02 février 2015

Attention, généralités!

Je connaissais l'avertissement de santé, je viens de découvrir l'avertissement de généralité. J'en ai lu un à la suite du communiqué d'après vendanges, sur le site des Vins de Bourgogne.

Le voici: "Ce communiqué présente des généralités. Chaque vin et chaque vinificateur étant unique, la dégustation de chaque cuvée s'impose avant de la caractériser".

En d'autres temps, je me serais dit qu'on prend les lecteurs pour des idiots, qu'ils sont capables de faire la différence; mais aujourd'hui, à l'ère du principe de précaution, je ne suis plus très sûr...

00:22 Écrit par Hervé Lalau dans France, Pour rire | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

30 janvier 2015

Un bashing peut en cacher un autre

C'est la dernière polémique en date dans la blogosphère francophone: le dossier "Roussillon Reds" de Decanter, signé Rosemary George. Un dossier qui a fait voir rouge aux "sang et or".


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Photo CIVR

C'est Vincent Pousson qui sonne la charge. Et il ne manque pas d'arguments.

D'emblée, notre ami aux Idées Solides et Liquides s'intéresse à quelques erreurs factuelles. Il y a d'abord une carte qui montre la Garonne se jetant dans la Méditerranée (à moins qu'elle n'y prenne sa source, allez savoir). De deux choses l'une: ou bien Decanter est très en retard sur la géologie, ou bien très en avance.

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Photo Vincent Pousson

Il y a aussi une autre carte qui mélange Empordà, Fenouillèdes et Roussillon. Là, on est carrément dans la fiction géopolitique, à moins qu'il ne faille parler d'uchronie. J'en parlais justement hier avec le Roi de Majorque... 

Et pourquoi ne suis-je même plus étonné par la typo amusante de nos amis britanniques: "L'Excéption", "La Difference"... L'accént,  decidemént, c'est comme la geographié, ça s'apprend. 

Je relève aussi quelques phrases malheureuses. "The region might be synonymous with Languedoc", par exemple.

Je sais bien que pour certaines vieilles ladies, la France n'est toujours qu'un petit pays au Nord de Monte Carlo, mais ne mélangeons pas les torchons et les serviettes: le Languedoc et le Roussillon sont certes unis au sein d'une même région (hier Languedoc-Roussillon, demain... on verra); ils ne sont pas plus "synonymes" que Dumfries et Galloway. C'est même le genre de confusion qui tue. Demandez à Georges Frèche.

Pour faire bonne mesure, Decanter suggère que le Roussillon manque d'identité, "parce qu'il n'est ni tout à fait Espagnol ni tout à fait français. C'est maladroit. Au mieux. Car cela passe sous silence la double identité du Roussillon viticole: occitane au Nord, et catalane pour le reste. Et l'on pourrait aller plus dans le détail: Conflens, Agly, Cerdagne, Valespir, Fenouillèdes, Côte Vermeille, etc...

Toute proportions gardées, c'est un peu comme si l'on disait du Pays de Galles qu'il manque d'identité parce qu'il se trouve entre l'Angleterre et l'Irlande...

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Surtout, je ne vois pas au nom de quoi on discuterait plus de l'identité des vins du Roussillon que de celle des vins du Penedès ou du Languedoc, par exemple. En termes de typologie des vins, je dirai même que le Roussillon me semble plus homogène. Enfin, Decanter se contredit lui-même: l'article décrit le Grenache comme le cépage qui donnerait sa typicité au Roussillon: il faut donc croire qu'il en a une! Plus loin, au détour d'un commentaire de vin, on lit: "typical Roussillon hints of tapenade and tar." Il faudrait savoir!

Mais venons-en aux notes attribuées aux vins.

Les résultats ne sont guère fameux. Sur 82 vins dégustés, seuls 6% atteignent le niveau "Hautement recommandé". Aucun vrai coup de coeur. Et un "Top 5" qui étonne: sans leur faire offense, Terrassous et Trilles, par exemple, ne viennent pas d'emblée à l'esprit quand on pense aux tout meilleurs vins du Roussillon. Même si, sur une dégustation, et pour un vin, tout est possible, bien sûr.

Ce qu'on comprend encore moins bien - et Vincent Pousson le souligne avec raison, c'est le mauvais classement de producteurs habitués aux premières places: Gardiès, Le Clos des Fées, Vaquer, Gauby, La Rectorie (77ème sur 82!). 

Voila qui me donne une envie furieuse de redéguster tout ça.

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Photo CIVR

L'ami Pousson, lui, va encore plus loin. Il met en cause le système de notation dans son ensemble, le concept de dégustation cotée. Il parle d'"exercice de style parfaitement ridicule, dépassé, ringard". De "nomenclatures d'un autre âge". Avec tout mon respect, je ne le suis pas jusque là.

Ne tombe-t-il pas lui même dans une sorte de "bashing"? Le "benchmark-bashing"?

Cela fait longtemps que je m'interroge sur la notation des vins. Comme tout le monde, j'ai mes doutes sur la méthode, sur la valeur des points, sur leur exemplarité. 

J'ai parmi mes proches amis des gens qui préfèrent ne pas noter. Ils sélectionnent, mais n'établissent aucune gradation. Pour certains, c'est par conviction, par égalitarisme; pour d'autres, c'est par fainéantise - trop compliqué. Trop compliqué de choisir. Trop compliqué de se justifier.

Parlons plutôt des premiers: je crois qu'ils ont tort. Il est pour moi tout aussi "inégalitaire" de ne pas sélectionner un vin (et même de ne pas le nommer) dans une dégustation, que de mal le noter. C'est seulement plus hypocrite, et moins informatif.

roussillon,decanter,poussonPhoto CIVR

Je trouverait donc injuste que l'on supprime toute possibilité de gradation - qu'elle émane de revues, de blogs ou autres, peu importe. A mon sens, un ranking comme celui de Decanter (qu'on apprécie ou pas le résultat) a toujours son utilité. Il permet au consommateur de se faire une idée des qualités relatives des vins, indépendamment des mentions, des appellations, des crus, des classements officiels. C'est une sorte de thermomètre de l'appellation. Un thermomètre qu'on doit sans cesse ré-étalonner, bien sûr. Il ne faut pas le prendre pour argent comptant, mais verser la pièce au dossier, comme on dit dans les affaires judiciaires.

Dans bien des cas, ce genre d'articles révèle quelques surprises: qu'un grand nom n'est plus à la hauteur de sa réputation, par exemple; ou qu'à l'inverse, une étoile montante mérite qu'on s'y intéresse un peu plus. Que la mention "Grand Cru", ou "Classé" est souvent usurpée, ou ne justifie pas le différentiel de prix. Qu'une appellation, dans son ensemble, a progressé... ou pas.

Imaginons le même dossier de Decanter sans aucune notation: on n'aurait plus qu'un listing. 

Rosemary's baby

Ne jetons pas bébé avec l'eau du Banyuls. On est en droit de contester les résultats de cette dégustation, voire la méthodologie employée (trois dégustateurs, même bardés de titres, c'est peu pour un dossier censé faire référence). On peut même s'interroger sur certains préjugés des auteurs de ce dossier particulier: écrire qu'on ne choisit pas le Roussillon pour l'élégance, c'est peut-être un peu fort, Rosemary. Moi, en tout cas, je connais des rouges élégants dans le Roussillon. Robustes, mais élégants. Deux noms qui me viennent à l'esprit: la Cuvée des Peintres, de l'Abbé Rous, et l'Eglise de Coume Majou, de l'Abbé Charlier.

Mais aller jusqu'à dire, comme Vincent, qu'il s'agit d'un exercice ridicule, non.

D'ailleurs, je le pratique régulièrement, cet exercice; soit en groupe, pour In Vino Veritas; soit seul, lors des voyages que je fais - je note tous les vins que je déguste. La note ne vaut que pour moi, que pour un moment donné, et je sais que je peux me planter. Mais pour moi, le pire serait de ne pas choisir, ne pas m'engager. Déjà que certains de mes collègues me trouvent trop coulant!

J'en reviens au consommateur. Entre les blogs, les magazines, les livres et les guides, il n'a jamais été aussi bien informé sur le vin. Peut-être même trop bien, en ce sens qu'aujourd'hui, l'"offre" de commentaires de vins est extrêmement large. On peut facilement s'y perdre. Conclure que tout se vaut. Mais non, tout ne se vaut pas. 

Voila pourquoi je continuerai à noter, et à m'intéresser aux notes données par d'autres. Avec une réserve mentale, bien sûr: je sais qu'il s'agit de choix subjectifs. Et je sais aussi qu'il faut lire les commentaires qui appuient la note.

D'ailleurs, ceux de Decanter ne sont pas inintéressants.

"Manque de fruit?" Cela ne m'étonne qu'à moitié. Quelles cuvées ont été présentées? Sans doute pas les cuvées de base. A quel niveau de leur élevage étaient les vins? Et certains n'en font-ils pas trop, en voulant à toute force produire des vins de prestige, des vins qui en imposent? 

Sous réserve d'inventaire, car je n'ai pas dégusté récemment tous ces vins, je me demande si ce dossier, malgré toutes ses imperfections, ne montre pas du doigt un réel problème - et qui n'a rien de particulièrement roussillonnais.

 

00:22 Écrit par Hervé Lalau dans France, Roussillon | Tags : roussillon, decanter, pousson | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |