15 février 2010

Les Antipesticides gagnent au Tribunal

Dans l'affaire des mesures de pesticides dans le raisin (voir ici, pour ceux qui auraient manqué le début) le Tribunal de Grande Instance de Paris vient de débouter la Fédération Nationale des producteurs de Raisin de table de son action à l'encontre du Mouvement des Générations Futures (MDRGF).

Le Tribunal a estimé que le MDRGF s’est exprimé dans le cadre de son objet social d’intérêt général, "et n’a aucunement abusé de façon fautive de sa liberté d’expression en publiant les résultats d’analyses montrant la présence de résidus de pesticides dans des raisins vendus dans les supermarchés". Le jugement estime même que la méthodologie suivie dans l’étude a été présentée de manière détaillée, et en présentant les résultats sans dénaturation. En outre, ce jugement reconnait le droit à parler de «pesticides et de contamination» pour parler des résidus présents dans les raisins analysés. En conséquence de quoi le tribunal a rejeté les demandes en dommages et intérêts de la FNPRT.

De plus, le jugement estime qu'en intentant cette action, la Fédération Nationale des Producteurs de Raisin de Table a abusé de son droit d’agir en justice (notamment parce que la date de publication de l’étude du MDRGF correspondait à la fin de la saison de distribution du raisin de table). En conséquence de quoi le juge décide que la FNPRT devra verser au MDRGF 1€ au titre de dommages et intérêts pour procédure abusive, ce qui est une décision assez rare dans ce type de procès.


Enfin, la FNPRT a été condamnée à payer au MDRGF la somme de 2.000€ au titre des frais engagés pour sa défense.

Ce jugement est important, non seulement en l'espèce, mais pour le droit à l'information en matière scientifique.

10:19 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

11 février 2010

Le vin dans Le Monde... et ailleurs

Dans un article daté du 5 février, mon confrère du Monde Jean-Claude Ribaut traite de la nouvelle réglementation du vin en Europe de manière assez abrupte.

Voici un extrait de son analyse: "Cette réforme pourrait se comprendre si une disposition essentielle ne venait brouiller le message: les vins de table sans indication géographique pourront désormais mentionner sur l'étiquette le millésime et/ou le cépage dominant (85 %) du vin. C'est-à-dire qu'un vigneron du Languedoc pourra planter un cépage riesling et en faire mention explicite, sans préciser la région où pousse la vigne. De même, on pourra assembler un sauvignon de Loire et de n'importe quelle autre région viticole, sans précision d'origine, au mépris de toute notion de terroir. Un consommateur achetant un riesling - mention bien lisible sur l'étiquette - croira se procurer un vin d'Alsace, tandis que l'acheteur d'un pinot cultivé dans le Var pensera acheter un bourgogne, région de monocépage du pinot noir.
Les vins de table ne faisant l'objet d'aucune contrainte de production, d'aucune limite de rendement (nombre d'hectos à l'hectare) ni de règles en matière de vinification, les vignerons pourront agir selon leur fantaisie. Ces mesures sont à l'évidence destinées à valoriser les vins d'entrée de gamme, afin d'écouler le gros de la production anonyme. On peut craindre que certains producteurs délaissent même les indications géographiques au profit de cette nouvelle catégorie de vins de table soumise à moins de contraintes. Ces dispositions ne peuvent que tirer la production vers le bas, altérer l'image des vins de table et rendre un peu plus opaque la lecture des étiquettes, au lieu de la simplifier.
"

 

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A Sancerre, et nulle part ailleurs

 

Avant de réagir à mon tour, et assez longuement (vous voudrez bien m'en excuser), je voudrais d'abord dire que je suis heureux qu'un grand quotidien français s'intéresse ainsi au vin. Il y a longtemps que ce n'avait pas été le cas. Bien sûr, on aurait aimé que le Monde soit aussi critique contre les régulateurs lorsqu'il s'est agi du droit à la communication des vins sur internet, par exemple. Mais là, ce n'était pas M. Ribaut qui avait la plume, mais une pasionaria de l'hygiénisme dont j'ai oublié le nom. Encore un tour de mon subsconscient qui élimine ce qu'il ne digère pas, un peu comme mes intestins.

Mais revenons à cet article, et au fond.

 

Il n'est de Sancerre que de Sancerre

Je ne partage pas le souci de M. Ribaut. Il faut d'abord resituer les choses: l'utilisation des noms de cépages n'est qu'une tolérance dans le système français des AOC (aujourd'hui AOP). Dans la plus grosse partie des appellations, elle est interdite, au nom de la prévalence du terroir sur tout autre considération. Les Pères de l'AOC française ont considéré qu'on pouvait produire du Sauvignon à Melbourne et à Stellenbosch comme à Sancerre, mais que seul Sancerre avait la saveur du Sancerre. Peut-être se sont-ils fait des illusions, mais je pense que la démarche était saine. En écrivant ces lignes, je pense au Directeur du Bureau des Vins du Centre Loire, Benoit Roumet, et je me dis que les efforts des gens du cru pour faire valoir leur identité méritent plus de considération de la part d'un grand journal national.

Alors, il me semble ridicule que les quelques rares AOC, comme l'Alsace, qui échappent à la règle pour des raisons d'identité particulière, fassent aujourd'hui des problèmes à ceux qui pourraient avoir avantage à porter un nom de cépage, faute de bénéficier d'une mention de terroir!

 

Des VT aux VSIG

Jusqu'à présent, il est vrai, les Vins de Table n'avaient pas le droit de mentionner les cépages ni le millésime. Sauf les Vins de Pays. Car c'est oublier que sur le plan européen, les Vins de Pays n'étaient rien d'autre que des Vins de Table avec une origine. D'ailleurs, la réforme que critique M. Ribaut n'est pas aussi drastique qu'il semble le croire.

Avant, il y avait deux types de vins, en Europe. D'une part,  les Vins de Qualité Produits dans une Région Déterminée, catégorie qui comprennait, pour parler en acronymes français, les AOC et les VDQS. De l'autre, les Vins de Table (y compris les VP). Et dans la catégorie des Vins de Table, on pouvait bien sûr assembler des sauvignons de toute provenance. C'est juste qu'on ne pouvait pas le dire.

Aujourd'hui, toutes ces catégories ont changé de nom, et les Vins de Pays se voient promus dans la catégorie des vins avec Indication Géographique. Tandis que les VT (devenus "Vins Sans Indication Géopgraphique") peuvent maintenant prétendre à mentionner le cépage et le millésime; au cas où il ne s'agit pas s'assemblages, bien sûr.  Et sous réserve d'une demande d'enregistremeent auprès de l'Administration française, qui entend encadrer la chose, à défaut de pouvoir l'empêcher. 

Pourtant, si l'on y réfléchit bien, pour le consommateur, mentionner exactement ce qu'il y a dans la bouteille, c'est plutôt une bonne chose, non? Alors, évoquer un risque de nivellement par le bas des vins de table me paraît pour le moins paradoxal: au contraire, leur qualité ne peut que s'améliorer à devoir respecter des règles de provenance et d'assemblage plus strictes. On peut comprendre une telle levée de boucliers de la part de syndicats de producteurs opposés à la chose pour des raisons d'opportunités commerciales, mais pas de la part d'un média censé prendre en compte tous les points de vue...

En parlant de nivellement

D'ailleurs, le vrai nivellement par le bas, et dont mon excellent confrère du plus célèbre quotidien français ne parle pas, ce n''est pas celui-là. C'est celui du contenu de l'AOC, aujourd'hui AOP.

En quoi celle-ci constitue-t-elle encore une garantie de qualité, ou même d'authenticité? Les cahiers des charges de bon nombre d'entre elles sont ambigus. Soit qu'elles englobent des "terroirs" très divers, soit que les cépages autorisés ou les méthodes de vinification autorisées aboutissent à une trop grande hétérogéniité de styles. Soit encore que les agréments trop laxistes permettent à trop de mauvais produits d'arborer des AOP qu'ils ne méritent pas, trompant ainsi le peu de confiance que le consommateur accorde encore à une sigle si galvaudé. Et ça, ce n'est pas moi qui le dit, mais une étude récente des Vignerons Indépendants.

Ce nivellement est beaucopup plus grave, à mon sens, car il touche la catégorie reine des vins français (et européens), le sommet de la pyramide, ce qui devrait assurer au consommateur un achat réussi, et à une zone de production sa cohésion dans la qualité.

En résumé, je trouve l'article de mon excellent confrère mal fondé, un peu comme si Le Monde avait pris l'arbre pour la forêt. Voir un tel journal voler au secours des intérêts de quelques franchouillards, et prendre à témoin l'intelligentsia française sur de prétendues errements de "Bruxelles" (alors que la France est si bien représentée au sein des comités de pilotage vin de l'Union, et a donc une grande responsabilité dans les réglements édictés), c'est décevant.

Si pour le Monde, le fait que l'Alsace perde en France son "exclusivité" (douteuse) sur le riesling est jugé plus important que de donner aux producteurs français des armes pour concurrencer les exportations chiliennes, austrailennes ou argentines sur les marchés tiers, alors je vais devoir me remettre au Courrier Picard. Vu le peu de production locale de vin, on n'y parle pas beaucoup de vin, mais au moins, en en parle pas de travers.

Vouloir vulgariser, c'est bien, mais quand cela revient à faire de tels amalgames, c'est déjà beaucoup moins bien. Même ou surtout pour le journal de M. Beuve-Méry (paix à ses cendres).

Et puis, M. Ribaut ne semble pas faire grand cas du bon sens du consommateur. Celui-ci nserait assez malin pour connaître les cépages des différentes régions, mais pas assez pour faire la différence, sur une étiquette, entre un riesling sans mention d'origine, et un riesling d'Alsace AOC? Que faut-il faire de plus? Le boire pour lui? La Presse de Qualité prendrait-elle le Français moyen pour plus limité qu'il n'est, qu'elle veuille ainsi le sur-protéger?

Ou bien mon confrère me donnerait-il raison sans le vouloir? M. Ribaut n'a peut être pas plus confiance que moi dans la valeur de différenciation des appellations. D'où sa crainte de voir les VSIG les supplanter. Dans ce cas, pourtant, il devrait comprendre comme moi qu'aiguiller plus de volume vers la catégorie des Vins Sans Indication Géographique, en les valorisant mieux, pourrait permettre d'éliminer des AOP ce qui n'aurait jamais dû y rentrer...

Et la marque?

A ce stade de la réflexion, il est nécessaire d'introduire un autre élément, mystérieusement oublié dans l'analyse du Monde: la marque.

Quid de la marque? On a longtemps voulu nous faire croire que l'AOC était une marque. J'ai lu d'excellents papiers qui allaient dans ce sens. Oui, mais qu'on m'explique alors pourquoi ils y a des Margaux AOC, mais un seul Château Margaux. Partagent-ils vraiment la même marque? Qu'on m'explique pourquoi aussi, tant de gens achètent aujour'd'hui du JP Chenet et font plus confiance à ce nom qu'à celui des différentes "terroirs" où les vins de cette marque sont produits. Et pourquoi, au Québec, on demande "du Mas des Tourelles" avant de demander du Costières de Nîmes?

Voila qui heurtera sans doute la fibre égalitariste de la base vigneronne et  celle, un brin démago, de ceux qui sont censés les représenter, mais c'est c'est vérité toute nue: le marketing des vraies marques, qui s'appuie sur une qualité suivie, une production homogène, des caractéristiques réelles, est plus fort que le marketing consensuel mais mièvre des fausses marques que sont les AOC.

Comment en serait-il autrement quand la production des AOC est si disparate? Le plus souvent, les communicants s'en tirent par une pirouette, mettant en avant une belle histoire, un château, la faune, la flore, les cailloux, les fleuves, quand ce n'est pas la diversité des crus (une façon plus élégante de dire qu'ils n'ont pas grand chose en commun). La ficelle est un peu grosse. Prenez les Corbières. Que peut bien vouloir dire au juste le slogan fédérateur "des Terroirs qui parlent le Languedoc" (que tout le Languedoc pourrait revendiquer), ou encore "Les Grands Vins Grandeur Nature" (que le monde entier pourrait revendiquer). Même la Red Bicyclette de Gallo, avec son pinot noir du Languedoc élargi, a plus d'identité!

Le monde, ce n'est pas que la France

Au fait, cher confrère, savez-vous quel est le deuxième producteur de Riesling au monde derrière l'Allemagne? Non, ce n'est plus la France. C'est l'Australie. Et si la France n'était pas aussi protectionniste, il y a belle lurette que les Français pourraient acheter du VSIG australien, millésimé, et portant la mention riesling. A Bruxelles, à 1h22 en Thalys de La Ville Lumière, de la Capitale du monde civilisé et de votre prestigieuse Rédaction engagée, c'est déjà possible sans que les Belges, pourtant oenophiles avérés, ne s'en plaignent.

 

06:30 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |