08 décembre 2010

Les AOC n’ont plus la cote

AOC, que d'excès n'a-t-on pas commis en ton nom! Voici une petite piqûre de rappel sur ce thème maintes fois abordé sur ce blog, mais avec comme point de départ un sondage qui tend à prouver que les consommateurs français, pas plus que les professionnels, ne plébiscitent les appellations.

Ce sondage, c'est celui réalisé par le CREDOC et commandité par les Vignerons indépendants, qui permet notamment de situer l’AOC par rapport aux autres labels et signes de qualité.  Il en ressort que la mention AOC «n’est plus une signification distinctive du produit aux yeux du consommateur, et qu’elle ne créée plus forcément de valeur» – ce qui, selon les Vignerons Indépendants «a pour effet de réduire la lisibilité des références de vin pour les consommateurs». Concrètement, l’AOC a perdu l’essentiel de son contenu, pour diverses raisons.


Perception des Appellations d’Origine Contrôlée par les consommateurs :

A:  Sont produits de façon traditionnelle
B:  Sont meilleurs au goût
C:  Respectent mieux l’environnement
D: Sont meilleurs pour la santé
E: Sont plus chers

Notation :
Pas d’accord :  0
Plutôt pas d’accord : 3
Plutôt d’accord : 7
Tout à fait d’accord : 10

                                       A       B       C       D      E

Vins AOC                          6      5,8     5     4,2     5,9
Fromages AOC/AOP         6,4     6,4     5,5     5,1     7
Volailles Label Rouge       6,2     7,2     6     6,3     7,9
Légumes AB                   7     6,8     7,5     6,9     8,3

Source: Enquête CREDOC consommation

Ni meilleur pour l’environnement, ni plus traditionnel

Citons les vignerons indépendants: «Selon l’enquête du CREDOC, l’AOC vin ne démontre pas, aux yeux du consommateur, un processus de fabrication particulièrement traditionnel.
S’il peut paraître surprenant que les produits bénéficiant du sigle AB soient considérés comme bénéficiant de processus de production plus traditionnels, les études scientifiques faisant état d’une utilisation massive de pesticides dans le vignoble français, et notamment dans les AOC ne sont pas en mesure de convaincre les consommateurs de réviser leurs jugements.
Les consommateurs n’ont pas la même vision de la qualité que les producteurs : pour ces derniers, il est surtout question de respect de normes et de règles tandis que les clients cherchent un produit artisanal.
Pour les consommateurs, la différence de goût entre un AOC et un vin ne disposant pas d’une appellation est apparemment faible.
Le prix des vins AOC n’est pas jugé nettement plus cher. L’offre de prix des vins français est, en effet, large et non ordonnée selon les segments de produits.
Selon ONIVINS (2001), les prix des AOC génériques varient de 1,5 à 5 euros la bouteille, soit un minimum qui est au même niveau que les vins de table.
Aux yeux des Français, les vins AOC ne respectent pas mieux l’environnement et ne sont pas perçus comme meilleurs pour la santé que les autres catégories de vin.
Dans la mesure où ce jugement est souligné régulièrement par les études scientifiques menées sur le vignoble français, on ne peut imaginer un renversement des tendances.
Néanmoins, ces résultats sont particulièrement encourageants pour les producteurs installés en bio. La mention AB (Agriculture Biologique) représente donc un signe distinctif de qualité plus fort aux yeux du consommateur que l’Appellation d’Origine Contrôlée.
L’AOC vin est globalement moins valorisante que le Label Rouge sur les volailles ; et ce, sur chacun des critères de valorisation».

Rappelons que le label rouge est un système de certification indépendant, autogéré, aux contraintes librement acceptées. Combien de ces caractéristiques s’appliquent-elles encore à l’AOC?

Le nombre des appellations est aussi un élément qui joue en leur défaveur. Il devient difficile pour le consommateur moyen de les localiser, de les mémoriser; seules quelques grandes appellations historiques ou de notoriété ancienne semblent encore échapper à ce phénomène comme Chablis, Champagne, Margaux, Châteauneuf, Corton, etc.

En outre, les régles que s'imposent les AOC sont parfois difficiles à comprendre. Pourquoi ne peut-on faire un 100% carignan en AOC Cötes du Roussillon (ou au moins, l'écrire sur l'étiquette)? Pourquoi peut-on employer la cryoextraction à Sauternes mais pas en Quarts de Chaume? Pourquoi ne doit-on pas indiquer la teneur en sucre dans les rieslings alsaciens, qui nous baladent de sec à moëlleux? Pourquoi peut-on à la fois tartriquer et chaptaliser, sous ceratines conditions, dans de grandes appellations? Pourqoui le "terroir" de Fitou est-il coupé en deux, entre deux zones très différentes, climatiquement - la mer d'un côté, les Corbières de l'autre? J'en passe et des meilleures. Heureusement que le consommateur ne sait rien de tout ça, cela ferait désordre...


Le Nouvel INAO lave plus blanc

On le voit, le «nouvel INAO» - dont la nouvelle raison sociale fait à présent clairement référence à la qualité, a du pain sur la planche.

La réforme des agréments n’a pas convaincu tout le monde dans la filière – quant au consommateur, il ignore tout de l’organisation qui se met en place. Il ne connaissait d’ailleurs pas grand’ chose de l’ancienne. Le seul vrai enjeu est ailleurs: 80% des vins portant l’AOC sont inintéressants, ne présentent aucune typicité; ou pire, il présentent  parfois des défauts évidents. C’est ce problème de la qualité en aval qu’il faut résoudre, tout le reste n’est que vaine discussion. Le système n’a d’intérêt que s’il représente un plus pour le consommateur  il est dévoyé de son véritable but s’il ne sert qu’à défendre des privilèges de producteurs, à leur permettre de vendre plus cher ce qui n’a pas de valeur ajoutée, d’exploiter une vague rente de situation.
Les efforts sincères de quelques «terroiristes» honnêtes sont noyés dans le volume des ventes des grosses machines pour qui l’AOC n’est qu’un tremplin pour placer leur vin à petit prix jusque dans les rayons du hard discount. Quelle proportion de qualité, de typicité, de terroir peut-on trouver dans une bouteille vendue moins de 2 euros, sous la mention AOC? A ce prix là, les rendements ne peuvent qu’être énormes, les travaux mécanisés, les traitements intensifs, le bénéfice pour l’apporteur de raisin minime – à moins bien sûr qu’il ne s’agisse de lots issus de faillite. Le consommateur est-il dupe? Croit-il encore qu’il peut avoir le prix minimum et l’authenticité maximum?

L’AOC est née avec le besoin de défendre les vins d’ici contre les imitations de là-bas, en affirmant fièrement leur différence.  Un temps, l’AOC a été la Légion d’honneur des vins de France. Aujourd’hui, comme la Légion d’honneur, attribuée à d’obscurs fonctionnaires ou à d’improbables artistes confidentiels, quand ce n’est pas à des politiques étrangers, pour services rendus au commerce extérieur, elle est dévaluée.

Appellation d’Origine Partagée

Serions-nous en train de tirer sur l’ambulance? Bacchus nous en garde ! L’AOC, au moins en théorie, a beaucoup d’avantages.
Pour le consommateur, elle offre malgré tout un cadre de référence. Un Corbières n’est pas un Sancerre, un Sancerre n’est pas un Muscadet. Un Muscadet n’est pas un Soave. C’est peut-être simpliste, réducteur, tout ce que vous voulez; mais pas plus que le vin de cépage, qui vous promet le même arôme (ne parlons pas de caractère), qu’on le fasse pisser en Languedoc, à Curicó, à Stellenbosch ou à Modesto, Cal.

Pour le journaliste aussi, l’AOC est précieuse. Quand nous dégustons 25 Corbières à l’aveugle, nous avons, comme dégustateurs professionnels, une exigence: que le vin soit un minimum représentatif de sa région. Nous connaissons les cépages utilisables, nous connaissons (un peu) l’expression qu’on peut généralement en attendre, nous pouvons donc juger plus en profondeur.
Ce n’est pas du tout la même chose que si nous devions mettre aux prises 25 vins de 25 régions différentes. Quoi de plus ridicule qu’un classement qui comparerait des pommes et des poires, mettant sur le podium un Châteauneuf-du-Pape, devant un cabernet australien et un sauvignon néo-zélandais. Si si, ça existe, je peux vous donnez des noms.

Le vrai problème, à notre sens, ce n’est  donc pas l’existence de l’AOC, mais son contenu. Bon nombre de nos confrères Anglo-saxons, qui la voient souvent comme un obstacle à leur sacro-sainte liberté de commercer, comme un monopole déguisé, ont appelé à son démantèlement. A notre sens, ce serait là jeter le bébé avec l’eau du bain.
On ne peut enlever à l’AOC le mérite d’avoir permis, au travers des décennies, de sauvegarder un patrimoine viticole. «Même trop, même mal», comme  chantait Brel.

Là où le bât blesse, c’est que l’AOC, bien commun, patrimoine partagé, se nivelle par le bas. Tout concourt à cette dérive. Les procédures de décision dans les instances de gestion – qu’on les appelle ODG ou syndicats, interprofessions, qu’importe : les plus gros producteurs ont toujours la mainmise sur ces organes. Ils pèsent de tout leur poids économique et social sur les décisions – au nom de la préservation de l’emploi, de la rentabilité, des opportunités de marchés. Si leur influence se fait sentir, c’est rarement en faveur d’un renforcement des exigences qualitatives, de l’abaissement des rendements, d’une délimitation plus stricte des terroirs. Ils ne jouent pas dans la même catégorie que les vignerons des caves particulières, leurs débouchés ne sont pas les mêmes, les volumes à écouler non plus, la logique de différenciation du vigneron n’est pas la logique de prix du gros opérateur.

On préfère sourire quand on entend que des séances de formation viennent d’être données aux membres des nouvelles commissions d’agréments mises en place par les nouvelles structures de tutelle: est-ce à dire qu’ils décidaient sans rien connaître, jusqu’à présent ?

Alternatives

On peut toujours rêver d’un système qui réserverait l’AOC à un certain type de producteurs, les «qualitatifs», mais on ne voit pas trop comment les identifier a priori. Certaines grosses coopératives font de meilleurs vins que des petits vignerons, certains nouveaux ruraux font d’emblée de meilleures cuvées que de vieux briscards.
On en revient donc à notre conclusion première: la vraie référence, sur l’étiquette, c’est le nom du producteur.
Pour les vignerons indépendants, justement, une alternative à une AOC dépréciée serait de promouvoir la marque du vigneron : son nom de domaine ; de revendiquer haut et fort son métier de Vigneron Indépendant De s’appuyer sur des labels comme AB, Biodynamie ou Qualenvi (l’engagement durable des Vignerons Indépendants). Ce qui aurait l’avantage d’installer l’entreprise de vigneron indépendant dans la durée.


Plus d’info : Vignerons Indépendants de France - Pôle Développement des entreprises
tél : + 33 (0) 1 53 02 05 10 - www.vigneron-independant.com

00:19 Écrit par Hervé Lalau dans Europe, France | Tags : vin, vignoble, aoc | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

07 décembre 2010

Protectionnisme: l'exemple français

Je reviens sur le protectionnisme australien, dont je vous parlais dans le post précédent. Je m'étais demandé comment les Kangourous réagiraient si les Belges décidaient à leur tour de boire local pendant un mois. J'aurais pu prendre l'exemple des Britanniques, beaucoup plus embêtant pour nos amis australiens, compte tenu de la taille du marché.

Et les Français, me direz-vous? Ah, non, désolé, mauvais exemple, les Français sont déjà les champions du protectionnisme vineux, et tout au long de l'année.

COQ GAULOIS.jpgAh, la France...

Peut-être pas les Français de la base (il y en a sûrement qui seraient curieux de goûter autre chose), mais leurs distributeurs. Ceux-là n'ont sans doute pas envie de se faire piller leurs rayons par quelques agités du vignoble qui pratiquent l'ouverture à géométrie variable. Du genre: "nous, on a le droit d'exporter - regardez comme ils sont bons, nos pays d'Oc et nos AOC; mais vous, gardez vos sales vins étrangers ou sinon on vide vos citernes." Je caricature un peu, mais vous avez l'idée générale.

Ce protectionnisme de fait (si peu conforme à l'esprit européen, au passage), explique en bonne partie le peu de conversation du consommateur français quand on lui parle de vins étrangers. Sans parler des vignerons. Quel contraste avec leurs homologues étrangers!

J'ai rencontré un jour un vigneron piémontais, Giorgio Pelissero, qui me disait toute l'admiration que les viticulteurs de sa région vouaient aux crus de Bourgogne. Certains n'hésitaient pas à visiter la Bourgogne plusieurs fois par an. Combien de vignerons bourguignons connaissent les crus de Barolo, de Barbaresco ou de Barbera d'Asti?

Plus récemment, je faisais la connaissance d'un oenologue tchèque, Jan Stavek, qui me parlait des ambitions des vignerons de sa région en matière d'effervescents. Et quelle était la référence, pour eux? Le Champagne, bien sûr. Car à Prague, aujourd'hui, les hôtels en proposent plus que d'effervescents locaux.

Et en France? A quand remonte la dernière importation de mousseux morave? A Benès? A Kafka? A François Joseph?

N'est-il pas pathétique que les vignerons français se persuadent d'être les meilleurs au monde, et les buveurs français, les plus avertis, alors qu'il sne connaissent rien du reste du monde?

Vivant en Belgique une bonne partie de l'année (quand je ne suis pas sous des climats plus favorables, pour la cause vineuse), et même si je me sens toujours bien Français, j'ai viré cette cutie-là. Je n'ai aucun mérite, toute la planète est représentée ici.

Aussi, je ne veux pas donner de leçon - ce n'est pas la faute des consommateurs français s'ils n'ont pas la chance de pouvoir boire des vins étrangers chez eux. Mais je leur souhaite vraiment que cela change. 

Quant aux vignerons, il me semble que la dégustation des produits étrangers devrait faire partie de la formation permanente... On gagne toujours à connaître l'autre. On s'étalonne, on sait alors quels sont ses vrais points forts et ses points faibles, ses différences, son originalité. On sait mieux de quoi on cause quand on évoque la concurrence (toujours plus ou moins "déloyale", dans la bouche des responsables français).

Pourtant, en Espagne, en Italie, en Australie, au Chili, en Argentine, il y a aussi des gens qui ont le droit de vivre et de produire. Avant de les juger, avant d'enfoncer leurs vins, goûtez-les. Vos produits n'en seront que meilleurs, car vous vous connaîtrez mieux.

Let us drink to that!

 

 

15:18 Écrit par Hervé Lalau dans Australie, France, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, france, protectionnisme | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |