23 septembre 2011

Don't follow leaders (and watch your parking meters) - Dylan & moi

Je souffre depuis des années d'un mal étrange, que je qualifierai de "syndrôme Dylan".

Je vous parle d'un temps que les moins de 40 connaissent à peine. C'était vers 1965.

Bob Dylan, figure de proue de la jeune génération et plus spécifiquement du Protest Song, auteur entre autres de Masters Of War et d'une bonne vingtaine de brulots anti-guerre du Vietnam, anti-establishment, anti-cons, et poète à ses heures, fait une grossesse nerveuse. Voila qu'il ne veut plus jouer son rôle de trublion institutionnalisé. "Don't follow leaders", éructe-t-il alors, refusant d'endosser toute espèce d'autorité, et se coupant de toute une frange de ses premiers fans. En plus, il se met à la guitare électrique, deuxième trahison pour les folkeux. 

dylanDylan, 1975

Vous ne voyez pas immédiatement le rapport avec moi. Il y en a un, pourtant.

Je n'aime pas non plus les gourous, les maîtres à penser, les gens d'influence. Au point que je n'ai qu'une crainte, en devenir un moi-même, aux dépens de votre liberté de penser autrement, d'apprécier autre chose, d'autres vins, d'autres voies d'accès au vin.

Comme Dylan (mais à mon échelle beaucoup plus modeste), j'ai aussi peur de devenir le Cassandre du vin, de m'aigrir à vue d'oeil.

La cinquantaine approche à grands pas, il serait peut-être temps de penser constructif.

Bon, assez parlé de moi.

Je vous souhaite une bonne journée et de bons vins, d'où qu'ils viennent.

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, France, Gastronomie, Vins de tous pays | Tags : dylan, cassandre, gourous | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

21 juillet 2011

Un verre de Maury à la santé de la Belgique

Le 21 juillet, pour ceux qui l'auraient oublié, c'est la fête nationale belge.

Amusant, le concept, puisque depuis les années 80, il n'y a plus de nation belge, mais une Fédération de Communautés et Régions, mais bon.

Depuis plus d'un an, il n'y a plus non plus de gouvernement fédéral, ce qui commence à faire désordre, surtout au plan démocratique, mais il est de bonnes âmes pour nous dire que c'est constitutionnellement correct. Alors passons et buvons un verre avec l'ami Eric Boschman, Belge et fier de l'être.

Au détour d’une allée de Vinexpo, il y a de cela quelques jours à Bordeaux, j’ai eu l’occasion de déguster quelques gorgées de quelques flacons que je me devais de vous raconter par le détail. Grâce au sourire rayonnant de la douce Aurélie, je me suis arrêté sur un stand qui a priori ne m’attirait pas. C’est que moi, les trucs à cent mille personnes pour déguster, c’est un peu bof. Puis, il est vrai que je me souvenais d’un courrier du propriétaire du dit stand accompagnant une cuvée Grand Chelem, lors de la dernière récolte du dit par le XV Bleu, qui cocoricait à tors et à travers, proclamant un prochain titre de Champion de Mooooooooooooooonde pour l’équipe et qui m’avait profondément gavé... Tout ça pour vous dire que j’y allais d'abord pour faire plaisir, sur ce stand. Et puis là, petit bonheur, pardon, grand bonheur ! J’ai dégusté des très vieux millésimes de vins doux naturels.

vin vieux,vignoble,vin,maury,madère,rivesaltesEn Roussillon (Photo H. Lalau)

C’est qu’il n’existe que trois endroits au monde où l’on peut trouver des vins vieux, exceptionnellement vieux, achetables sans devoir hypothéquer sa maison et dégustables. Certes, nous Belges, nous rêvons toujours au Bordeaux ou au Bourgogne qui prendrait cinquante ans dans les dents sans moufeter, mais faut pas rigoler, ces vins n’existent plus que dans les mémoires des anciens qui en ont encore une. Les vins modernes, depuis le milieu des années quatre-vingts, sont faits pour être bu très vite, et c’est bien le tout quand ils tiennent deux décennies, on peut carrément parler de miracle. Mais en dehors de ces deux régions ô combien magiques, il existe quelques foyers de production de vins qui défient la logique du vieillissement, des produits qui vieillissent largement plus longtemps que les hommes. On trouve, aujourd’hui, en Madère par exemple, des vins de la fin du XVIII ème, vers 1790 et quelques. Dans le Douro, à Porto, on trouve aussi des vins qui passent le siècle, des vins hors normes. Et puis, dans le Roussillon, de Rivesaltes à Maury, on trouve des choses franchement surprenantes. C’est que la richesse de la région, longtemps, s’est faite autour de ces vins mutés, qui encaissent les affronts du temps sans rien marquer. Un peu comme Rocky dans les premiers films, ils encaissent les gnons et se relèvent toujours.

Une célèbre propriété de Maury, au pied du château de Quéribus, a développé depuis de nombreuses années un parc à bonbonne en verre de soixante litres où les vins vieillissent pendant un an, au soleil, sous la pluie, au froid de l’hiver, et j’en passe et des pires. Au bout d’un an, les vins sont groggys, mais toujours vaillants.

Vous connaissez des trucs plus solides vous? Il en va de même pour les Rivesaltes. Alors là, je vous arrête tout de suite, pas question de mélanger les trucs, il existe une foultitude de vins répondant à cette appellation, il ne faut pas tout mélanger. Les muscat, les tuilés, les ambrés, sont des vins fondamentalement différents les uns des autres. Ce dont il est question aujourd’hui est un vin rouge qui a vieilli tranquillement toute sa vie en barrique avant d’être embouteillé il y a une petite année. A Porto, cela se nomme Colheita; en France, il n’y a pas d’appellation particulière. Pourtant, le vieillissement long en bois apporte une complexité rare aux vins. Certes, le côté mono cépage ou presque des vins doux du Roussillon enlève une part de complexité, mais dans les vins datant d’avant mil neuf cent trente six, les mutages effectués, parfois, à l’Armagnac ou avec d’autres alcools finis, donnent aussi une dimension surprenante aux vins. Les parfums du temps qui passent se donnent au vin au travers des bois, petit à petit. Le résultat est tout simplement bouleversant.

Il m’a été donné de déguster des vins de la fin du XIXème issus de la région, quelle splendeur! En ce qui concerne les cuvées de cette belle dégustation initiée aux côtés de la douce Aurélie, il s’agit de coups de flair, de chance peut-être, mais aussi de recherche longues. C’est qu’il a fallu trouver, négocier patiemment et acheter les barriques de vin qui avaient passé tranquillement les décennies à l’ombre des toiles d’araignées. Puis, il y a plus ou moins un an, mettre tout ces jolis lots en bouteilles.

J’ai particulièrement aimé le Maury 1939, il était encore fringuant, tout en fraîcheur, en légèreté et en équilibre. Le Rivesaltes 1936 était un peu moins équilibré, avec un côté plus sirupeux, fatigué peut-être. Le Maury 1929 était étonnant, avec des notes de violette, du cuir chaud et humide, le côté guêpière de dominatrice en fin de journée, du tabac noir mais une petite structure en bouche un peu plate sur la fin.

Un seul regret, que l’on ne connaisse pas vraiment l’origine des vins, c’est à dire de chez qui ils viennent, de la propriété familiale de monsieur Bertrand ou d’ailleurs, cela pourrait être intéressant et aussi, une forme d’hommage aux anciens qui ont préservés les barriques par devers eux jusqu'il y a peu. Vous remarquerez que les quantités sont ultra limitées, c’est indiqué sur l’étiquette de chaque flacon. Pour ce genre de rareté, les prix sont plutôt raisonnables. Pensez donc, quand on compare avec l’indécence des Grandes Marques bordelaises en 2010, il y a de quoi s’esclaffer et plonger sans réfléchir.

Et puis, pour célébrer la peut-être dernière Fête Nationale de notre magnifique royaume, faut pas se priver. J’aime assez le paradoxe qu’il y a à déguster des vins qui ont défié le temps tout en contemplant la lente agonie de notre pays qui se délite dans le paroxysme démocratique. Allez, assez pleuré, il pleut, c’est bon signe, c’est l’été ! Quelques prix histoire de vous mettre en forme : Banyuls 1951: 165 euros; Rivelsaltes 1945: 200 euros; Maury 1929: 250  euros. 

Eric Boschman