19 février 2011

Eric Boschman: "Languedoc is beautiful"

Il y en a qui adoptent un enfant déshérité; il y en a qui adoptent un vieux (si si, au Québec); il y en a qui adoptent un vigneron. Moi, j'adopte un sommelier. Je lui donne un toit tous les week-ends qu'il veut. Lui, c'est Eric Boschman, bien sûr... Voici sa livraison de la semaine... Brut de cuve.

Il y a quelques jours à peine, tard dans la nuit, la cinq française rediffusait un reportage tourné en 2006/07 dans le Languedoc, à propos de la crise que traversait la région. Un documentaire parfois poignant, c’est le but aussi, lorsqu’il évoquait la misère économique de certains qui, il me revient un exemple frappant, n’avaient pas pu aligner cent cinquante euros pour aller assister à un match de rugby en Angleterre. Un documentaire parfois très énervant quand il montrait des réunions interminables où les tenants des micros, assis derrière une table face aux autres péroraient interminablement à propos de ces salauds de négociants ou d’acheteurs de grandes surfaces qui les faisaient crever à force de vouloir des baisses tarifaires. Enervant, exaspérant, le documentaire quand il montrait des gars qui attendaient un ou deux ans de plus avant d’arracher parce que les primes allaient monter de façon conséquentes.

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Dans mon lit, je fulminais. Non pas que je me borne à croire que travailler plus permette de gagner plus, que si on a pas une Rolex à cinquante piges, on n’a plus qu’a dire aux petits cons de se casser, mais simplement qu’il y a plus de vingt ans que j’entends le même discours. Lorsque j’étais un jeune sommelier plein d’avenir et non à la barde de Panda en rut, j’ai moi aussi eu l’occasion de pérorer. C'était dans le cadre de la féria de Béziers, au milieu d’un forum vigneron répondant au doux nom du Chameau Ivre. Depuis, c’est devenu un des meilleurs magasins et bar à vin d’Europe au minimum, mais ça c’est pour une autre fois. A l’époque, la ville voulait créer un mouvement qui rendrait aux vignerons leur fierté, leurs envies de progrès et leurs capacités à croire en eux mêmes. Depuis, la mairie a changé de mains et ce projet s’est transformé en hôtel des vins de la région ou un truc du genre.

Quoi qu’il en soit, il y a toujours des producteurs pour continuer à vouer aux gémonies la terre presque entière parce que leurs vins ne se vendent pas. Ahhhhhhhhhh, il est où le bon temps où l’on foutait le feu aux camions de vins en vrac venant d’Italie ou d’Espagne, où l’on faisait péter l'hôtel des impôts de telle ou telle riante bourgade pour montrer que l’on était pas content, qu’il n’y avait pas assez de primes ou que la concurrence était férocement déloyale. Dame, pensez donc, il y a même des salauds qui osent acheter des vins d’autres régions, et, plus crapuleux encore, à l’ETRANGER ! Là où les règles ne sont pas les mêmes, où ils font tout ce qu’ils veulent et j’en passe et des meilleures. Salauds d’étrangers qui se permettent tout, même de faire parfois meilleur et moins cher. Voire, salauds d’étrangers qui se permettent de boire d’autres choses. Et quoi encore?

Bon, allez, je me calme, je commence à avoir des crampes aux doigts. La crise languedocienne dure pour certains depuis au moins 1907, allez voir Wikipédia pour comprendre. Mais pour d’autres, c’est un des plus chouettes vignoble du monde, un laboratoire à ciel ouvert ou tout et son contraire sont possibles. Le Languedoc, terre de grandes gueules, en fait pas tellement plus que le reste de l’Hexagone, mais surtout, terre de qualité qui a besoin de se faire chatouiller, titiller par un tas d’étrangers. Qu’ils entrent à la production, qu’ils restent chez eux pour faire venir les vins de là-bas ici ou ailleurs, qu’ils froncent le nez ou aient les yeux de Chimène après une dégustation, ces étrangers, nous en résumé, apportent un regard, une lumière qui change la vie.

En fait cette sublime région que j’adore est une petite synthèse à elle seule de la problématique viticole contemporaine européenne et plus particulièrement franchouillarde. Pour commencer il y a les complexes: à force de se croire au dessus des autres, tant dans les vins que vis-à-vis des lois et de fournir, en dehors des lumières du jour, des camions citernes servant a remonter les vins d’autres régions, et que personne n’ose me dire que cela n’existe plus, j’ai les lèvres gercées, à force de tout cela, une certaine partie de la production estime avoir des droits, et oublie qu’il y a quelques devoirs à respecter pour équilibrer ses droits.

D’autre part, à force de se faire assister, certains estiment que c’est normal, et qu’il faut en profiter un max. On sait les difficultés françaises avec la Pac, l’énorme arrosage de certaines branches de l’agriculture locale par les mânes européennes, quand on pense que des salauds d’étranger sauraient même le toupet de vouloir aussi en recevoir un peu chez eux… On sait le poids de certaines institutions syndicales, certaines ententes de négociants, on sait aussi certaines vilennies quand le tout venant devient du Pinot Noir surtout bon pour ces crétins d’Américains. On sait que les gens qui devraient prendre leurs responsabilités prennent surtout le chemin de la planque.

Tout ça, malheureusement, oblitère le côté magnifique de la vitalité viticole locale (ndlr: bonjour l'alitération, pas facile à dire!). Mais ces images moches et lamentables ne montrent, une fois de plus, que les pommes pourries qui sont sur le dessus du panier. Dessous, ça vaut nettement le coup de s’attarder, de découvrir, de goûter. Ne croyez pas que le cabernet ou le merlot soient des fatalités, il existe des cépages nettement plus intelligents, découvrez, par exemple, les subtilités des carignans, blancs et rouges, un des cépages les plus méconnus du coin et pourtant, souvent, un des plus subtils. Découvrez les nuances entre les origines, quand elles ne sont pas noyées sous le chêne.

Bref, vous l’aurez compris, plutôt que de vous emmerder la vie à faire semblant de redécouvrir bobonne et vous ruiner lundi pour un colifichet, profitez de votre dimanche pour découvrir un monde qui vaut largement le temps que vous lui consacrerez et dont on ne divorce pas facilement. Fermez les yeux et pensez aux odeurs qui montent du sol quand le cagnard écrase tout, écoutez le vent qui souffle en rafales sur les crêtes, écoutez cette région qui loin des plages et des camps pour touristes rubiconds vous rappelle que le vin c’est parfois une histoire passionnelle.

Eric Boschman

16:10 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, France, Languedoc, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, languedoc | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

16 février 2011

Dans les vignes avec Catherine Bernard

Vendredi, j'ai reçu le livre de Catherine Bernard, "Dans les vignes". Je l'ai lu ce week-end. Cette ex-consoeur y tient la chronique de sa reconversion à la vigne. Chronique lucide, mais pas désabusée. C'est que derrière la passion du vin de Catherine, il y a beaucoup d'humanité. Pas d'effets de style, pas de longues phrases, pas de romanesque, le parler-vrai d'une femme re-née à la vigne.

Alors oui, au-delà du parcours, intéressant, car quasi-initiatique, j'ai aimé le ton, la sincérité. Catherine nous embarque dans son aventure, nous fait partager un peu de son émerveillement: "je trouve déjà inespéré de faire ce que je fais".

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Catherine a réalisé ce que bon nombre d'entre nous aurions aimé faire, passer du côté lumineux de la cuve, faire du vin plutôt que d'en parler. Mais sans avoir l'air d'y toucher, elle nous révèle aussi le dessous des cartes, les petites mesquineries et les grandes illusions du monde viticole. La réalité du terrain. Ses prises de bec, ses coups de blues, ses enthousiasmes, ses découvertes sur le vin et sur elle-même. Il y a comme une pudeur chez Catherine à parler d'elle, à nous de relier les points. Mais à l'inverse, une vraie volonté d'expliquer le métier, de lever le voile sur son vécu de la viticulture au quotidien.

Je ne vais pas vous raconter le livre, mais j'aimerais bien quand même de vous donner l'envie de le lire. Alors voici quelques morceaux choisis:

"Souvent j'aime un vin pour ses défauts, la petite déviance qu'il fait qu'il ne ressemble à aucun autre de son appellation tout en y étant..."

"Le marselan est dans mes vignes comme un sans-papiers, un innommable nommé grenache sur mon casier viticole Je continue à faire comme si le marselan était du grenache, et le marselan continue de passer comme une lettre à la poste au comité de dégustation de l'AOC. Il fut question de l'introduire à l'essai dans l'AOC, mais la demande a été rejetée..."

"Les grandes fiertés de l'INRA sont, à la vigne, les capteurs infrarouges, à la cave la flash détente et l'acidification par voie membranaire, autant de moyens présentés comme une réponse au réchauffement climatique. Comme, en dehors d'un roman de science-fiction, cet arsenal ne fait pas vraiment rêver, le marketing vient remettre un peu de terre et de terroir sur les contre- étiquettes des bouteilles."

 Alors bravo Catherine, bon courage, bon vent et bon vin!

Dans les Vignes, Catherine Bernard, aux éditions du Rouergue, 240 pages.



05:14 Écrit par Hervé Lalau dans France, Languedoc, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, catherine bernard | Lien permanent | Commentaires (8) | | | |