03 février 2011

La Champagne ne croit pas au bio

Je ne connais pas Pascal Férat, le président du Syndicat des Vignerons Champenois. Mais j'ai lu l'interview qu'il a donnée à nos excellents confrères de Vitisphère. Une partie a retenu mon attention, celle qui a trait aux pesticides. J'ai l'impression que M. Férat ne répond pas tout à fait à la question.

Mais voici le texte complet:

Vitisphère: Où en est-on sur la question des pesticides dans la population vigneronne?
 
M. Férat: "Chaque génération a connu son évolution, quand j’étais gamin, j’entendais le conflit entre le tracteur et le cheval, le tracteur qui allait tasser toutes les vignes, que plus rien n’allait pousser, etc. On a connu des tas d’évolutions, qui ont provoqué des conflits de génération, des heurts familiaux, mais je pense que c’est sain et ça permet de dialoguer. Par contre, il y a une prise de conscience au niveau champenois, on avance très fort et très vite au niveau environnemental, en lutte raisonnée durable, et mon objectif est d’emmener l’ensemble de la viticulture champenoise dans ces démarches.
C’est indiscutable, et tous les points d’évolution qu’on pourra faire, on va les faire, et à court terme. Les Champenois sont très volontaires, même s’ils râlent un peu en façade, en définitive, quand ils ont compris que c’était dans l’intérêt général, en moyenne tout le monde le fait, et tout est appliqué, contrairement à beaucoup d’autres régions d’ailleurs, mais il faut y aller par la pédagogie, pas par le forceps. Si vous arrivez à convaincre les gens que c’est la seule voie possible, et en même temps que c’est la seule voie raisonnable pour une appellation comme la nôtre…Quelque part, ils savent aussi qu’ils sont un peu leaders mondiaux sur les vins, et à partir du moment où un leader veut montrer l’exemple, tout le monde le fait. Mais il faut aller dans le bon sens, vous n’emmènerez pas 100% des Champenois dans la viticulture bio, c’est pas raisonnable, le label bio est très contesté ici, on sait très bien que ça n’ira pas beaucoup plus loin. On arrivera peut-être à monter ça à 5%, mais par contre si on met 34000 ha en viticulture durable et raisonnée, le débat est plus fort.
L’objectif est d’arriver à respecter tous les engagements du Grenelle dans les plus brefs délais. On a déjà des points de progrès énormes, malgré la viticulture septentrionale, alors que les textes ne font pas de distinction entre le nord et le sud de la France, mais nous on prend ça à bras le corps.
On vient par exemple, au niveau du CIVC, en partenariat avec la région Champagne-Ardennes et le pôle de compétitivité Industrie et Agro-Ressources (AIR) de développer un programme qui s’appelle Anaxagore, de recherche en bio molécules issues de nos propres vignes et de nos propres sous-produits, pour travailler nos propres intrants, fabriquer nous-mêmes des molécules issues de nos raisins : des produits de traitement pour la vigne, mais aussi pour le vin, ce qui nous permettra en même temps de valoriser au mieux tous nos sous-produits au lieu qu’ils soient détruits, parce que tout ce qu’on transforme, on ne le retrouve pas dans la nature, et donc on essaye d’optimiser toute la transformation de notre produit à tous les étages, pour les utiliser nous-mêmes, ou les vendre à d’autres."


Les arguments de M. Férat ne me convainquent pas. Pourquoi ce qui est possible aux Baux de Provence (90% de la production en bio) ne le serait-il pas à Epernay ou à Reims? La pression des maladies, due à la situation septentrionale?  Que dire alors des efforts accomplis en Autriche, en Allemagne et en Alsace, qui sont pourtant guère mieux lotis? La vraie réponse ne serait-elle pas à chercher du côté de la pression économique? La viticulture bio se traduit une baisse du rendement par rapport au "conventionnel", et cela, ce n'est pas dans la mentalité du vigneron champenois de base, apparemment.
C'est d'autant plus incompréhensible pour moi que le revenu du vigneron champenois est le plus élevé de France. Et de loin. J'aimerais bien avoir l'avis de Francis Boulard ou d'Anselme Sélosse. Comment ont-ils fait, eux, pour passer en bio et survivre économiquement? Et qualitativement?

Mais surtout, M. Férat ne répond pas à la question essentielle, celle qui me semblait en filigrane dans la question de Vitisphère: quid de l'impact des pesticides sur la santé des vignerons champenois? Ils sont les plus gros utilisateurs de produits phyto en France. Et la France est championne du monde de la spécialité.

Leur syndicat ne souhaite certainement pas qu'ils soient malades. M. Férat invoque la piste de l'agriculture raisonnée. Voila une "solution" dont on parle depuis des années. L'idée générale est de concilier profit économique et moindre impact sur l'environnement (dans cet ordre d'importance). Mais elle ne repose que sur la bonne volonté de chaque viticulteur, sans contrainte réelle.  Que survienne une mauvaise année, qu'augmente la pression des maladies, le risque sur les récoltes, et les bonnes intentions s'envoleront comme une nuée de pesticide.

07:20 Écrit par Hervé Lalau dans Champagne, France, Vins de tous pays | Tags : champagne, bio, vin, vignoble | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

02 février 2011

Bouchon de liège: des chiffres qui font peur

«89,3%  des Français préfèrent le bouchon liège.»
Ce n’est pas moi qui le dis, mais une publicité du collectif «J’aime le Liège».

vin,vignoble,bouchon89,3%, c'est peu...

 

Un chiffre étonnamment faible. Car aujourd’hui, en France (encore plus qu’en Belgique, à cause des vins du Nouveau Monde), le liège occupe bien plus que 89% de l'espace visuel. De quoi les bouchonniers ont-ils donc peur ?

Pas de la capsule, en tout cas dans l’immédiat. Car il n’y a pas 10,7% de vin capsulés. On est plus proche de 0,5%, si l’on se réfère aux chiffres publiés par l’enseigne E. Leclerc fin 2009.

Contrairement à la capsule-à-Paulot, cette capsule-là ne décolle pas, au moins au pays de Marianne. La révolution reste à faire. Je me demande d'ailleurs bien comment les Français pourraient préférer un bouchage aussi peu visible sur les lieux d’achat. D'autant plus qu'aucune campagne de promotion n’a jamais été faite en France pour le "screwcap". Alors que côté liège...

Et quand bien même, par le plus grand des hasards, il y aurait des gens en France qui préfèreraient la capsule, ils achètent du bouchonné liège parce qu’on ne leur donne pas le choix. Les distributeurs choisissent pour eux. C’est pour ça que chez Lavinia, le mois dernier, nos confrères du GJE sont tombés sur deux bouteilles bouchonnées de Léoville-Las Cases 2005 – à 292 euros l’unité, c’est sans doute un des goûts de bouchon les plus prestigieux au monde.

Mais je suis bête: il n’y a pas que la capsule, il y a les bouchons synthétiques, moches et si difficiles à extraire; les bouchons reconstitués et «purifiés», plutôt chers, et pour lesquels on manque encore de recul; et puis surtout, il y a le Bag in Box! Selon Libre Service Actualités, ce conditionnement dont on nous disait qu'il ne convaincrait jamais les Français représente 20% du marché du vin en France. Faites les comptes: il y a donc au moins 10% de Français qui achètent du BIB tout en préférant le liège. Voilà des gens qui doivent se sentir mal dans leur peau. Et si on mettait des bouchons de liège sur les BIB?

Tiens, je vois que la campagne «J’aime le Liège» est cofinancée par la Communauté Européenne. Vous et moi, en quelque sorte. Au nom de quoi? De la préservation de l’environnement (totalement artificiel) de la monoculture du chêne-liège? De la préservation du pauvre bouchonnier portugais? De la préservation du tire-bouchon? De la préservation du goût de bouchon? C'est vrai qu'il faudrait peut-être songer à l'inscrire au patrimoine de l'humanité, aux côtés du "repas gastronomique français". Ils vont si bien ensemble. Le premier fait disparaître le plaisir de la dégustation. Le second a déjà disparu des familles.

Par ailleurs, cette campagne est également financée par les bouchonniers eux-mêmes, ce qui laisse à penser que ce rappel totalement inutile d'un "savoir-faire traditionnel" renchérit le prix du bouchon.

La tradition, c'est un joli mot qui englobe aussi bien les bouchons de liège que les écartèlements en Place de Grève, la burqa, l'excision, ou, pour en revenir au vin, les bretts, l'oxydation involontaire et une sorte de loterie nationale qui veut qu'à chaque bouchon qui fait plop, on a entre 2 et 5% de chance de tomber sur un goût de bouchon. Quel que soit le prix de la bouteille, quelle que soit la couleur et l'origine du vin.

Aujourd'hui, certains, dont je suis, refusent de continuer à jouer. Nous sommes totalement désintéressés. Nous n'avons aucune action chez Stelvin, mais nous ne faisons pas partie non plus de l'Académie Amorim. Nous faisons juste marcher nos cellules grises et nos papilles; et nous disons: pourquoi prendre des risques quand une alternative existe? Et qu'elle est acceptée, en France même, pour le Pineau des Charentes, le Muscat de Rivesaltes, le Porto, le Floc de Gascogne...

Nous amis sommeliers (au moins en Europe) semblent faire de la résistance au changement. Ils ont tort, à mon sens, car s'ils font bien leur travail, ils doivent remballer pas mal de bouteilles fautives, ce qui n'est pas bon pour la filière; et s'ils ne le font pas, ils risquent de passer pour des incompétents.

Ah, oui, j'oubliais, il y a le problème de l'image. Ca se boit, ça, l'image? Il suffirait que quelques "experts" de renom passent en télé pour dire ce que tous les professionnels constatent depuis longtemps en Suisse, au Québec ou en Nouvelle Zélande, à savoir, que les vins capsulés vieillissent bien et que leur taux de retour est proche de zéro, pour changer peu à peu les mentalités.

Qui osera le premier se libérer du carcan de l'habitude... et des pressions publicitaires? "Toujours imité, jamais égalé", claironne l'annonce du "CORK". C'est bien vrai: ni les BIB ni les capsules à vis n'arrivent à assurer un taux de défauts aussi élevé que le liège.

PS. Avis au publicitaire qui a conçu l'annonce: les noms de nationalité prennent une majuscule en français. Il faut donc écrire "89,3% des Français," et non "des français". Mais c'est vrai que dans le secteur du liège, on doit toujours accepter une marge d'erreur...

00:24 Écrit par Hervé Lalau dans France, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, bouchon | Lien permanent | Commentaires (20) | | | |