23 février 2013

Quand Carrefour enfourche le cheval de la préférence nationale

C'est officiel: Carrefour annonce de nouveaux engagements en matière de traçabilité de ses viandes.

Le groupe veut remplacer "d'ici à 6 mois" la viande bovine et porcine de ses plats cuisinés de marque Carrefour par de la viande exclusivement d'origine France, c'est à dire "de bétail élevé et abattu en France".

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La préférence nationale de Carrefour, c'est celle-ci?

Trois questions:

1° Pourquoi six mois de délai? Est-ce le temps qu'il faut pour vérifier la provenance réelle des viandes?

2° Est-ce valable aussi pour les autres pays où l'enseigne est présente?

Je veux dire, les produits de marque Carrefour vendus dans les Carrefour belges seront-ils issus de viande belge ou de viande française? La préférence nationale ne vaut-elle que pour la maison mère ou bien Carrefour est-il vraiment un groupe international?

3° En quoi cette déclaration d'intention est-elle de nature à rassurer le consommateur?

Après tout, la viande roumaine impliquée dans le scandale Findus-Spanghero était conforme à sa description jusqu'à ce que la firme française en change l'étiquettage. Les nouvelles règles d'approvisionnement de Carrefour n'apportent donc aucune garantie supplémentaire.

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Ou bien celle-là?

En résumé, il s'agit de marketing à connotation politique. Le relent de cette viande-là est bien pire, à mon sens, que celui de la viande de cheval roumaine. Faudra-t-il aussi interdire demain aux sales touristes étrangers de venir manger nos bonnes viandes françaises chez nous pendant leurs vacances?

Je suis favorable aux circuits courts, qui peuvent contribuer à une meilleure traçabilité, et qui peuvent également permettre à des opérateurs plus petits de survivre à la concurrence des grands groupes centralisés. Mais soulignons que le circuit est plus beaucoup court quand un éleveur de la région de Mons (Belgique) y fait abattre son boeuf, et livre un boucher de Beauvais (France), que quand le groupe Bigard/Charal (basé à Cholet, pour les viandes fraîches, mais les lots qu'il traite proviennent aussi bien du Charolais que du Limousin ou d'ailleurs) livre une plateforme logistique alsacienne ou savoyarde.

Les politiques qui viennent caresser le cul de nos vaches ont décidémment une géographie très personnelle, et pour tout dire, électorale à courte vue. Je pense qu'ils vivent dans le passé, les enjeux étant depuis longtemps à une autre échelle que celle de leur circonscription. Mais ce ne sont que des politiciens, des acteurs d'un théâtre d'ombres, de faux-semblants.

Quand un distributeur, un grand acteur économique, ancré dans le réel, adopte la même vision éculée, je trouve que c'est plus grave.

D'une part, c'est hypocrite, puisque cette enseigne a des magasins dans de nombreux pays - même en Roumanie.  Au fait, Carrefour va-t-il communiquer sa décision à ses fournisseurs et à ses clients roumains? Leur dire que leurs viandes sont juste bonnes à être consommée par des Roumains?

D'autre part, c'est prendre ses consommateurs pour plus bêtes qu'ils ne sont.

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Ou encore celle-là?

L'Europe, nous la vivons dans bien des domaines, achetant des voitures allemandes, des chocolats belges, du Porto portugais (à défaut d'autres vins pourtant superbes), des oranges de Sicile et des tulipes hollandaises; et en passant nos vacances sur la Costa Brava, en Grèce, en Algarve ou sur la Riviera ligure.

Grâce au programme Erasmus, nous envoyons nos enfants étudier à Heidelberg, à Rome ou à Dublin, et accueillons les leurs.

Et n'oublions pas qu'une bonne partie de nos impôts sert au financement de l'Europe (qui nous en reverse même un peu plus).

Bref, c'est elle, notre vraie maison, aujourd'hui. Alors la préférence française, ou belge, ou flamande, ou catalane, ou bretonne, ou monégasque... c'est aussi malin que le démarreur à manivelle.

Et je ne comprends toujours pas pourquoi l'Allemagne, producteur de vin, est le deuxième débouché des vins du Médoc derrière la Chine, tandis que les vins allemands sont quasi introuvables en France, même à Metz ou à Strasbourg. Nos cavistes, nos supermarchés, nos importateurs pensent-ils que nous ne sommes pas à même les apprécier?

Racontez ça à un cheval à bascule, même roumain, et il vous fait une ruade.

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Amis roumains, Carrefour vous aime quand même!

 

11:23 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Europe, France | Tags : viande, protectionnisme | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

20 février 2013

Volume Complémentaire Individuel: la tolérance qui tue

J'ai du mal à comprendre.

La France se présente partout comme le parangon de la qualité des vins, avec un arsenal de réglements à faire pâlir un Commissaire du Peuple soviétique; des mentions en-veux-tu-en-voila; des classements compliqués à souhait (et les recours qui vont avec); des spécificités régionales et locales; des appellations, petites et grandes, voire énormes; sans oublier, cette notion de terroir que le monde nous envie sans qu'on soit pourtant fichu de lui donner partout le même contenu. Et pour couronner le tout, l'administration la plus tâtillonne de la planète (quand elle n'est pas occupée à traquer la viande de cheval), utilement assistée par quelques délateurs zélés.

Et voila que dans son dernier comité vins, l'INAO légitime le Volume Complémentaire Individuel pour les vins blancs d'appellation.

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Puisqu'on vous le dit...

Décryptons: les vignerons vont pouvoir établir une réserve de vin les années de fort rendement, en dessus du rendement plafond, qu'il pourront réincorporer dans les vins des années suivantes, en cas de récolte déficitaire.

La Confédération Nationale des producteurs de vins d'Appellations d'Origine Contrôlées, qui y est favorable, parle «d'assurance récolte d'un nouveau genre». C'est oublier un peu vite que la production française est de toute façon déjà excédentaire.

De plus, qui osera prétendre que la production au dessus des plafonds annuels, dans une année pléthorique, sera d'une qualité adéquate? Et surtout, similaire à celle d'une année déficitaire avec laquelle on sera appellé à l'assembler.

Cette nouvelle règle revient à permettre de mélanger du 2003 et du 2004. D'accord, ça se faisait, mais en petite proportion, car c'était interdit, sauf dérogations. Demain, ce sera licite et probablement généralisé.

C'était bien la peine de militer, pendant des années, pour que seuls les vins d'AOC aient le droit de porter un millésime. Voila que demain, l'assemblage sera possible.

On laisse entendre qu'il y aura des limites (on ne pourrait dépasser 10 hl à l'hectare au dessus du plafond de rendement de l'appellation). Mais quand on passe les bornes, il n'y a plus de limites. Et puis, le problème n'est pas uniquement celui de l'accroissement marginal de la production: en définitive, c'est toute la production de l'année qui sera au dessus du rendement maximum autorisé. Cela revient donc à relever le plafond. Est-ce à dire qu'il est trop bas, aujourd'hui? Et est-ce ainsi qu'une va  assurer la typicité des vins face à la fameuse "standardisation" que craignent les Jeunes Agriculteurs? Ils étaient remontés contre la libéralisation des droits de plantation, et là, on ne les entend plus. Pourtant, relever le plafond, c'est une autre manière d'aumenter la production. Sauf que là, bien sûr, ce sont les producteurs déjà en place qui pourront produire plus... Tout ne serait donc qu'une affaire de droits aquis, de protectionnisme? Pincez-moi, je rêve!

Cette tolérance, pour moi, c'est zéro. Jusqu'à présent, pour les vins d'AOC, à l'exception des effervescents sans année, les choses étaient claires, un 2010 n'était pas un 2012, et encore moins un 2003. Et demain? Et bien demain, on aura toujours un doute, et franchement, dans ce cas là, le doute ne profite à personne.

Quant à l'INAO - désolé de devoir le dire, il perd au passage un peu de sa crédibilité. Quelle est sa ligne? D'un côté, l'inflation des appellations, de l'autre, une rigidité injustifiée quant aux cépages autorisés et leurs proportions dans une cuvée. Une tolérance incompréhensible en matière de chaptalisation, d'enrichissement et de réacidification. Des écarts intenables entre ce qui est accepté à Pinet (la mention du cépage Picpoul) et ce qui est refusé à Saint Bris (celle du cépage sauvignon)... Et je n'ai pas assez de place ici pour énumérer toutes les incongruités d'un système dont la logique m'échappe de plus en plus, à moi qui, pourtant, ne demande qu'à défendre notre patrimoine viticole.

A qui profite cette "rigueur laxiste" à géométrie variable? Pas aux AOC, qui perdent du contenu, même quand certaines font des efforts (car une chaîne n'est jamais plus solide que le plus faible de ses maillons). Ni au consommateur.

C'est dans ces cas-là qu'on souhaiterait une Europe plus forte, qu'une autorité à Bruxelles se lève pour dire non. Mais l'osera-t-elle?

00:37 Écrit par Hervé Lalau dans Europe, France | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |