09 mai 2009

Agence France Presse: attention au non-dit

Encore un exemple d'une dépêche AFP mal ficelée et utilisée telle quelle dans la presse, sans aucune distance par les prétendus journalistes: "Le 27 janvier, les 27 représentants de l'Union Européenne ont adopté un projet de règlement des pratiques oenologiques autorisant le coupage entre vin blanc et vin rouge pour obtenir du rosé. L'organisation Mondiale du Commerce (OMC) doit se prononcer le 19 juin sur ce projet qui soulève un tollé général dans la profession. "

L'AFP "oublie" de préciser que les AOC sont libres de continuer à interdire le coupage - comme les Côtes de Provence, par exemple. Le projet ne concerne que le vin de table!

Et puis, le "tollé" dont il est faut état n'est pas si général que veut bien le croire l'honorable rédacteur de l'AFP: je vous rappelle que les représentants français à Bruxelles ont adopté le projet en première instance. L'Association des Exportateurs de vin français (AGEV) a également précisé que les responsables français ont bel et bien été associés à la rédaction du projet, que les opposants d'aujourd'hui ont même été invités à participer à des négociations à ce sujet au plan national, et que le ministère de l'agriculture a cautionné ce projet.

Nulle part, dans la dépêche, on ne mentionne par ailleurs que le Champagne rosé est un coupage de blanc et de rouge. Ou encore, que le décret d'AOC des Côtes de Provence autorise l'assemblage de raisins de blancs et rouges (titres V et IX du décret 2009-356 du 30 mars 2009, signé Michel Barnier). Et je ne parle pas de la Fédération Espagnole du Vin, tout à fait ulcérée par le retournement de la position française alors qu'un consensus avait été obtenu lors des négociations.

Où est le fameux professionnalisme de l'AFP dans cette histoire? Son sens de la mesure? Peu importe l'avis que l'on a sur la question du coupage, nous avons le droit à une info neutre et fouillée. Pas vrai?

17:16 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

08 mai 2009

Ras-su-rés

Rassurés. Oui, nous sommes rassurés d'apprendre que le futur ex-ministre français de l'Agriculture Michel Barnier vient de confier à Georges-Pierre Malpel, Inspecteur Général de l’Agriculture, la mission de veiller au suivi du plan de modernisation de la viticulture française, remis au Président de la République en mai 2008.

L'objectif est clair: améliorer la commercialisation des vins français sur les marchés internationaux. D'ailleurs, la feuille de route de Georges-Pierre Malpel tient en deux petits points seulement:

- organisation de l’effort commercial et de la promotion à l’export
- adaptation de l’offre vinicole française aux marchés extérieurs.

Il a même une sorte d'échéance: son rapport devra être sur le bureau du ministre avant l’été. Suivant l'alignement des planètes politiques, ce pourrait encore être Barnier, ou pas, va savoir.

Quoi qu'il en soit, cela nous rassure d'apprendre qu'après un an, le ministre demande un rapport sur les suites de ce plan. D'autres auraient attendu deux ans, ou trois. Certains s'en seraient même carrément désintéressés - si, si, ça s'est vu. Le secteur aurait alors dû se moderniser tout seul, ce qui ne serait pas convenable dans une économie planifiée.

A ceux qui croiraient encore que le secteur peut s'autoréguler, je conseille la lecture du rapport du 11ème Congrès du PCUS (disponible dans toutes les bonnes librairies bolchéviques). Celui-ci prouve non seulement que l'agriculture soviétique n'aurait jamais pu nourrir la population russe sans un encadrement administratif des plus serrés, mais aussi et surtout que la planification d'Etat a permis d'éradiquer la famine impérialiste; si ce n'est dans les faits, au moins dans les chiffres récoltés par l'administration. La récolte des chiffres ayant été particulièrement bonne à l'été 1929.

Et puis, un Inspecteur Général, ce n'est pas rien; c'est du lourd, comme on dit chez Caterpillar. Mieux qu'un Inspecteur Adjudant, en tout cas. Les Inspecteurs Adjudants n'ont pas toujours la vision globale nécessaire de la chose, et ils s'obstinent parfois à régler les problèmes dans le détail. On sait pourtant depuis longtemps dans l'administration qu'il ne faut jamais donner la responsabilité d'un secteur à quelqu'un qui pourrait y connaître quelque chose, ne serait-ce que pour des raisons d'objectivité. En outre, le "problème" étant à l'administration ce que le pétrole est à l'automobile, il existe une école de pensée selon laquelle "régler" le problème doit se faire avec la plus grande circonspection.

Pour rédiger son rapport, notre Général fera certainement pas mal d'allées et venues entre le ministère et les différentes officines chargées de l'exportation en France comme Ubifrance ou Agrimer (ex-Vitiflhor); au cas où il proposerait de les fusionner, ce qu'à Dieu ne plaise, il  ferait mieux de demander à leurs patrons ce qu'ils en pensent - notamment à ceux qu'on devrait recaser ailleurs.

Georges-Pierre Malpel devra aussi consulter les fédérations de producteurs, le négoce, les coopés, la base viticole autoproclamée. Et pour faire bonne mesure, il ira voir les oracles de Paris intra muros, Alain Minc, Jacques Attali, Bernard Henri-Lévy, la Pythie Salpétrière. Les seuls dotés de la hauteur de vue nécessaire pour mettre tout le monde d'accord.

Et puis, une fois écrit, il faudra encore traduire le rapport en français courant - c'est la règle, avec les stratèges, leur prose n'est compréhensible que de la Haute Administration. On y trouve souvent des références à des strates enterrées datant de l'ère primaire de la Bureaucratie, dont la géologie complexe n'est connue que de quelques initiés.

Vous voulez un exemple: Article 12, alinéa 5 de la loi du 29 février 1942, portant modification du décret du 12 Brumaire an VII, "De l'habillement et des attributions réglementaires des sous-préfets de la République dans les territoires nouvellement réunis à la France" - le texte de 1942 remplace "République française" par "Etat français", et "territoires nouvellement réunis à la France" par "territoires nouvellement cédés par la France".

Pas de doute, un texte d'une telle importance méritait d'être rappelé à nos chères têtes blondes (tout le monde n'a pas eu la chance de chanter Maréchal nous voila); mais l'occasion ne s'était jamais présentée à moi. Évidemment, j'aurais pu vous citer l'article sur la déclaration du ban des vendanges sur l'îlot de Clipperton, mais c'était beaucoup moins drôle. Attendu qu'il n'y a pas de vignes, attendu que l'îlot est inhabité... Et alors? Gérer, c'est prévoir! La loi s'applique à tous, présents, à venir, et à repartir!

De toute façon, que ce soit dans la version cabalistique ou dans la version française, le rapport du Général Malpel ne contiendra que des propositions; car le rapporteur n'a aucun pouvoir de décision. C'est aux politiques, ensuite, qu'il reviendra d'enterrer convenablement le rapport, selon les rites de la Religion parlementaire; et c'est comme ça que se constituent les grandes strates de paperasserie. Pas qu'on y perde grande chose, car le plus souvent, les rapports en restent au niveau des injonctions sommaires du genre yaka, focon.

Mais bon, si tout se passe bien, Nicolas Sarkozy - qui s'intéresse au vin avec toute l'objectivité d'un abstinent - aura de la lecture pour ses vacances. Pour peu qu'il se rappelle encore du plan qu'on lui a remis l'an dernier, il pourra faire des comparaisons. Voir à quel point ça bouge dans l'administration, aussi.

Et puis, à défaut d'un bon verre de Tavel au bord de la piscine, il pourra s'informer du potentiel d'exportation du rosé. De coupage ou de macération, M. le Président?

07:04 Écrit par Hervé Lalau dans France | Tags : vin, reglementation | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |