26 mai 2014

Fesles en sec

Vous connaissez sans doute le Château de Fesles pour ses excellents liquoreux (Bonnezeaux, Coteaux du Layon). Peut-être vous rappelez-vous que ce domaine à un temps appartenu au grand pâtissier Lenôtre - quoi de plus normal que de vouloir apparier ce type de vins à des desserts?

Puis le château est entré dans la famille Germain; enfin, voici quelques années, dans l'orbite de Lacheteau, la filiale ligérienne du groupe Grands Chais de France. Les propriétaires passent, les vignes demeurent. Et l'équipe technique.

Ce n'est pas par esprit de contradiction (quoique), mais je vous parlerai aujourd'hui du vin "sec" produit ici - en Anjou blanc, donc, puisque que Coteaux du Layon et Bonnezeaux sont réservés aux doux. 

Et plus spécifiquement du Chenin Sec Cuvée la Chapelle 2010 "Vieilles Vignes".

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Ce qui est remarquable, avec ce vin, c'est qu'il commence comme un grand liquoreux de Loire, avec toute sa palette d'arômes très riches - camomille, coing, miel - mais que la transition vers le sec se fait sans à coup, tout naturellement, au travers d'un léger voile fumé; en bouche, on entre d'emblée dans le vif, dans la partie plus acide du sujet, mais les arômes du nez ne nous quittent pas, aussi le vin n'a-t-il rien de dissocié. La finale, sapide, est presque aussi longue que celle d'une liquoreux, avec en prime petite touche d'amertume sympa et de réglisse.

Un grand coup de chapeau au chef de culture, aux vendangeurs et aux vinificateurs, à toute la chaîne de patience et de soins qui a permis de faire de ce vin autre chose qu'un sous-produit: un grand produit, mais sec.

 

 

07:05 Écrit par Hervé Lalau dans France, Loire | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |

24 mai 2014

La tradition a bon dos

En 1832, André Jullien publie la troisième édition de son ouvrage "Topographie de tous les vignobles". Ouvrage primé par l'Académie des Sciences, à titre posthume, hélas, car Jullien meurt la même année du choléra.

Comme il a l'esprit statistique (il a été négociant en vins à Paris), son ouvrage est une mine de chiffes dont certains ne laissent pas de surprendre aujourd'hui.

Ainsi, on peut y lire que la Lorraine abrite 37.000 ha de vignes (contre 180 ha aujourd'hui), qui produisent 1.260.000 hl.

Alors que dans le même temps, l'Alsace ne comptait "que" 29.300 ha (soit deux fois plus qu'aujourd'hui) pour une production de l'ordre de 840.000 hl (1,1 million aujourd'hui).

Moins que ces chiffres bruts (rappelons nous que la consommation par habitant est bien plus élevée qu'aujourd'hui, le vin étant à l'évidence la plus hygiènique des boissons de l'époque), c'est la comparaison entre les deux régions qui est édifiante. 

Plus surprenant encore, toujours selon Jullien, en 1830, l'Auvergne possède plus de 26.000 ha de vignes. Presque autant que toute la Bourgogne, aujourd'hui.

Moralité: la tradition, au sens viticole, est une chose bien relative.

Ce que nous prenons pour immuable, ce que nous prétendons sauvegarder, pérenniser, graver dans le marbre au nom des traditions n'a bien souvent que la consistance du sable. La tradition, c'est ce qui nous arrange de nous souvenir, une reconstruction de l'histoire à des fins idéologiques ou commerciales.

Voilà pourquoi il n'est pas si ridicule de vouloir planter de la vigne en Normandie ou en Bretagne - où elle a été beaucoup plus présente avant que le développement des transports n'entraine une spécialisation des zones agricoles. 

Ce qui est plus ridicule, à mon sens, c'est de vouloir figer l'histoire. De nous rogner les ailes, en édictant des règles inutiles et bien souvent contournées. Si le catalogue des cépages avait été en vigueur en 1832, si les barrières administratives avaient été aussi rigoureuses qu'aujourd'hui, si les cahiers des charges des AOP avaient existé, sans doute n'aurions nous pas de grenache en France. La syrah n'aurait pas conquis le Languedoc. Le Gamay serait toujours abondant en Champagne. Le Malbec (ou noir de Pressac) serait encore le cépage de référence du Médoc, avec le Carménère. Il n'y aurait pas de Pinot Blanc en Alsace. Pas de Chardonnay à Limoux. Le Marselan n'existerait pas, le Caladoc et le  Gamaret non plus. Sans parler des mouts concentrés. 

09:06 Écrit par Hervé Lalau dans France | Tags : tradition | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |