18 mai 2008

The Dark Side of The Food

La chronique dominicale et très éclairante de notre ami Eric Boschman - Grand Prix Lanson FIJEV de la Presse Belge du Vin 2008, s'il vous plaît!

«Etre privé d’un sens est, nous en convenons tous, une horreur sans nom. Même si certains de nos brillants représentants semblent en avoir perdu plusieurs depuis quelque temps, pour les gens comme vous et moi, c’est le genre de chose que l’on souhaite de tout cœur ne jamais vivre. La légende populaire affirme que nous sommes capables de compenser ce qui nous manque. Il semblerait que les sens restants deviennent plus «fins» et donnent nettement plus d’informations que dans leurs vies précédentes. Ayant eu la chance, jusqu’à présent, de n’être privé, et fort partiellement, que de mon odorat à l’une ou l’autre occasion, j’avoue que ce genre de démonstration restait pour moi, un peu dans la brume.
 
johnny_walker

 
Il y a quelques jours, à l’invitation de Diageo, je suis retrouvé les yeux bandés, dans le noir en plus, à déguster des choses que je ne voyais pas. Sensation étrange, un rien angoissante, il faut bien le dire. Du moins au début. Le fait de s’asseoir à une table, de devoir trouver ses couverts, son eau, son pain, le beurre, la serviette, j’en passe et des meilleures, entraîne une série d’actions étonnantes par rapport au quotidien d’un voyant. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte que les autres sens deviennent plus aigus, plus «ouverts». C’est très surprenant. D’autant plus pour moi que, la chose se passant à Amsterdam, j’ai bien vite perdu en plus l’usage de mes oreilles.

A cet instant de mon déclin personnel, mon nez s’est rappelé à mon bon souvenir. Tout devenait facile. Certes, je pratique la dégustation comme un sport régulier et quotidien, mais parfois la fatigue, le stress et d’autres facteurs charmants du même style oblitèrent mes capacités. Là, dans le noir, les choses sont apparues en pleine lumière. Je sais, vous êtes en train de vous dire qu’il faut m’enfermer, que j’ai trop fumé tant que j’étais là-bas ou que je suis en pleine crise mystique. Erreur, les gars! Je suis en pleine forme.

J’étais donc invité par cette entreprise pour découvrir autrement un de leurs produits-phare. Diageo, ça ne vous dit rien, c’est normal, c’est le nom d’un groupe qui se trouve simplement être le premier mondial en matière de production d’alcools. Rien que ça. Le genre de boîte présente dans plus de 180 pays et qui occupe plus de 20.000 personnes. Pour la petite histoire, ou la prochaine question du concours DH, sachez que Diageo vient des mots DIA (jour en latin) et GEO (monde en grec), ce qui signifie que les gens peuvent déguster les marques du groupe partout et tous les jours.

Dans le portefeuille de la maison, existe une gamme répondant au doux nom de Johnnie Walker. Le frère de Luke-Sky. Et le cousin de Cordell, le Texas Ranger. Savez-vous que John Walker fut un entrepreneur réputé au début du dix-neuvième siècle ? C’est à Kilmarnock, en Ecosse, que l’homme développa un commerce d’épices, aromates et distillats. Comme il était expert dans l’assemblage des thés, il se dit que tout compte fait, un whisky qui aurait un goût constant et régulier, ce serait une belle idée.
 
Aussitôt dit, aussitôt fait, et hop, début de l’aventure. Les générations suivantes vont pérenniser l’œuvre de l’aïeul. C’est en 1909 que le petit-fils de John va créer les Red et Black Labels. C’est dire si les produits sont depuis quelques années sur le marché. C’est aussi à cette époque que naquit la fameuse image du «Striding Man». Ce gars qui, avec ses bottes d’équitation, marchait résolument vers la gauche il y a quelques années. Il marche maintenant vers la droite, parce que des experts en marketing ont pensé un jour que ce mouvement avait une signification plus positive que le précédent. Cherchez pas, vous ne pouvez pas comprendre, moi non plus, vivant dans le monde réel, le marketing nous est très étranger.

Pour en revenir au produit, c’est en 1909 que sont posées les bases de cet assemblage de plus de 40 whiskies. L’air de rien, même si un récent snobisme prétend que seuls les malts valent le déplacement, la complexité d’un bon blend, c’est pas mal aussi. En fait, dans un blend, si l’on remet les choses au niveau des vins, on peut se dire que l’on est face a des cuvées d’éleveurs. La patte de Monsieur Grafé, à Namur, sur l’évolution de ses vins est unique, par exemple. Il en va de même pour un blend de qualité, on aime, on se fidélise à un type d’assemblage plutôt qu’à un autre.

Je sais, votre beau-frère, celui qui vient de recevoir sa BM de société et qui vous gonfle avec sa fatuité crétine (pléonasme redoutable, hein?) affirme que les blends sont juste bons à être largement arrosés de Coke et d’un demi iceberg. C’est con, il va encore falloir attendre cinq ans pour changer de beauf, mais en attendant, vous pouvez toujours le conchier. Au minimum.

Comme dans les malts, il existe dans les blends des différences de saveur, de style et de parfums qui donnent à ces produits de multiples usages. Faudrait arrêter de se prendre le chou sur ce genre de choses. Certes, un blend de 12 ans d’âge (ce qui signifie que parmi les 40 whiskies utilisés dans l’assemblage, pas un n’a moins de 12 ans) peut être utilisé dans un cocktail, ce n’est pas pour cela qu’il n’est qu’un aromatiseur de soda. Un peu de respect, quand même !

Bon, pour en revenir à cette dégustation à l’aveugle, je vous conseille de l’essayer à la maison, et en plus, c’est quand même bien fun. Faites ça le soir de préférence, c’est plus facile pour l’obscurité. Ensuite, offrez à vos convives un masque, du modèle de ceux que l’on reçoit lors des longs voyages en avion. Asseyez tout le monde autour de la table et servez. L’idéal étant de décomposer les parfums des vins ou des alcools à déguster dans les plats que vous préparerez. Dans le cas qui nous occupe, les saveurs dominantes tournent autour de la fumée, de la vanille, des fruits frais et des fruits secs, surtout la figue et les raisins. Ajoutez-y quelques touches de mangue, un rien de tannins et une petite pointe d’amertume en fin de bouche pour relever le tout et hop, c’est in-ze-pocket.

Allez, comme vous avez été bien sages pendant toute la lecture, je vous propose une recette simple et super rafraîchissante à faire pour fêter le retour des beaux jours : Fallen Apple, c’est le petit nom de la chose.
Dans un verre à long drink, écrasez deux tranches de citron vert dans 15 ml de sirop à la vanille. Ajoutez de la glace pilée et puis 35 ml de Johnnie Walker Black label. Mélangez et ajoutez la même quantité de jus de pomme. Mélangez encore une fois, ajoutez une tranche de pomme en garniture et soyez heureux. Sauf si au fond du jardin, n’abusez pas de la chose, en voiture c’est moyen comme truc, surtout après le second».  

Eric Boschman GPL

09:48 Écrit par Hervé Lalau dans Grande-Bretagne | Tags : scotch | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

22 février 2008

J'aime le foie gras - et je l'écris

Attention, cette chronique pourrait choquer certaines âmes sensibles. Comme c'est là, pour moi, le prix de la liberté d'expression, je ne m'en excuserai pas. 

 

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Un récent article de Decanter relate les actes de vandalisme d'activistes anti foie-gras, en Angleterre, à l'encontre d'un restaurateur. Actes qui ont conduit le restaurateur en question à retirer le foie gras de sa carte.

Sans même juger du fond de ce problème (faut-il ou non gaver des oies?) et de son importance, je réprouve les méthodes de ces groupuscules ultra-minoritaires qui imposent leurs vues à la majorité silencieuse.  Plus généralement, je pense que les gens qui nous disent quoi penser, quoi manger, quoi boire, voire nous l'imposent, sont dangereux.

Les lobbystes anti-vin, dont j'ai déjà eu l'occasion ici de vous entretenir, en sont un autre exemple. Certes, ils ne recourrent pas encore au vandalisme, mais ils ne se privent, ni des campagnes publicitaires dégradantes pour le vin, ni de l'acharnement judiciaire.

 

Ce que j'oie, l'oie l'oit-elle? 

Ce qui m'a encore plus choqué, c'est la complicité de Decanter par rapport à ce type d'actions. Aucune réprobation! Mais l'on apprend au détour de l'article qu'une collaboratrice du magazine anglais, qui mangeait du foie gras, a viré sa cutie depuis qu'elle a visité une ferme d'élevage et n'en mangera plus jamais.

Fort bien, je ne chercherai pas à la reconvertir. Je respecte ses opinions. Mais cela ne donne pas le droit à Decanter de me faire la leçon, ni aux honnêtes producteurs de foie gras. Et encore moins d'ennuyer d'honnêtes lecteurs d'un magazine dont la sphère de compétence n'est pas l'oie, mais le vin (jusqu'à preuve du contraire).

 

Recette3

 

J'ai aussi visité des fermes, et sensiblerie pour sensiblerie, je me rappelle de la fermière qui pleurait à chaque fois que ses oies, "ses petites", comme elle disait, partaient à l'abattoir. Et puis, mon niveau de sensibilité par rapport à la vie des animaux d'élevage n'est pas le même que celui de ma consoeur anglaise. C'est la vie, on peut très bien vivre avec ce genre de différences - et n'embêter personne.

Je souhaite que les organisations coupables de vandalisme soient poursuivies et condamnées; j'espère aussi que les représentants des producteurs se défendront becs et palmes contre les agissements de ces agitateurs. Pourquoi la majorité est-elle toujours si silencieuse? Faut-il avoir honte d'être démocrate et respectueux des lois?

 

Attention au fatalisme 

On pourrait sourire de tout ça, et même avoir une certaine tendresse pour ces exaltés de la cause animale. D'autant que, dois-je vous l'avouer, je ne mange pas si souvent de foie gras que ça. Tout devrait nous inciter à baisser les bras, à passer à autre chose, à se dire que dans le fond, ces gens sont bien intentionnés...

Sauf qu'à y regarder de plus près, c'est notre mode de vie qui est en jeu. Il se trouvera bien quelques politiciens, un jour, pour relayer le lobbying des anti-foie gras. Il paraît qu'en Californie, c'est fait, le foie gras est interdit. Admirons le beau tour de passe passe: les Etats-Unis autorisent la vente des armes à feu, la chaise électrique ou la mort par injection, mais interdisent, qui le foie gras, qui les fromages au lait cru, qui le sexe oral (oui, ce type d'interdiction existe).

Si l'on souhaite que cette vague-là ne déferle pas un jour sur nos pays, il serait bon de rappeller que notre liberté finit où celle des autres commence, et que pour le foie gras comme pour le vin ou l'amour, nous n'avons besoin de personne pour nous dire ce que nous devons penser. Ceux qui entendent nous protéger de nous -mêmes, faire notre bien malgré nous, ressemblent fort à des totalitaires.

Ces gens-là me font frémir comme les livres d'Orwell ou d'Huxley. Notre seule défense, contre eux, c'est de répéter notre opposition à leurs vues.

Quel que soit le thème, quel que soit l'intérêt que nous pouvons avoir pour le sujet, c'est la liberté d'expression qu'il faut défendre. Peut-être mettez-vous au même rang le camembert au lait cru et l'emmental industriel sans croute, c'est votre droit le plus strict. Peut-être au contraire cette problématique vous empêche-t-elle de dormir. Nous n'avons pas tous les mêmes passions - heureusement.  Mais nous devrions tous - et pas seulement les journalistes - faire nôtre la phrase de Voltaire: "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire".

Pas sûr, au train ou vont les choses, que beaucoup de journalistes prennent demain le risque de prendre la défense du foie gras ou du vin. Il n'est que temps de réagir.

Bon, les âmes sensibles peuvent reprendre leur lecture, j'en ai fini pour cette fois.

10:20 Écrit par Hervé Lalau dans Grande-Bretagne | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |