14 décembre 2014

Du cidre en version anglaise... et bio

Pour beaucoup de Français, cidre veut dire Normandie ou Bretagne. 

Avec tout ce que cela peut avoir de connotations gourmandes, certes, mais un peu réductrices - galettes, crêpes, tartes au pommes...

Le monde du cidre est pourtant beaucoup plus vaste. 

D'une part, il y a l'Espagne. On dit que les premiers pommiers à cidre seraient arrivés en Europe du Nord au Moyen-Age, depuis les Asturies et le Pays Basque - deux régions où la tradition cidricole reste forte, même si les types de produits qu'on élabore là-bas sont assez différents - ils sont appréciés "tranquilles", et non mousseux. 

De là, la pomme à cidre s'est installée non seulement en France, mais aussi en Angleterre (où elle aurait déjà été présente au temps des Romains, mais plus ou moins oubliée depuis. Elle y a prospéré, surtout dans le Sud et dans l'Ouest du pays, le cidre devenant un sérieux concurrent pour la bière dans les pubs anglais. L'Angleterre produit d'ailleurs aujourd'hui quatre fois plus de cidre, en volume, que la France.

6178ab7a868edc0f763848bcc2301e36.jpg

46 variétés de pommes poussent dans les vergers d'Aspall, dans le Suffolk

Comme en France, de regroupement en fusions, les producteurs sont devenus de plus en plus gros et de moins en moins en moins nombreux. De plus en plus industriels, aussi. Toute comparaison avec l'industrie de la bière n'a rien de fortuit. D'ailleurs, le premier groupe de cidre britannique, Bulmer (marques Bulmer, Woodpecker, Jacques, Strongbow, Scrumpy Jack ou encore Pomagne) est propriété du géant néerlandais de la bière Heineken.

On note par ailleurs que certains gros producteurs se fournissent aujourd'hui en concentré de pomme ailleurs qu'en Angleterre - la Pologne est devenue un gros fournisseur de ce produit de base. Le procédé est à présent si courant que certains producteurs britanniques ont mis en place une nouvelle dénomination, le "Real Cider" - un produit qui doit être issu au moins à 90% de jus de pommes frais (la réglementation anglaise pour le cidre n'exige que 35%).

Car quelques irréductibles subsistent cependant, qui pratiquent une cidriculture plus artisanale.

Comme Aspall, par exemple, qui entend défendre l'héritage de son Suffolk. Aspall est d'ailleurs d'abord le nom d'un charmant village, non loin d'Ispwich. Les producteurs, quant à eux, s'appellent Chevallier. 

be038bb983e0032db49bc30f8f2c5954.jpgLa famille Chevallier, d'origine anglo-normande, s'est allié avec des grandes familles du Suffolk, comme les Cobbold (salut David!)

 

La famille est arrivée de l'île de Jersey au 18ème siècle, Clément Chevallier ayant hérité Aspall Hall.

Une de ses premières décisions, à  son arrivée, en 1728, fut de planter des pommiers qu'il avait apporté de son île. Les gens du coin le traitaient de fou. Mais ses cidres de qualité allaient rapidement lui valoir une meilleure réputation.

Clément représente donc la première génération de Chevallier dans l'entreprise. Et comme ceux)ci ont l'esprit de famille, ils ont donné à certaines de leurs cuvées de cyder le nom des plus éminents.

Clément's Four, pour Clément. Temple Moon, pour le Révérend Temple Chevallier; Peronelle's Blush, pour Peronnelle - fondatrice de la Soli Association - le mouvement bio britannique , en 1946. Aspall produit d'ailleurs un cidre bio.

Ce qui m'a séduit, dans cette gamme, c'est non seulement l'approche artisanale, mais la variété de la gamme - chaque cidre - pardon, cyder, a sa personnalité; les couleurs vont du très pâle au doré en passant par l'ambre, la pétillance varie de forte à très faible, les arômes sont très divers aussi.Imperial-Vintage-500ml-Bottle-Front_465x750.png

A vous de découvrir celui qui vous va le mieux. Moi, c'est le Draught, dans un genre guilleret, et l'Imperial Vintage, dans un genre plus concentré.

10:34 Écrit par Hervé Lalau dans Grande-Bretagne | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

04 novembre 2014

La femme de César et autres vieilleries

En France, depuis quelques années, le critique gastronomique Jean-Pierre Coffe est le visage médiatique de la Foire aux Vins de Leader Price. Plus récemment, le sommelier et chroniqueur Philippe Faure Brac vient de signer une gamme de vins pour Alliance Loire.

En Grande Bretagne, le wine journalist Jamie Goode fait de la promotion pour les vins de Lidl.

En Belgique, Eric Boschman et Andy De Brouwer – deux sommeliers de qualité, par ailleurs dotés d'un joli brin de plume - prêtent leur nom et leur expertise aux Foires aux Vins de Carrefour Belgium.

Ce ne sont là que quelques exemples des liens de plus en plus apparents qui se tissent entre la production ou la distribution et les prescripteurs.

déontologie,critique viticole

Pompeia Sulla, la femme de César 

Que faut-il en penser?

Le cas du journaliste est le plus épineux. Si l’on s’en tient à la Charte de Munich de 1971, un des devoirs du journaliste est de «ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste; de n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs» (article 9).

Mais l’on pourra objecter que Jamie Goode est un écrivain et un éditorialiste, plutôt qu’un journaliste - même s'il revendique ce titre sur son (excellent) blog.

C’est là toute l’ambiguïté du «wine writer», du critique en vin.

Les critères de la déontologie professionnelle du journaliste ne s’appliquent, au sens strict, qu’aux seuls journalistes.

Reste que les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs qui lisent, écoutent ou regardent les préconisations des critiques en vin sont en droit de penser que celles-ci sont établies en toute indépendance. Intégré ou non à une rédaction, détenteur ou non de la carte de presse, celui qui écrit régulièrement dans le journal ou qui parle dans le poste prend peu ou prou la casquette du journaliste. Mais le fait que ces critiques – quel que soit leur statut professionnel – acceptent de prêter leur image, moyennant finances, à des producteurs ou à des distributeurs, introduit un sérieux doute.

Même si la collaboration reste ponctuelle, le critique payé par le producteur ou par le distributeur pour promouvoir des vins pourra-t-il garder toute la distance nécessaire pour juger par la suite de l’offre de ses sponsors?

Et moi et moi...

Loin de moi l’idée de jouer les pères-la-vertu. J’ai moi même, à l’occasion, donné des formations pour des groupes de vins, ou des présentations pour des appellations, à destination de professionnels; il m’arrive aussi de participer à l’écriture de communiqués ou sites internet pour des producteurs ou des importateurs; dans tous les cas, cependant, j’ai toujours veillé à ce que ma participation ne puisse être utilisée à des fins promotionnelles, ni ne puisse impliquer les magazines avec lesquels je travaille. Je ne signe jamais ces communiqués. C’est la ligne que je trace, en ce qui me concerne.

Elle me permet, je pense, de maintenir mon indépendance lorsque je suis amené à commenter les vins, dans le contexte de mon activité de journaliste.

Alibi

Bien entendu, j’ai conscience de la difficulté grandissante que nous autres journalistes du vin – ou apparentés – avons à gagner notre vie de nos seuls articles. A mesure que les magazines ferment ou fusionnent, que les pages vins disparaissent ou sont confiées à des régies, des extérieurs, voire à des bénévoles, notre «gâteau» rétrécit.

A l’heure d’internet, des blogs, des forums, des journaux en ligne, tout se passe comme si l’information devait être gratuite et accessible à tous. A se demander quelle est sa valeur réelle. Et à quoi nous servons vraiment. C’est sans doute pour cela que les éditeurs se sont lancés sur le marché des événements, organisant des concours de vin, des dégustations payantes, des soirées d’initiation, les compétitions d’amateurs… toutes choses plus lucratives que la publication de magazines spécialisés, apparemment. Des exemples parmi d'autres: la RVF, Vinopres, Decanter, Bettane + Desseauve. Dans bien des cas, nos articles ne sont plus que la vitrine, le prétexte, l’alibi culturel d’activités commerciales.

Vu ce contexte, et sans cracher dans la soupe, j'ai envie lancer une mise en garde: la confiance du public est une chose précieuse et fragile; mélanger les genres, les casquettes, c’est prendre le risque de voir cette confiance s’effriter. Ce qui est non seulement préjudiciable pour le critique concerné, mais aussi pour toute la profession.

C’est à ce titre que je m’inquiète. La recherche de nouveaux revenus ne doit pas être une fuite en avant, au détriment du fondement même de notre métier.

Ce n’est pas la probité des personnes concernées que je mets en question – je ne pense pas, par exemple, qu’Andy De Brouwer ou Eric Boschman auront demain la plume plus servile qu’avant leur collaboration avec Carrefour; ce que je crains, c’est que le public se détourne de la critique des vins en général, au motif qu’elle serait achetée, influencée.

Même si ce n’est pas vrai, en un sens, le mal est déjà fait; comme la femme de César, l’honnêteté du commentateur ne doit jamais être soupçonnée.

Vous m’objecterez peut-être que ce sont là des scrupules anachroniques. Mais je crois bien que je mourrai avec.

 

Hervé Lalau