déclarations m'intéressent moins que l'action, et puis, si le président avait seulement montré dans ses actes autant d'intérêt pour le vin que dans la déclaration du candidat Sarkozy à Sancerre, il y a 5 ans...

Le plus triste, c'est que pour une fois qu'il fait mine de s'intéresser à la viticulture, les questions abordées à Châteauneuf ne sont pas les bonnes.

Aucun viticulteur ne devrait se battre pour les droits de plantations, qui ne sont rien d'autre que du protectionnisme, du corporatisme, le combat pour les droits acquis, les rentes de situation (tiens, incidemment, c'est ce même raisonnement qui a conduit à la pénurie de médecins dans les zones rurales).

Ils devraient plutôt se battre pour que demain, les conditions de marché soient réunies pour que des jeunes s'installent et puissent gagner leur vie. Pas par des subventions, pas par des primes, pas par de la mendicité administrée. Par le vin qu'ils produisent, parce qu'il aura un débouché. Qu'ils auront adapté leur produit à la demande. Diversifié leurs circuits de vente. Car je n'appelle pas un circuit de vente la coopérative ou le négociant qui brade ses invendus au hard discount.

Des questions, moi, j'en ai pour le président et pour les vignerons.

Quid de la politique d'assurance qualité? Comment éviter demain des affaires comme celles du faux pinot noir?

Quand élaguera-t-on dans les appellations? Ne vaut-il pas mieux moins de mentions que des mentions dévaluées?

Quid de l'impact écologique? Que fera-t-on pour baisser la consommation de pesticides de la  viticulture française?

Aucun viticulteur ne devrait s'intéresser aux campagnes de promotion pour l'export (aussi importantes soient-elles) avant d'avoir obtenu de l'hyper-président qu'il hyper-ventile un marché français en très mauvaise posture.

Fera-t-il mettre à l'ordre du jour la proposition de loi pour déclarer le vin élément de culture, et le déconnecter des alcools forts? Je ne l'ai pas entendu.

Donnera-t-il des instructions au Parquet pour que la loi Evin soit interprétée dans un sens moins restrictif? Je ne pense pas qu'il en a été question.

Initiera-t-il des campagnes de consommation responsable, d'éducation à l'alcool, sur le modèle d'Educalcool au Québec?

C'est de tout ça qu'il aurait fallu parler, à mon sens.

A défaut, les étrangers qui viennent en France vont vite s'apercevoir à quel point les Français se détournent du vin, ce qui n'est pas très vendeur. Et M. Sarkozy pourra faire une croix sur son exportation.

Pensez-vous d'ailleurs que tous les vignerons s'intéressent à l'exportation? Loin de là. Combien de petits exploitants ont les moyens de l'export, de prospecter, surmonter les obstacles administratifs, etc...

En mettant l'accent sur les marchés extérieurs, M. Sarkozy favorise les grosses structures. En ne faisant rien pour le marché intérieur, il fait du tort aux petits producteurs. Ceux-ci sont deux fois punis. Ils n'ont plus qu'à travailler plus pour vendre moins et moins cher.

Et puis, soyons sérieux: comment peut-on justifier de pousser l'exportation d'un produit qu'on recommande d'éviter à ses propres concitoyens?

Alors, sans moi, les gars!

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans France, Rhône | Tags : vin, politique, sarkozy, châteauneuf | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

16 juillet 2011

Quelques nouvelles du front

Non, je ne parle pas de l'Afghanistan et de nos malheureux soldats, mais de l'évolution de la consommation de vin en France.

On ne saura probablement jamais à quel point les campagnes des prohibitionnistes anti-vins, relayées jusqu'au plus haut niveau du ministère de la santé, ont porté préjudice à la consommation du breuvage de Bacchus dans ce qui passait jusqu'ici pour le pays du vin.

Mais je me permets de faire remarquer que la proportion de buveurs réguliers a chûté à peu près au même rythme que la production de vins de table.

Ou pour le dire autrement: plus la France compte d'AOC et plus elle en produit (elles représentent aujourd'hui la moitié des volumes de vins produits en France), et moins les Français boivent de vin.

Alors soit les Français n'ont plus confiance dans un système qui leur promet la qualité sans toujours la leur donner, soit ils ont peur des vins qu'ils ne comprennent pas. Déçus et timides se rejoignent dans la désaffection.

Communiquer (faiblement) sur une origine galvaudée et une typicité incertaine n'est pas de nature à susciter l'adhésion de buveurs potentiels au sein de familles où la transmission de la culture vin ne se fait plus. Voyez à ce propos, ici même, le billet d'hier...

Si vous lisez ces lignes, c'est que vous avez sans doute un intérêt pour le vin. J'ai le regret de vous informer que vous n'êtes plus représentatifs de la population française, pas plus que les lecteurs de Tintin, les gardiens de phare, les producteurs de fromage au lait cru ou les pêcheurs à la ligne. Vous êtes - nous sommes - soit en avance d'une guerre, soit complètement ringards, selon le point de vue. Notre attachement pour le fruit de la pampre fait de nous des passéistes ou des élistes aux yeux de la nouvelle génération. Nous nous déconnectons chaque jour un peu plus du nouveau corps social, du politiquement correct. Ne dites pas que je bosse dans le vin, ma mère me croit serveur dans un coffee-shop à Maastricht.

Ne vous méprennez pas; contrairement à certains jusque-boutistes, qui verraient bien la marque remplacer l'appellation, je ne souhaite pas la disparition pure et simple de l'AOC.

Mais à l'heure où une candidate à la Présidence de la République souhaite supprimer le défilé militaire du 14 juillet et un autre milite pour le mariage homosexuel, je fait remarquer que rien n'est immuable au beau pays de France, et qu'un système comme celui des AOC ne peut rester en marge de la marche du temps. 

Je ne suis pas sûr que ses créateurs, le Baron Le Roy et Joseph Capus, reconnaîtraient encore leur bébé aujourd'hui. L'assurance d'origine s'est muée en rente de situation et tente aujourd'hui de devenir une vague assurance qualité. Mais un véritable retour aux sources et au sens signifirait une diminution drastique du nombre des AOC, et une réduction des surfaces dans la quasi-totalité d'entre elles. Aucun ministre, aucun élu ne prendra jamais ce risque; qui voudrait déplaire à ce point à la base vigneronne, aussi faible soit-elle, aux coopératives et aux détenteurs d'appellations, aussi illusoires soient-elles? Les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas cessé de rogner les moyens d'expression du vin en France et d'inventer de nouvelles contraintes aux producteurs; mais aucun n'a jamais osé enlever au vigneron français son joli hochet: l'AOC pour tous, ou au moins, l'espoir de l'AOC pour tous...

Et pour quel profit politique un gouvernement réformerait-il cette vénérable et creuse institution, la refondrait-il, lui redonnerait-on un sens? Bien sûr, ce serait mieux protéger le consommateur de vin, mais le consommateur de vin n'est pas un lobby organisé et les associations consuméristes ne sont pas très virulentes sur ce chapitre. Aucun gouvernement ne fera donc d'effort, car il y a trop de coups à prendre et guère d'électeurs à gagner. Et puis, rappelons qu'en théorie, le système est auto-géré par les vignerons eux-mêmes...

Alors, comme rien ne bougera de ce côté-là, on ne peut souhaiter qu'une chose: que les vins sans appellation décollent pour réconcilier les Français avec le vin boisson; c'est le seul moyen de dégonfler la baudruche AOC; une fois délestée des vins qui n'ont rien à y faire, une fois que l'AOC aura retrouvé un peu de son identité, de sa spécificité, peut-être pourra-t-elle conquérir les consommateurs qui s'en détournent par dépit.

Je n'y crois guère, mais je peux faire semblant si ça peut aider...

En attendant, vous comprendrez que j'aurai de plus en plus tendance à vous parler de producteurs plutôt que des mentions apposées sur leurs étiquettes.