24 janvier 2014

Vin et changement climatique: l'avis d'Hervé Romat

J'ai rencontré Hervé Romat lors d'un concours de vin - vous voyez que les concours servent à quelque chose! 

Nous partageons non seulement un prénom, mais une passion pour le vin et pour le pragmatisme - presque une obligation professionnelle, pour un oenologue, et pourtant ce n'est pas le cas de tous. Et puis une affection pour la Tunisie, aussi. Au delà de ces intérêts communs, Hervé vient de publier un texte au sujet du changement climatique qui me semble mériter une publication ici.

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Hervé Romat

"Nous assistons certainement à un changement climatique, souligné en particulier à Bordeaux par les millésimes 2011 et 2013, respectivement le plus précoce et un des plus tardifs des dernières décennies. Ainsi, cette modification entraîne une transformation de la réaction de nos terroirs et des raisins. L’œnologie « moderne » qui s’est construite depuis 50 ans sur des grandes lignes œnologiques ayant générées certains dogmes, doit alors forcément s’adapter, devenir moins dogmatique, plus pragmatique, et être plus précise.

Lors d’une interview par un journaliste sur l’«avenir de Bordeaux », dans le cadre de la dernière conférence du GIEC, ce dernier  fût surpris de notre réaction, à Cornelis Van Leuwen et à moi-même); une réaction plutôt sereine, contrastant avec les prévisions alarmistes, prévoyant une disparition dans les 50 prochaines années d’une grande partie du vignoble Bordelais, et certainement de ses grands vins...

Il y a d’ores et déjà des changements et des évolutions, et il faut donc savoir les anticiper, et y réagir au mieux avec l’ensemble des outils techniques qui sont à notre disposition. Des adaptations viticoles sont possibles et peuvent s’effectuer par différents éléments (choix du porte greffe et du cépage), et les possibilités d’évolution et d’adaptation du végétal nous permettent d’avoir un champ des possibles d’accompagnement assez large.

Mais que devient l’œnologie devant cette évolution? Nous avons d’une part, profité d’un léger réchauffement (+ 1°C en 50 ans) et d’une diminution des précipitations de fin d’été nous conduisant à un meilleur raisin; d’autre part, nous avons utilisé des grandes lignes œnologiques nous permettant une amélioration qualitative globale. Cependant, ces dernières ont généré le développement d’approches dogmatiques sur de nombreux sujets, ainsi que des préconisations et techniques standard, pour lesquelles il semble que sans leur application, il n’y a pas de grands vins...

Celles-ci sont par ailleurs, largement utilisées comme marqueur de différenciation, et ont généralisé des pratiques sur des matières premières censées être homogènes et reproductibles d’année en année. Cela a permis à un certain nombre de vins d’être reconnaissables, soit par leur qualité réelle, soit parce que marqués par l’approche dont ils étaient issus, marque a priori qualitative.

Néanmoins, l’évolution de la connaissance et les observations en viticulture nous ont montré qu’il y a des hétérogénéités, non seulement sur les parcelles d’un même secteur, mais aussi de plus en plus entre les millésimes. Alors, peut-on continuer de faire des préconisations « à l’aveugle », sans avoir vu, ni même avoir une idée de la qualité et de l’homogénéité des raisins ? Peut-on encore vendanger de manière «directive» (pas avant le...), et vinifier des raisins différents sur un même modèle? Non, car cela s'oppose à une recherche qualitative... La qualité dans tous les domaines étant liée à la noblesse des matières premières, aux détails d’observation, ainsi qu’à la bonne application du savoir faire.

Les millésimes 2011, 2012, et 2013, en particulier à Bordeaux, ont été certes marqués par des conditions «inhabituelles», mais sont aussi négativement influencés par les dogmes du passé. Pour ceux qui n’ont pas «réussi», ce ne serait pas leur responsabilité, mais faute de ne pas avoir eu les raisins adéquats, pas la bonne météorologie...

Pourra-t-on tenir longtemps ce discours avec une climatologie qui s’avère de plus en plus instable et imprévisible ? Non, et cependant, n’a-t-il pas été possible d’élaborer des vins de très grande qualité dans les 3 derniers millésimes ? Oui, bien sûr, mais sous certaines conditions... dont la première était justement de ne pas appliquer certains dogmes, qui ne pouvait pas trouver leur application.

Il faut donc dans une certaine rapidité, abandonner cette œnologie globalisante adossée aux dogmes du passé, qui permettait d’appliquer une œnologie standard, très en vogue dans les années 2000, tout comme a été abandonné le «ban des vendanges», censé définir une maturité fixe à l’échelle d’une appellation, voire d’une région... Il est alors nécessaire de rentrer dans un «pragmatisme œnologique d’adaptation», et vers une œnologie de précision adaptée à une matière première qui est, et qui pourra, être de plus en plus fréquemment changeante, et peut être avec des amplitudes grandissantes.

Dans le même sens, la révélation d’une qualité n’est, et ne sera, plus le résultat d’une «hyper connaissance» d’une appellation, mais elle est désormais liée à la connaissance des plus larges diversités de conditions rencontrées, notamment dans différentes régions du monde. La connaissance de ces conditions « extra territoriales » permettent d’une part, d’éviter les plus grands écueils (comme en 2011 ou 2013), et d’autre part, de savoir reconnaître des similitudes et de mettre en œuvre les meilleures préconisations œnologiques les plus adaptées, ensemble nécessaire à la meilleure expression qualitative.

La nature s’impose depuis longtemps à l’homme, sans qu’il ne puisse heureusement la dominer. Il faut alors se soumettre à ses aléas et savoir s’adapter, comme l’homme a toujours su le faire durant son évolution, pour ne pas en être victime. Soyons alors le meilleur spectateur des merveilles de la nature pour en tirer le meilleur profit, et produire encore de très grands vins. Ils pourront être différents des standards répertoriés, mais peut être aussi meilleurs, dans une autre configuration d’appréciation ou de jugement, qu’il reste certainement à découvrir et à faire reconnaitre.

Ne soyons pas pessimistes vis-à-vis d’une époque donnée, ayant pu nous donner de très grands vins, faisant la fierté de ceux qui les ont produits et accompagnés, mais tentons de révéler ce qui est à l’intérieur de nos terroirs, de nos vignes, de nos raisins, accompagné de notre sensibilité, de nos connaissances du monde d’ailleurs, pour exprimer encore de grand trésors, pour les transformer dans les grands vins de demain".

Plus d'info: romat@herve-romat-conseil.fr 

 

23 janvier 2014

Objectivement vôtre - ou les deux types de journalisme

D'aucuns, parmi les commentateurs avisés, s'étonnent qu'un même vin puisse parfois générer des appréciations différentes de la part des critiques professionnels.

C'est même l'origine d'une polémique: le journalisme de vin n'existerait pas vraiment, faute d'objectivité. Même quand nous dégustons à l'aveugle.

Je ne suis pas d'accord avec ce point de vue - il me semble que la recherche de l'objectivité, un effort conscient de notre part, est tout ce que l'on peut demander, en la matière. Cet effort, d'ailleurs, pas mal le font.

Je ferai aussi remarquer que lorsque que je compare mes notes, après coup, avec celles de mes collègues, nous tombons assez souvent d'accord. C'est encore plus étonnant quand il s'agit de collègues étrangers, qui ont parfois une approche différente du vin, soit qu'ils en dégustent d'autres habituellement, soit que leur gastronomie soit très différente. C'est pourtant un fait: j'ai dégusté récemment en Italie des blancs de Campanie en compagnie d'une Autrichienne, d'un Tchèque et d'un Suédois; il était remarquable de constater qu'alors aucun de nous ne connaissions ces vins, nous nous sommes tous retrouvés autour du même "best of".

Surtout, je ne vois pas trop pourquoi on nous fait ce procès en subjectivité, quand on ne reproche jamais rien à nos confrères exerçant notre métier dans d'autres secteurs. Pourquoi tous les journalistes automobiles ne donnent-ils pas la même note quand ils essayent une voiture? Et pourquoi les critiques de télévision ne voient-ils pas tous la même chose quand ils regardent une émission?

Lundi, par exemple, c'était la première de l'émission de M. Ruquier sur France 2.

Pour le Figaro, "Ruquier suscite le débat et l'ennui"

pour le Monde "Ruquier distrait sans prise de risque".

Pour le Soir, "Ruquier et Foresti frappent fort d'entrée".

La bouteille est-elle à moitié vide ou à moitié pleine?

Et que dire du journalisme politique!

Vous connaissez l'histoire: en 1981, Mitterrand annonce qu'il va traverser la Seine au niveau du Pont Neuf, à Paris, en marchant sur l'eau. Et il le fait. Le lendemain, le Figaro titre: "Mitterrand ne sait pas nager".

Vous pouvez changer les noms, remplacer Mitterand par Sarkozy, le Figaro par Libération, c'est la même chose.

Il y a-t-il deux sortes de journalisme, le journalisme "noble", le journalisme d'opinion, qui ne doit pas s'embarrasser d'objectivité, et le nôtre?

Je vous laisse deviner mon... opinion sur la question!

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Europe, France, Vins de tous pays | Tags : journalisme en vin, opinion | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |