06 octobre 2014

Grand Crémant... de Cava

N'allez pas croire que je veuille jouer les indics, les auxiliaires de la police des marques, mais voici une étiquette qui m'étonne. C'est celle du Cava de Castellblanch, la cuvée Grand Crémant.

Je croyais que le nom de Crémant était réservé à un petit club de producteurs - essentiellement français, accessoirement luxembourgeois ou wallons. Voici mes certitudes qui s'écroulent.

De deux choses l'une: ou bien le Cava a rejoint le club (auquel cas cela devrait doper la notoriété du Crémant, au point qu'on se demande si ce ne sont pas tous les Crémants qui devraient revendiquer l'appellation Cava).

Ou bien c'est de l'usurpation d'identité.

De quoi je me mêle, me direz-vous?

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Indécrottable pourfendeur de moulins, j'ai la faiblesse de croire dans la valeur des mentions censées éclairer le consommateur dans ses choix. 

Jusqu'à preuve du contraire.

Je m'étonne quand même que le revendeur de ce Cava (une enseigne de la GD belge, en l'occurrence) n'ait pas tiqué au moment d'acheter cette cuvée. Est-ce de l'opportunisme? Du j'menfoutisme? Ou simplement de l'ignorance?

00:25 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne, Europe, France | Lien permanent | Commentaires (8) | | | |

03 octobre 2014

Egon Müller, le cru, le mythe et le vin

Rarement un patronyme n’a été aussi étroitement associé à un cru, d’ailleurs; en l’occurrence le Scharzhofberg de Wiltingen. Il faut dire que dans la famille Müller, on s’appelle Egon depuis 4 générations. L’Egon actuel a succédé à son père en 1991.

En remontant plus loin dans le temps, on trouve la trace d’un aïeul, un certain Jean-Jacques Koch, qui achète une partie de la colline du Scharzberg, jusqu’ici propriété du monastère de Saint Martin de Trèves. Les domaines monastiques ayant été déclarés biens nationaux par le régime révolutionnaire français, ils furent vendus aux plus offrants. Depuis, le vignoble (8,3ha sur la vingtaine que compte la colline) et les caves héritées des moines sont toujours restés dans la famille.

Scharzhofberg figure parmi les plus anciens vignobles de réputation au monde: des archives vantent sa qualité dès... 1340. Il mériterait aussi de figurer dans la rubrique «Vignerons de l’Extrême», car ses pentes sont plus qu’escarpées : elles donnent le vertige. La dénivellation est de 120mètres, le haut de la parcelle culminant à 310m. Mais les vignes sont orientées plein sud. Non loin, la Sarre fait une grande boucle avant d’aller se jeter dans la Moselle, à Konz. La frontière luxembourgeoise est toute proche.

Egon Müller

Grand nom, mais petits degrés... 

Le domaine est planté très majoritairement de riesling – le cépage noble de la région; mais aussi le cépage de prédilection des Müller. Les pieds ne sont pas tous extrêmement âgés, cependant. A la sortie de la guerre, la colline, quelque peu abandonnée faute de bras, mais aussi partiellement dévastée par l’écrasement d’un casseur américain, était dans un triste état (la vendange 1945 n’a été que de 800 litres). Il a donc fallu replanter. Une bonne partie des ceps ont donc aujourd’hui une cinquantaine d’années. Pas tous, cependant : un tiers des vignes, pré-phylloxériques, sont encore franc-de-pied. Elles sont plantées à 10.000 pieds hectare.

Outre l’âge des vignes, il y a un deuxième facteur discriminant pour la qualité des jus : l’altitude. Si les sols d’ardoise sont assez homogènes (avec cependant une plus haute teneur en quartz vers le haut), le sommet de la colline, exposé au vent, est plus frais.

Tri à la vigne

Depuis des décennies, les Egon Müller successifs se sont fait une réputation pour la garde exceptionnelle de leurs vins, y compris les secs.

Deux facteurs, selon Egon IV lui-même, peuvent l’expliquer : d’une part, le terroir - les sols d’ardoise à quartz, la bonne orientation. Mais aussi les faibles rendements que le maître de céans s’obstine à rechercher, au grand dam d’autres producteurs qui maintiennent que leur rieslings peuvent être grands, même au delà de 80hl/ha. Lui n’en démord pas : pas de Scharzhofberg au dessus de 60ha/ha.

On descend bien sûr beaucoup plus bas dans les vins de sélection, type Trockenbeerenauslese, qui sont sans doute les plus réputés. Les plus réputés d’ici. Et les plus réputés d’Allemagne. La maison n’en produit pas tous les ans (rien entre 991 et 1994, ni en 1998, ni en 2002, par exemple). Une question de qualité et une question d’image, on ne galvaude pas l’exceptionnel.

Explication subsidiaire et personnelle à la longévité des vins: l’acidité.

Müller applique un tri de la vendange dans la vigne : chaque vendangeur répartit les grappes être deux seaux,  l’un étant destiné aux Spätlese, l’autre aux raisins botrytisés.

Pour les TBA, le rendement est très faible : 500 à 600 litres de production totale, qui, compte tenu de leur teneur en sucre, prennent leur temps pour fermenter (au moins 6 mois!).  Il faut à peu près 50 kg de raisin pour produire un litre de TBA.

Vinification traditionnelle

Si vous vous attendiez à trouver ici la nouvelle pierre philosophale qui transformera le raisin en nectar, l’œnologie du futur, passez votre chemin. Egon Müller et son maître de chais, Stefan Fobian,  s’en tiennent au traditionnel, à l’éprouvé. Sans être bio, le vignoble est conduit avec le minimum de produits chimiques – aucun herbicide. Dans le chai, on fermente et on laisse vieillir les vins dans de vieux foudres de 1.000 litres – la nature fait le reste (enfin presque, sinon, pas besoin de maître de chais). En tout cas, on prend la matière telle qu’elle est, on ne cherche pas à gommer l’effet millésime. Les vieilles caves froides et humides des moines de Saint Martin semblent convenir aux vins. Sauf rare exception, certaines années où les fermentations ne partent vraiment pas, on n’utilise pas de levures exogènes.

Pour rêver

Les commentateurs éclairés du domaine, et notamment de ses liquoreux, parlent de mythe, de quintessence. Mon copain John Gilman évoque « la Romanée Conti de l’Allemagne».

Le statut du TBA d’Egon est tel qu’une bonne partie de cette toute petite production, logée en bouteilles de 37,5cl, par la plupart, n’est pas mise en marché, mais destinée aux services protocolaires et à la diplomatie allemande. A l’arrivée, environ 400 demi-bouteilles sont mises en vente chaque année, plus une cinquantaine de bouteilles de 75cl.

Bref, pour acheter une bouteille de ce nectar, il faut se lever de bonne heure. A Trêves, de préférence. Lors de la vente aux enchères annuelles. Avoir de sérieuses introductions (les grands collectionneurs en ont). Et préparer un gros chèque (genre 5.000 euros). On connaissait le principe du marketing de la rareté (ce qui est rare est cher, ce qui est très rare est très cher). Mais que doit-on dire de ce qui n’existe qu’à peine? Et comment  disserter de la qualité de ce que l’on n’a jamais l’occasion de boire? A quelles fins?

Heureusement, il y a les autres produits.

Pour boire

Le Scharzhof Kabinett, d’abord, qui, année après année, présente une superbe acidité, des notes minérales (une touche d’ardoise ?), une nervosité exceptionnelle. Et qui est disponible à la vente, lui – chez Pirard, par exemple… A noter que certains millésimes présentent une proportion non négligeable de raisins botrytisés, ce qui ajoute à leur complexité. Une « entrée de gamme » un peu particulière, à apprécier après une dizaine d’année de patience, tout de même.

On subodore qu’Egon attache à ses Kabinett une attention toute particulière, que c’est là qu’il s’exprime véritablement. Peut-être parce qu’il s’agit de vins qu’on a plaisir à boire, autant qu’à déguster? Fi de la méditation, nunc est bibendum ! Et pour une trentaine d’euros, on a du mythe, du plaisir , mais ni remords ni regrets.

Mais il y a aussi les Spätlese, littéralement bradés ( !) à 60 euros la bouteille… Et encore les superbes Auslese, d’une richesse incroyable (100° Oechslé en moyenne, alors que la législation n’en exige que 88) – un équilibre magique entre botrytis et acidité.

Pour être complets, ajoutons qu’Egon Müller possède aussi des vignes en Slovaquie (Château Belà) et en Australie (Kanta). Ne cherchez pas d’autre raison que son amour du riesling, et pour Belà, l’amour de sa femme, slovaque.

Hervé Lalau

Contact:  Egon Müller, Scharzhof D-54459 Wiltingen, Tél +49 6501 17232.

Pas de vente au domaine.

  

Article publié dans In Vino Veritas

 

 

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Allemagne, Europe | Tags : egon müller | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |