20 juillet 2011

Donnez-nous aujourd'hui notre prix quotidien

Petit complément au billet d'hier.

A lire les bancs d'essai de produits de la GD comme dans Cuisine et Vins de France, ou à entendre des passionnés de produits nobles faire la publicité de chaînes de hard discount (salut, Jean-Pierre Coffe, c'est pour toi!),  les supermarchés sont pleins de bons produits. Je me demande parfois si c'est moi qui suis trop difficile.

Comme les gentils agriculteurs qui "nourrissent la planète", les grands distributeurs se disent au service du plus grand nombre, et dans la liturgie de ce début de siècle (qui sera économique ou ne sera pas), ils nous donnent aujourd'hui notre promo quotidienne.

Qu'au passage, les gentils agriculteurs polluent la planète (au fait, les algues vertes sont revenues en Baie de Saint-Brieuc) et que la grande distribution et les grands fournisseurs tuent les petits producteurs, en allant acheter leurs fraises et leurs haricots en Chine, n'a pas grande importance.

Qu'ils nous bernent en nous présentant de faux produits de terroir (c'est ce qu'on appelle le terroir-caisse) est encore bien plus anecdotique.

Nous sommes indirectement responsables de ces dérives. Il paraît que nous avons tous notre petite sphère de compétence. Nous ne nous en laissons pas compter sur la qualité des produits qui nous intéressent. Le vin, par exemple. On ne nous fera pas prendre du Lascombes pour du Las Cases, ni du Rayas pour du Chénas.

Mais pour d'autres produits, nous acceptons le n'importe quoi, au nom du Pas Cher, de l 'Aubaine et du Saint Esprit. Comment peut-on imaginer qu'un poulet puisse être élevé dans des conditions normales et ne coûter que 3 euros? Ou qu'un T-shirt nous arrive d'Indonésie à moins de 2 euros?

En profitant de ces prix cassés, nous participons sans trop bien le savoir à un grand massacre: celui de la production à taille humaine; et nous détruisons nos emplois de proximité. Nous pesons aussi sur le bilan carbone en faisant transporter des denrées que nous pourrions trouver près de chez nous. Même pas grave, il suffit aux grands groupes d'acheter des parts dans des éoliennes à Tombouctou pour se refaire une virginité écologique.

Bien sûr, il y a le commerce équitable... mais même ça, les grandes enseignes l'ont récupéré, au point que je me demande ce que valent leurs certifications.

Je crains de ne pas avoir beaucoup d'espoir en rayon, aujourd'hui. Ca ira mieux demain... peut-être.

16 juillet 2011

Quelques nouvelles du front

Non, je ne parle pas de l'Afghanistan et de nos malheureux soldats, mais de l'évolution de la consommation de vin en France.

On ne saura probablement jamais à quel point les campagnes des prohibitionnistes anti-vins, relayées jusqu'au plus haut niveau du ministère de la santé, ont porté préjudice à la consommation du breuvage de Bacchus dans ce qui passait jusqu'ici pour le pays du vin.

Mais je me permets de faire remarquer que la proportion de buveurs réguliers a chûté à peu près au même rythme que la production de vins de table.

Ou pour le dire autrement: plus la France compte d'AOC et plus elle en produit (elles représentent aujourd'hui la moitié des volumes de vins produits en France), et moins les Français boivent de vin.

Alors soit les Français n'ont plus confiance dans un système qui leur promet la qualité sans toujours la leur donner, soit ils ont peur des vins qu'ils ne comprennent pas. Déçus et timides se rejoignent dans la désaffection.

Communiquer (faiblement) sur une origine galvaudée et une typicité incertaine n'est pas de nature à susciter l'adhésion de buveurs potentiels au sein de familles où la transmission de la culture vin ne se fait plus. Voyez à ce propos, ici même, le billet d'hier...

Si vous lisez ces lignes, c'est que vous avez sans doute un intérêt pour le vin. J'ai le regret de vous informer que vous n'êtes plus représentatifs de la population française, pas plus que les lecteurs de Tintin, les gardiens de phare, les producteurs de fromage au lait cru ou les pêcheurs à la ligne. Vous êtes - nous sommes - soit en avance d'une guerre, soit complètement ringards, selon le point de vue. Notre attachement pour le fruit de la pampre fait de nous des passéistes ou des élistes aux yeux de la nouvelle génération. Nous nous déconnectons chaque jour un peu plus du nouveau corps social, du politiquement correct. Ne dites pas que je bosse dans le vin, ma mère me croit serveur dans un coffee-shop à Maastricht.

Ne vous méprennez pas; contrairement à certains jusque-boutistes, qui verraient bien la marque remplacer l'appellation, je ne souhaite pas la disparition pure et simple de l'AOC.

Mais à l'heure où une candidate à la Présidence de la République souhaite supprimer le défilé militaire du 14 juillet et un autre milite pour le mariage homosexuel, je fait remarquer que rien n'est immuable au beau pays de France, et qu'un système comme celui des AOC ne peut rester en marge de la marche du temps. 

Je ne suis pas sûr que ses créateurs, le Baron Le Roy et Joseph Capus, reconnaîtraient encore leur bébé aujourd'hui. L'assurance d'origine s'est muée en rente de situation et tente aujourd'hui de devenir une vague assurance qualité. Mais un véritable retour aux sources et au sens signifirait une diminution drastique du nombre des AOC, et une réduction des surfaces dans la quasi-totalité d'entre elles. Aucun ministre, aucun élu ne prendra jamais ce risque; qui voudrait déplaire à ce point à la base vigneronne, aussi faible soit-elle, aux coopératives et aux détenteurs d'appellations, aussi illusoires soient-elles? Les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas cessé de rogner les moyens d'expression du vin en France et d'inventer de nouvelles contraintes aux producteurs; mais aucun n'a jamais osé enlever au vigneron français son joli hochet: l'AOC pour tous, ou au moins, l'espoir de l'AOC pour tous...

Et pour quel profit politique un gouvernement réformerait-il cette vénérable et creuse institution, la refondrait-il, lui redonnerait-on un sens? Bien sûr, ce serait mieux protéger le consommateur de vin, mais le consommateur de vin n'est pas un lobby organisé et les associations consuméristes ne sont pas très virulentes sur ce chapitre. Aucun gouvernement ne fera donc d'effort, car il y a trop de coups à prendre et guère d'électeurs à gagner. Et puis, rappelons qu'en théorie, le système est auto-géré par les vignerons eux-mêmes...

Alors, comme rien ne bougera de ce côté-là, on ne peut souhaiter qu'une chose: que les vins sans appellation décollent pour réconcilier les Français avec le vin boisson; c'est le seul moyen de dégonfler la baudruche AOC; une fois délestée des vins qui n'ont rien à y faire, une fois que l'AOC aura retrouvé un peu de son identité, de sa spécificité, peut-être pourra-t-elle conquérir les consommateurs qui s'en détournent par dépit.

Je n'y crois guère, mais je peux faire semblant si ça peut aider...

En attendant, vous comprendrez que j'aurai de plus en plus tendance à vous parler de producteurs plutôt que des mentions apposées sur leurs étiquettes.