21 mai 2013

Tunisie: les barbus aboient et la caravane passe

Il paraît qu'un bon journaliste peut écrire sur tout. Et n'importe quoi.
Voire n'importe comment.

D'ailleurs, la formation de base va dans ce sens. Moi qui vous parle, avant de choisir la noble voie de Bacchus, j'ai dû, pendant mes études et même par la suite, torcher plus d'un papier sur les accidents de voiture, les spectacles, les crèmes dépilatoires et les petits pois en conserve.

De là à dire que je peux, du jour au lendemain, tenir la rubrique diplomatique ou me changer en correspondant de guerre, non, mille fois non.

Pourtant, le hasard vous met parfois sur la route de l'actualité, et il m'incite aujourd'hui à jouer à ce que je ne suis pas, mais alors pas du tout, à savoir un journaliste politique.

Ici Tunis

Je suis depuis jeudi en Tunisie, et j'ai suivi le feuilleton de la manifestation de Cairouan - manifestation salafiste interdite par le ministère tunisien de l'intérieur.

Les extrémistes islamistes voulaient passer outre, arguant que la seule loi qui vaille est celle de Dieu.

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A Sidi Boussaïd, même les portes fermées sont belles (Photo H. Lalau)

Je n'entrerai pas dans ce débat - autant je respecte les croyances personnelles de chacun, je déteste le prosélytisme, autant celui des religieux que des anticléricaux. Je me bornerai donc, en journaliste qui informe plus qu'il ne juge, à constater que la manifestation n'a pas eu lieu, et que les salafistes qui ont bravé l'interdit dans leurs bastions  ont été arrêtés. La loi des hommes a donc prévalu. Les intégristes posent aujourd'hui en martyrs de leur cause, mais rares sont ceux qui les plaignent.

Dimanche, le jour prévu pour la démonstration de force, j'ai traversé deux fois Tunis du Centre au Sud, puis j'ai pris la route d'Hammamet, qui se trouve être aussi celle de Cairouan. Le déploiement de police était imposant, les barrages nombreux. Mais tout était calme.

Les radios (indépendantes, nous ne sommes pas à Djeddah) ne cachaient pas leur irritation envers les salafistes. Pas plus qu'ils ne cachaient leur impatience pour que se tiennent des élections, pour que se constitue un gouvernement sérieux, pour que des maires soient élus, pour que les poubelles soient ramassées, pour toutes ces grandes et petites choses qui font les joies de la démocratie.

La société civile tunisienne est gavée des slogans, des prêches, du prêt-à-penser; elle aspire au calme et au développement économique; un développement qui passe par un rétablissement de l'image de la Tunisie dans les pays étrangers pourvoyeurs de touristes, et donc de devises et d'emploi.

J'ai cru comprendre que les "événements" de dimanche ont fait les gros titres de quelques journaux en Europe. Les trains qui déraillent intéressent plus que ceux qui arrivent à l'heure. Même si, en l'occurrence, rien n'a déraillé.

Attention, je ne dis pas qu'il n'y a pas des quartiers islamistes à Tunis; qu'on ne croise pas en ville un barbu en djellabah ou même une "tente", comme on appelle ici les femmes en burkha.

Et je ne dis pas qu'on a pas des raisons de les craindre. Là, ce n'est plus le journaliste neutre qui parle, mais le démocrate. Mais la peur n'évite pas le danger, il faut juste lutter pour ne pas leur laisser toute la place. D'ailleurs, on en trouve aussi à Barbès, à Villeurbanne ou à Cureghem.

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Hammamet, dimanche 19 mai: RAS

Mais de la Marsah à Hammamet, les plages, déjà bien fréquentées en cette fin de mois de mai (il faisait 31 degrés dimanche), sont pleines de sylphides en bikini, dont bon nombre de Tunisiennes. La Tunisie, c'est ça aussi. Un art de vivre, une tolérance, une société policée beaucoup plus que policière, une douceur très méditerranéenne.

On se sent bien mieux ici que dans bien des monarchies du Golfe dont pourtant, peu de médias évoquent les aspects quasi-médiévaux.

Je vous j'ai dit, je ne suis pas sur mon terrain de prédilection en matière de politique.

Un vrai journaliste politique vous dirait sans doute qu'il faut laisser à chaque pays sa vérité, sa voie, ses traditions, ne pas se mêler de ses querelles internes. J'ai fait de mon mieux. Je le répète, pour moi, chacun est libre de prier le Dieu qu'il veut ou de ne pas prier.

Mais démocrate et tolérant moi même, comment ne m'intéresserais-je pas à un peuple ami, presque voisin, et tellement lié à nous par l'histoire? Comment détournerais-je le regard et comment pourrais-je dire, "c'est leur affaire"?

Ce serait renier mes convictions les plus profondes. Je ne pourrai jamais cautionner un régime qui donne à la femme un statut inférieur. Je ne pourrai jamais cautionner un régime où la religion gouverne le peuple. Un régime où le vin (partie intégrante de la vie de bon nombre de Tunisiens) est interdit. Un régime à visée totalitaire.

Et que pouvons-nous espérer des Intégristes? Ils voient en nous des impies, de mauvais exemples, le mal absolu. Comment pourrions-nous jamais nous les concilier?

A ce que je vois, l'immense majorité des Tunisiens refuse un tel régime. L'arrivée des Islamistes au gouvernement (dont malheureusement, un certain nombre d'incompétents) est à la fois le résultat du vide politique de l'après-Ben Ali et celui d'une sorte de malentendu.

Ce malentendu est en train de se dissiper - il n'est qu'à écouter les plaisanteries dans la rue ou à la radio au sujet des politiciens barbus pour le comprendre. J'ai ressenti aussi une hostilité croissante envers ceux, désoeuvrés, en rupture de ban, qui ont rejoint les prétendus fidèles par opportunisme, par goût du pouvoir ou du lucre, stipendiés qu'ils sont par l'argent du Moyen-Orient. D'autres sont plus victimes qu'acteurs - victimes d'un lavage de cerveau d'autant plus rapide qu'il n'y avait pas grand chose à laver.

A ce que j'ai pu voir et entendre, cette réaction de rejet n'est pas seulement celle d'une intelligentsia occidentalisée. Elle est aussi celle de petites gens, chauffeurs de taxi, portiers d'hôtel, secrétaires, commerçants, ouvriers, syndicats.

Bien entendu, ce sera aux Tunisiens de décider de leur sort - lorsque des élections le permettront enfin. Ce n'est pas à moi, à nous, de nous substituer à eux, et je ne dénie à personne le droit de s'exprimer et de me contredire.

Venez donc voir par vous-même!

Avec ce billet - billet d'humeur bien plus qu'article de fond, je le confesse volontiers, j'espère juste rétablir un peu la balance de votre information: oui, on peut encore venir se dorer au soleil de Djerba, de Carthage ou d'Hammamet sans craindre l'émeute. Oui, Sidi Boussaid est toujours aussi beau. Oui, la Goulette est toujours debout.

Vous pouvez aussi toujours acheter les vins de Tunisie sans craindre de financer le terrorisme international.  Et même, je dirai, c'est aujourd'hui que la Tunisie a besoin de nous, de notre amitié, de notre soutien.

Nous avons fermé les yeux bien longtemps sur la dictature tunisienne sous prétexte qu'elle garantissait la stabilité.
Ce n'est pas aujourd'hui, où la démocratie lutte pour sa place au soleil, qu'il faut faire la fine bouche, rejeter en bloc tout un pays à cause d'une minorité d'obscurantistes. Même s'ils ont le don d'attirer les caméras.

Et pour plagier le Général: "Vive la Tunisie... libre!"

10:05 Écrit par Hervé Lalau dans Europe, France, Tunisie | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

14 mai 2013

Quelques idées reçues sur le rosé

Je ne vous ferai pas l’injure, amis oenophiles, de croire que vous partagez les a priori et les fausses croyances, les légendes urbaines qui entourent le rosé...

-Non, le rosé n’est pas un mélange de blanc et de rouge (en Europe, en tout cas, et à la curieuse exception du Champagne rosé). Notez que la frontière est ténue: on peut assembler des moûts de blanc et des moûts de rouge, ça oui, mais pas des vins ayant terminé de fermenter.

-Non, le rosé pâle n’est pas plus qualitatif que le rosé intense. C’est juste une question de vinification (macération pelliculaire ou non, longueur des cuvaisons…) et de cépages. La mode est au pâle, certes, mais comme toutes les modes, elle n’a pas de fondement.

-Non, un rosé pâle n’est pas forcément plus léger qu’un rosé soutenu – essayez de les déguster dans des verres noirs…

-Non, il n’y a pas encore de définition du vin rosé – compte tenu des variations de couleurs, on passe du blanc tâché au rouge clairet, et la plupart des normes douanières ne parlent que de vin blanc ou de rouge. Tout est question de point de vue : en 1854, Victor Rendu parle du Tavel comme d’un vin de teinte très claire. Il fait référence au rouge, bien sûr…

-Non, il n'est pas facile d'identifier les teintes du rosé - le nuancier du Centre du Rosé en recense une quinzaine, sans compter les demi-tons. Du litchi au grenat en passant par l'abricot, la framboise... le Centre a quand même fait l'économie des couleurs de type poétique, comme "la Cuisse de Nymphe Émue"...

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Cuisse de nymphe émue (photo Marc Vanhellemont)

-Non, le rosé n’est pas forcément un vin pour néophyte. Ce qui est vrai, par contre, c’est que beaucoup de consommateurs occasionnels de vins, de consommateurs peu exercés, osent le rosé en se disant que ce vin exige moins de connaissances. C’est souvent dans le même public que l’on recrute les amateurs de «produits aromatisés à base de vin» (vade retro satanas). Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de grands rosés, de nature à séduire l’oenophile.

-Non, le rosé ne demande pas les glaçons. Le bon vigneron vous livre généralement un produit fini, il n’est pas besoin de le diluer.

Et pour finir, oui, la consommation de rosé a doublé en France et en Belgique ces 20 dernières années. Il est curieux de constater que cette progression s’est faite sur un marché du vin en forte baisse, dans le premier cas, et en forte hausse, dans le second. Le rosé semble donc avoir sa propre logique. Peut-être parce que son mode de consommation est plus "décontracté"?


00:26 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Europe, France, Provence, Vins de tous pays | Tags : rosé, roses de coupage | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |