09 février 2014

Les tribulations du jaja en Chine (1)

Et si je vous offrais moi aussi un petit feuilleton? Un "Plus beau le vin" à ma façon...

Voici le premier épisode.

"Les Chinois découvrent le vin", lit-on un peu partout. Le pays est devenu en quelques années un des plus gros marchés du vin. Certes, la consommation n'est pas encore généralisée, mais les élites et à leur suite, la classe moyenne, s'intéressent au vin, produit de statut social.

A lire ces lignes d'une banalité affligeante, je vous le concède, on dirait que les Chinois n'y connaissent pas grand’ chose; qu'ils se reposent sur notre expertise. Qu'ils sont en train de passer du Petit Livre Rouge au guide Hachette, C’est peut-être un peu exagéré.Le produit leur est-il si étranger? N’en ont-ils jamais produit, eux qui ont inventé tant de choses?

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 Ti for you

Connaissez-vous le juge Ti? Pas personnellement, bien sûr ! Car ce Maigret chinois vivait au 7e siècle après JC…

Aussi célèbre en Chine pour sa sagacité que notre commissaire parisien (et un peu liégeois, tout de même), Ti a fait l'objet de plusieurs romans policiers, notamment ceux du Français Frédéric Lenormand (celui-là même qui met en scène Voltaire dans une autre série policière).

Très bien documentée, cette série est une mine d’informations sur la vie des Chinois de l’époque des Tang.

En effet, au fil des enquêtes du bon Ti, et de ses ennuis domestiques (trois épouses légitimes, vous pensez!), on découvre une société complexe, tant au plan des mœurs que des croyances, de la hiérarchie sociale… Et n’en déplaise à ceux qui pensent que la Chine s’éveille aujourd’hui au nectar de Bacchus, on y trouve de nombreuses références au vin. 

Les «Comices agricoles» de 1855

A ce qu'on y lit, les ivrognes ne sont pas rares sous les Tang. 

La chose est d'ailleurs attestée par plusieurs poèmes de Li Bao, dont certains ont été mis en musique, beaucoup plus tard, par Gustav Mahler dans le Chant de la Terre. Ou plus récemment, par Vangelis.

"Je prends une bouteille de vin et je vais la boire parmi les fleurs. Nous sommes toujours trois... en comptant mon ombre et mon amie la Lune qui scintille.
Heureusement, la Lune ne sait pas ce que c'est que boire, et mon ombre n'a jamais soif.
Quand je chante, la Lune m'écoute en silence et quand je danse, mon ombre danse aussi.
Quand la fête est finie, les invités doivent s'en aller. Je ne connais pas cette tristesse.
Quand je rentre à la maison, la Lune me suit et mon ombre aussi."

Mais quel était donc ce vin, apparemment pas si étranger à la culture chinoise qu'on le croit aujourd'hui? Où était-il produit? Quels étaient les meilleurs crus? Où se situaient les classés de cet Empire énorme et pluri millénaire, en comparaison desquels notre classement de 1855 a l'air d'un petit palmarès de comices agricoles locales?

C'est là qu'est l'os.

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Car si la Chine du Juge Ti (et de Lenormand) ne manque pas d'ivrognes, les détails nous manquent sur la fabrication du produit. Et si nous menions l'enquête, à notre tour ?

La suite dimanche prochain, si vous êtes sages...

00:11 Écrit par Hervé Lalau dans Chine, Histoire | Tags : le vin, la chine, histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

02 février 2014

Pline l’Ancien, critique viticole avant la lettre

Pline L’Ancien - les latinistes distingués s’en rappellent sans doute – est l’auteur de la première encyclopédie: L’Histoire Naturelle. Et même si ce n’était pas un vigneron dans l’âme, le vin tient une place importante dans son oeuvre et dans sa vie. Outre ses talents d'écrivain et de naturaliste, Pline fut ce qu'on appellerait aujourd'hui un grand commis de l'Etat; il est tour à tour procurateur (gouverneur) de la Narbonnaise et de l'Hispanie citérieure (la Tarragonaise).

 

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Or la viticulture était un secteur essentiel dans l’économie romaine, largement basée sur l’agriculture et le sel.

Au point qu'à de nombreuses reprises, Rome a tenté d'empêcher que l'on plante de la vigne ou des oliviers hors de son territoire, et freiné considérablement l'importation de ces deux denrées.

A une époque où la conservation des aliments est malaisée, la transformation du raisin en vin est une production de premier plan. Toute grande propriété romaine classique a son vignoble. Il s’agit d’une culture de rapport, dont on consomme la production, mais surtout dont on vend le surplus, qu’on exporte, même, quand on est habile.

Pour un riche propriétaire, viticulture et oléiculture sont les mamelles de la réussite… On s’échange les bonnes adresses, on compare la qualité des terres, on partage les trucs du métier… ou pas, on tente de débaucher les experts et les chefs de culture, parfois à prix d’or… Dites, on se croirait maintenant…

Précis de géographie viticole romaine

Pline nous en apprend un peu plus sur les grands vins romains comme le Caecubum (près de Gaète, tout au Sud du Latium), le Setia (aujourd’hui Sezze, également au Sud du Latium) et le Falernum. La Campanie semble avoir la cote, plus que la Toscane, par exemple.

Les mentions de régions viticoles ne se limitent pas à l’Italie : ainsi, Rome apprécie beaucoup les vins de Laletana (Catalogne actuelle).  Par contre, il tient les vins de Narbonnaise en piètre estime (souvent "maquillés à la fumée", nous dit-il). Il peut comparer les deux, puisqu'il gouverne tour à tour les deux provinces.

Pline parle également en bien des vins naturellement pétillants d'Allobrogie (les ancêtres de la Clairette de Die) ou du pays arverne. Pline vante aussi certains vins grecs d’antique renommée, comme ceux de Corinthe, de Lesbos et de Chios*. De même que ceux de Chypre et de Smyrne.

Sans oublier Carthage, dont l’agronome Magon a écrit un des traités de viticulture les plus connus de l’époque.

On le voit, la géographie viticole du monde romain est à la fois familière et déconcertante… Il faut dire qu’à l’époque, la vigne se limite au pourtour méditerranéen, ou peu s’en faut  (...).

Et côté vinification?

Pline s’intéresse aux différents modes de vinification; il vante le vin de première goutte (protopum), qu’il oppose au vin de lie (dilution de lies dans de l’eau). Mais la plupart du temps, il souligne que la conservation du vin nécessite force adjuvants.

Ces ajouts peuvent être répartis en deux catégories : les «améliorateurs», et les «conservateurs».

Dans la première catégorie, on rangera les sels de chaux (censés faire disparaître l’acidité naturelle trop forte de certains vins) et la résine, qui rend les vins faibles plus forts"). Ne dit-on pas que tout ce qui ne tue pas rend plus fort?

Il y a aussi le miel, qui adoucit le goût. Ou les fleurs séchées.

Dans la deuxième catégorie, on rangera l’eau de mer… Pline souligne à ce propos les avantages de certaines eaux par rapport à d’autres…

Un blanc comme le Signium, près de Rome, dont Pline note le caractère astringent, est un des rares vins auxquels on n’ajoute pas d’eau de mer.

Ne pas confondre les vins à l’eau de mer et les vins "amarinés": Pline cite une coutume grecque qui consiste à immerger les amphores en mer, pour une meilleure conservation. Le vin qui en est issu s’appelle le Thethalassomenon. Et oui, les Grecs, déjà...

D’autres adjuvants nous semblent carrément rebutants, comme le marbre pilé, la cendre (qui donne au vin une saveur alcaline), la résine bitumineuse, la racine d’iris…

Certaines pratiques s’apparenteraient presque à de l’empoisonnement: l’utilisation de contenants en plomb, par exemple (les Romains n’hésitent pas, pourtant à y faire bouillir le vin, et même à y rajouter du vert-de-gris).

Reste que ce type de tambouille, et l’aromatisation en général, sont des choses tout à fait admises à l’époque de Pline. Et puis, on mourait de bien d'autres choses, à son époque: guerres, révoltes d’esclaves, assassinats politiques, faites votre choix… Lui a eu une mort plus originale, sous les nuées de l'éruption du Vésuve, en 79 après JC, tout près de ses chères vignes du Falernum...

Ses connaissances en matière de vieillissement du vin semblent tout de même assez incertaines: ainsi, il préconise de mettre le vin nouveau dans des contenants abritant un fond de vinaigre...

Dans bien des cas, il semble n'avoir qu'un savoir indirect, assez académique du vin. Son Histoire Naturelle reprend énormément de textes d'autres auteurs, qui parfois, se contredisent. Columelle, dont l'oncle a un domaine viticole en Ibérie, est plus pratique...

Retrouvez le texte complet de cet article "à la page" dans In Vino Veritas d'avril 2014...

* Chios nous a laissé un formidable héritage: les vins à chier.;-(

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Chypre, Grèce, Histoire, Italie | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |