17 octobre 2007

«Isle of Jura»

Percée du Vin Jaune, début février ; un dîner me met en présence de Jean-François Bourdy (le fils de Christian, propriétaire à Arlay). Drôle d’oiseau que ce diplômé de grande école, passé  par les cases Japon, Grande-Bretagne et Etats-Unis, avant de rentrer au pays. Son phrasé est posé, mais sa pensée bien aiguisée.
 
Jura 1

La prise de voile
 
Arrive le premier vin, le voilà qui se lance sur le thème des chardonnays dits «floraux ». Rappelons les données du problème: pas mal de vignerons jurassiens proposent aujourd’hui des chardonnays qui ne voient pas le voile. Au-delà de la terminologie (floral n’est pas le terme le plus adapté), les résultats sont bons, la critique aussi. Objectivement, le chardonnay n’est guère dépaysé dans la région; il y en a toujours eu à l’Etoile, même s’il prenait généralement le voile, quitte à rentrer dans la composition du vin jaune.
Mais avec les chardonnays «dévoilés», c’est une nouvelle approche. Les vins plaisent, même aux critiques en vue. De plus, les vignerons voient là l’occasion de vendre des vins plus tôt, ce qui n’est pas pour déplaire à leurs comptables.

A l’inverse, Bourdy s’est fait une spécialité des vieux millésimes; et il ne partage pas cet engouement pour le «floral». Il craint une perte d’identité. Pour lui, le Jura doit chercher son avenir dans sa tradition, sa différence, ses vins bien élevés, et non sur le marché d’un grand cépage international.

Je lui fais remarquer que bon nombre de chardonnays jurassiens sont fidèles à leur terroir, affichant une belle minéralité, souvent un beau gras, mais aussi de la délicatesse – bref, qu’ils sont aux antipodes des chardonnays exotiques que l’on trouve sur le marché international. Mais mon interlocuteur ne s’en laisse pas conter, c’est un pur et dur, il pense que le Jura risque d’y perdre son âme. Pour lui, «l’évolution va toujours dans le sens de la facilité». Dans bien des cas, il s’agit de s’adapter au goût contemporain. Ce qui amène une autre question : doit-il y avoir un goût contemporain pour des produits d’exception, et tellement ancrés dans l’histoire ?

Debout sur son «Isle of Jura» battue par les vents de la modernité, Bourdy me semble un tantinet jusqu’au-boutiste. Car quoi, le Chardonnay «floral» n’est pas né d’hier; et il n’est pas près de prendre la place des grands vins de voile (certains faux Jaunes de 3 ans, par contre...).
Mais à l’inverse, n’est-il pas choquant d’entendre, dans la bouche de journalistes, des affirmations du genre: « Je n’aime pas les vins sous voile » ou encore « il n’y a pas de marché pour des produits de ce type ». C’est péremptoire, c’est le réduit de la pensée, l’oxydation des neurones.
 
Percée 07 un Hervé très concentré
Percée du Vin Jaune 2007
 
Il y a deux sortes d’approches commerciales. Celle qui consiste à produire les vins que recherche le consommateur (ou que la presse recommande). Et celle qui consiste à produire ce que l’on sait bien faire, et à éduquer le consommateur.
Voila un débat qui dépasse, et de loin, le Jura. Vos réactions sur le sujet nous intéressent au plus haut point.

(c) Hervé Lalau

06:46 Écrit par Hervé Lalau dans France | Tags : vin | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

16 octobre 2007

Bordeaux, tout simplement…

C’était un samedi, mais ça sentait déjà la rentrée des classes. Fin août, à l’initiative du Syndicat des Bordeaux-Bordeaux Supérieur, était organisée une grosse dégustation: plus de 300 produits, trois millésimes, tous des rouges des deux appellations – y compris 50 produits ramassés dans les rayons de la GD belge. Résultat de ce marathon vineux: une bonne surprise. La qualité moyenne est franchement à la hausse. Elle est même étonnamment élevée.

Compte tenu des volumes de production (plus que toute l’Afrique du Sud), compte tenu aussi de la diversité des sols et des cépages employés (j’ai dégusté un 100% Petit Verdot de toute beauté), il est difficile de parler de «style Bordeaux». D’autant qu’à côté de domaines qui privilégient l’élégance «à la Bordelaise», d’autres continuent à vinifier maigre et herbacé (bonjour le poivron), tandis qu’un petit nombre, voulant trop bien faire, extraient et sur-extraient, boisent et surboisent. Enfin, notre ami et collègue Marc Vanhellemont a fait état de problèmes de maturité phénolique, notamment sur les 2004.

Dans la marmite des Bordeaux-Bordeaux Sup, on trouve donc, à côté de quelques entrées de gamme indigentes, beaucoup de jolis vins bien faits, saupoudrés de bêtes à concours (toujours boisées, mais plus ou moins habilement). Normal, me direz-vous: on ne peut empêcher le vigneron d’avoir de l’ambition, quelle que soit son appellation. Mais si l’on exclut les deux extrêmes, alors oui, le slogan de l’AOC a du sens:  «Bordeaux & Bordeaux Supérieur: la plus simple façon d’aimer les Bordeaux».

Tous dégustateurs confondus, (journalistes, importateurs, cavistes…) l’heure était à la satisfaction : avec ces deux appellations, on est à la base de la pyramide bordelaise, et la base apparaît plus solide que jamais. Qui plus est, sur trois années très différentes (2003, 2004 et 2005), on a pu juger de la qualité d’ensemble en mettant de côté l’effet millésime.

Bordeaux


Saint Emilion (photo H. Lalau)

Bien sûr, on regrettera la présence de vins qui ne méritent vraiment pas l’agrément (environ 10% de l’ensemble, dans mon jury). Mais compte tenu des tarifs, on se dit que les accros du rapport qualité-prix feraient bien s’intéresser à nouveau aux rives de la Gironde.

Comme nous confiait un caviste belge, le Nouveau Monde est à la mode, on vend du Yellow Tail sans trop d’effort, "même si l’on n’aime pas trop ce style de vin racolleur" (je cite). Bordeaux n’a sans doute pas le sex-appeal des grands espaces australiens. Ses vins sont aussi généralement moins immédiatement charmeurs. Bordeaux-Bordeaux Sup, c’est une jolie fille toute fraîche en robe à fleurs. Les vins du Nouveau monde, à côté, ce sont des effeuilleuses en string rouge. Pas moyen de lutter sur le court terme. Sauf que ceux qui draguent les strip-teaseuses les épousent rarement.

Les modes changent, chaque année voit arriver de nouveaux consommateurs sur le marché, qui, après une phase d’exploration, s’adonnent aux joies toujours renouvelées de la redécouverte des vins classiques. Ce pourrait être la chance des «nouveaux Bordeaux», simples et marchands.

Alain Vironneau, le président du CIVB, s’est félicité de la remontée qualitative des vins de ses ouailles. Il nous a aussi lancé une petite pique. En substance : «Amis critiques, comparez ce qui est comparable. C’est votre droit que d’exiger toujours plus de qualité, mais pensez que cette qualité a un coût. Le foncier, la main-d’œuvre, les taxes, les structures de commercialisation, rien n’est gratuit. Et la France n’est pas la mieux placée dans ce contexte. Ne nous demandez pas de vous donner toujours plus pour toujours moins».


Effectivement, toujours plus pour toujours moins, c’est un raisonnement d’épicier discounter, pas celui d’un vigneron amoureux de son produit.

Alors, ne serait-il pas temps de redécouvrir les joies du Bordeaux simple ?

                            (c) Hervé Lalau

 

Vous pouvez retrouver cette chronique dans le magazine In Vino Veritas 

08:46 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |