16 juillet 2011

Quelques nouvelles du front

Non, je ne parle pas de l'Afghanistan et de nos malheureux soldats, mais de l'évolution de la consommation de vin en France.

On ne saura probablement jamais à quel point les campagnes des prohibitionnistes anti-vins, relayées jusqu'au plus haut niveau du ministère de la santé, ont porté préjudice à la consommation du breuvage de Bacchus dans ce qui passait jusqu'ici pour le pays du vin.

Mais je me permets de faire remarquer que la proportion de buveurs réguliers a chûté à peu près au même rythme que la production de vins de table.

Ou pour le dire autrement: plus la France compte d'AOC et plus elle en produit (elles représentent aujourd'hui la moitié des volumes de vins produits en France), et moins les Français boivent de vin.

Alors soit les Français n'ont plus confiance dans un système qui leur promet la qualité sans toujours la leur donner, soit ils ont peur des vins qu'ils ne comprennent pas. Déçus et timides se rejoignent dans la désaffection.

Communiquer (faiblement) sur une origine galvaudée et une typicité incertaine n'est pas de nature à susciter l'adhésion de buveurs potentiels au sein de familles où la transmission de la culture vin ne se fait plus. Voyez à ce propos, ici même, le billet d'hier...

Si vous lisez ces lignes, c'est que vous avez sans doute un intérêt pour le vin. J'ai le regret de vous informer que vous n'êtes plus représentatifs de la population française, pas plus que les lecteurs de Tintin, les gardiens de phare, les producteurs de fromage au lait cru ou les pêcheurs à la ligne. Vous êtes - nous sommes - soit en avance d'une guerre, soit complètement ringards, selon le point de vue. Notre attachement pour le fruit de la pampre fait de nous des passéistes ou des élistes aux yeux de la nouvelle génération. Nous nous déconnectons chaque jour un peu plus du nouveau corps social, du politiquement correct. Ne dites pas que je bosse dans le vin, ma mère me croit serveur dans un coffee-shop à Maastricht.

Ne vous méprennez pas; contrairement à certains jusque-boutistes, qui verraient bien la marque remplacer l'appellation, je ne souhaite pas la disparition pure et simple de l'AOC.

Mais à l'heure où une candidate à la Présidence de la République souhaite supprimer le défilé militaire du 14 juillet et un autre milite pour le mariage homosexuel, je fait remarquer que rien n'est immuable au beau pays de France, et qu'un système comme celui des AOC ne peut rester en marge de la marche du temps. 

Je ne suis pas sûr que ses créateurs, le Baron Le Roy et Joseph Capus, reconnaîtraient encore leur bébé aujourd'hui. L'assurance d'origine s'est muée en rente de situation et tente aujourd'hui de devenir une vague assurance qualité. Mais un véritable retour aux sources et au sens signifirait une diminution drastique du nombre des AOC, et une réduction des surfaces dans la quasi-totalité d'entre elles. Aucun ministre, aucun élu ne prendra jamais ce risque; qui voudrait déplaire à ce point à la base vigneronne, aussi faible soit-elle, aux coopératives et aux détenteurs d'appellations, aussi illusoires soient-elles? Les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas cessé de rogner les moyens d'expression du vin en France et d'inventer de nouvelles contraintes aux producteurs; mais aucun n'a jamais osé enlever au vigneron français son joli hochet: l'AOC pour tous, ou au moins, l'espoir de l'AOC pour tous...

Et pour quel profit politique un gouvernement réformerait-il cette vénérable et creuse institution, la refondrait-il, lui redonnerait-on un sens? Bien sûr, ce serait mieux protéger le consommateur de vin, mais le consommateur de vin n'est pas un lobby organisé et les associations consuméristes ne sont pas très virulentes sur ce chapitre. Aucun gouvernement ne fera donc d'effort, car il y a trop de coups à prendre et guère d'électeurs à gagner. Et puis, rappelons qu'en théorie, le système est auto-géré par les vignerons eux-mêmes...

Alors, comme rien ne bougera de ce côté-là, on ne peut souhaiter qu'une chose: que les vins sans appellation décollent pour réconcilier les Français avec le vin boisson; c'est le seul moyen de dégonfler la baudruche AOC; une fois délestée des vins qui n'ont rien à y faire, une fois que l'AOC aura retrouvé un peu de son identité, de sa spécificité, peut-être pourra-t-elle conquérir les consommateurs qui s'en détournent par dépit.

Je n'y crois guère, mais je peux faire semblant si ça peut aider...

En attendant, vous comprendrez que j'aurai de plus en plus tendance à vous parler de producteurs plutôt que des mentions apposées sur leurs étiquettes.

21 juin 2011

Le mystère des vins bulgares

La semaine dernière, Marc Vanhellemont et moi sommes allés déguster quelques vins bulgares des dans un resto bruxellois, à l'invitation de l'importateur, Luc Sougné.

Une petite introduction, d’abord, à l’attention des plus jeunes et de ceux qui, de ce côté-ci du rideau de vignes, n'ont pas la chance d’avoir accès aux vins des autres pays (je pense en particulier à mes pauvres compatriotes français).

Au temps où les citernes partaient à l’heure

La Bulgarie n'a rien d'un nouveau venu dans le paysage européen du vin; en Belgique, par exemple, elle a même connu son heure de gloire dans les années 90.
A l'époque, avec l'effondrement du Bloc de l'Est, les coopératives d'Etat étaient confrontées à un gros problème de marché. Au sein du Comecon, on pratiquait la spécialisation à outrance; il y a avait ainsi à Rostov sur le Don un abattoir de poulets de 17 étages, censé traiter la production de tout le Sud-Ouest de l’immense Union Soviétique; mais pas de routes pour y amener les poulets. Et pas d'ingénieurs vraiment formés pour la mise en marché de ce type de biens de consommation. Il est sans doute utile de rappeler ce genre de faits à nos ados qui continuent à punaiser le poster du Ché au mur de leur chambre. D’autant qu’au temps du communisme triomphant, les ados cubains et bulgares  n’avaient guère l’occasion de montrer la même indépendance d’esprit.

Traminer.jpgQuantum, by Boyar Estate

Toujours est-il que la Bulgarie Démocratique avait été officiellement désignée comme république pinardière au profit du grand frère soviétique (elle livrait aussi accessoirement des parapluies). Ceux qui ont connu cette charmante période s’en rappellent ; certains en ont même gardé des Thraces dans leur chair.

Le camarade Jivkov avait toujours raison, les opposants étaient des traîtres à la solde de l’impérialisme, la vie était dure mais les choix philosophiques assez simples. Et puis, comme il se doit au paradis des travailleurs, les trains partaient à l’heure. Cela permettait de faire du troc. Les citernes de chardonnay croisaient les wagons de pièces de T-72; ça ne remplissait pas les épiceries, mais aucun consommateur ne se plaignait jamais. D’ailleurs, il n’y avait pas de consommateurs en Bulgarie, juste des frères de classe plus ou moins assoiffés; aussi, commercialement, on n’avait pas trop de questions à se poser: les clients étaient vraiment captifs, et pas seulement au sens marketing.  Les apparatchiks des usines à vin n’avaient même pas à s’en faire pour la qualité, c’était là des soucis petits bourgeois, le vin socialiste était de tout façon le meilleur au monde ; sinon pour boire, au moins pour distiller. Et puis, le seul véritable impératif, c’était le Plan. Concrètement, fournir les qualités prévues. Les mauvaises années, quand la météo n’allait pas dans le sens de l’histoire, on révisait les objectifs du Plan; a posteriori, et en toute discrétion, c’était plus simple pour tout le monde. Et très efficace.

Le salut par l'Europe

Catastrophe, arrive 1989, le Mur s’écroule à Berlin, et avec lui l’économie planifiée, les trains de pinard.
A peine privatisés ou en passe de l'être, les «combinats» conçus pour abreuver les camarades des autres baraquements du camp socialiste doivent rapidement trouver d’autres débouchés. Ils se tournent vers les marchés les plus ouverts en Europe, comme le Royaume-Uni et la Belgique.
Il ne manquent pas d’atouts : des prix bas, d’abord. Et puis une grande souplesse : vous voulez du boisé, on vous en donnera, vous n'en voulez pas, on vous en donnera aussi; vous voulez du vrac, on en a, de la bouteille, aussi... Sans oublier les noms de cépages internationaux sur les bouteilles, plus porteurs que le melnik local... Ajoutez à cela un zeste de publicité (c’est plus facile de dégager quelques budgets quand un seul importateur représente tout un pays), et vous avez là une success-story capitaliste comme jamais aucun pays de l’Est n’avait osé en rêver dans le monde du vin.
Tous les distributeurs belges s’y sont mis. C’était un sacré choc, pour les chefs de rayons. Pensez, en 1990, Bordeaux représentait 40% de toutes les ventes de vin au Plat Pays. L’exotisme avait pour nom Buzet ou Pécharmant. Alors la Bulgarie…
Mais moyennant quelques belles têtes de gondoles, et l’effet de curiosité aidant après les bouleversements à l'Est, les ventes ont vite décollé. Elles se sont même maintenu pendant quelque années, avant de retomber. D'abord, parce qu’entretemps, la base de production avait complètement changé: après la chute du communisme, le nouveau régime a rendu la terre aux paysans, et avec elle, les vignes; mais très peu d’entre eux étaient vignerons - le vin était affaire d'Etat, on l'a vu. Aussi une bonne partie d'entre eux ont ils choisi d'arracher, pour se consacrer à des cultures vivrières ou plus rentables ; ce n’était pas du luxe, au moment où l’économie du pays cherchait un nouveau souffle. La liberté, c’est bien, mais ça ne se mange pas.

La décrue

Et puis, c’est aussi le moment où ont débarqué sur les marchés «libres» (je veux dire, non protectionnistes) d’autres origines comme le Chili, l’Australie et l’Afrique du Sud. Leurs vins n’étaient pas forcément meilleurs, mais ils avaient pour eux la nouveauté et des marques fortes
La mode des vins bulgares a donc fait long feu. Non qu’ils aient totalement disparu. Courageusement, un de ceux par qui le succès belge était arrivé, Luc Sougné, a continué sa route avec un groupe né de la privatisation: Boyar Estate. Si le flux des ventes ont diminué, il ne s’est jamais tout à fait tari. Et aujourd’hui, le groupe peut proposer dans ses gammes quelques produits plus spécifiquement conçues pour la distribution spécialisée et la restauration.  Ce sont ceux-ci que Luc nous a proposé de goûter à Bruxelles, à savoir ses gammes Quantum, Royal Reserve et Cluster.

Mavrud.jpgBoyar Mavrud

J’ai moyennement aimé les merlots et les chardonnays ; j’ai trouvé les cabernets et le sauvignon un peu simples ; par contre, j’ai fort apprécié les trois vins suivants :


Quantum Traminer 2010
Rose. Litchi, très représentatif du cépage, mais la bouche séduit par son bel équilbre entre fraîcheur et  souplesse ; le vin, est sec, mais plein. 13,5/20

Royal Reserve Mavrud 2007
Fruit noir, quetsche, griotte. Bouche légèrement acidulée, tannins un tantinet rustiques mais ça renforce son caractère. 9 mois de barrique. 14,5/20

Cluster Mavrud & Rubin 2007
Fin, fruit rouge, tannins suaves, un vin original, et pourtant très « marchand ». 14/20

Ah, j’oubliais ; entretemps, les Bulgares ont installé un système d’appellations à faire pâlir d’envie la concurrence. Sauf que personne ne s’est jamais donné la peine d’essayer de le comprendre au-delà d’un petit cercle d’aficionados. Est-ce le futur des vins bulgares ? Kto snaïet ? Qui sait ?

00:07 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Europe, Vins de tous pays | Tags : bulgarie, vin, vignoble | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |