17 novembre 2008

Malaga, ou l’art de la renaissance

Malaga revient de loin. Au 19ème siècle, la province andalouse était couverte de vignes et sa production rivalisait avec celle de sa voisine Jerez. Après une longue éclipse, elle se rappelle au bon souvenir de nos papilles…

"Malliga sacks"

Fortifiés ou naturels, tout au long du 18ème et du 19ème siècles, les Malagas ont été appréciés non seulement en Espagne, mais également hors frontières, notamment en Russie (pour eux, la Grande Catherine, qui adorait ces vins solaires, avait fait supprimer les taxes à l’importation), en France, en Grande-Bretagne et dans toutes ses colonies. C’est que la marine britannique goûtait fort ces produits qui voyageaient bien. Les Anglais, et à leur suite les Américains, les baptisèrent «Malliga Sacks», ou «Mountain wines». L’Eglise catholique ne les dédaignait pas non plus. Bref, bien avant que son littoral ne soit découvert par le tourisme de masse, Malaga s’était fait un nom grâce au vin.
Comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu, fin 19ème, vint le phylloxéra, qui choisit ce coin pour entamer sa conquête de l’Espagne. Le vignoble fut en grande partie abandonné. Seules quelques zones dispersées évoquent encore la grandeur passée : des 113.000 ha de 1870, ne subsistent qu’entre 5.000 et 11.000 ha aujourd’hui; excusez le manque de précision, les chiffres diffèrent suivant les sources, et une partie de la production est dévolue aux «pasas», ou raisins secs, ce qui ne facilite pas les comptes.
Qualitativement aussi, Malaga eut du mal à tenir son rang. A l’exportation, les vins doux avaient plus de mal à trouver preneur ; avec l’accroissement des transports, la concurrence était plus rude ; de plus, la base de consommateurs avait changé, même les adeptes de la douceur demandaient des vins plus complexes ; or, face à la concurrence, bon nombre de producteurs de Malaga, avaient plutôt choisi le volume et la facilité. La Guerre Civile, la deuxième guerre mondiale et l’isolement politique de l’Espagne après la guerre n’ont pas amélioré les choses. Il aura fallu attendre la fin des années 80 pour qu’une nouvelle génération reparte de l’avant.

 

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Scène de rue à Moclinejo, en Axarquia



Con Arte

Voici qu’aujourd’hui, une initiative de la Cámara de Comercio de la province remet Malaga sous les feux de l’actualité vineuse. Sous le label «Málaga Conarte», un groupe s’est formé qui sélectionne des cuvées pour redonner une visibilité d’ensemble à la région.
Chaque cave choisit un artiste pour illustrer son étiquette, chaque illustration originale se fondant dans un cadre mettant en avant une identité commune – la palette d’un artiste peintre. Dix vins ont été sélectionnés pour cette collection: Tierras de Mollina (illustrée par Rando), Descalzos Viejos (Carlos Aires), Bodega F. Schatz (Dámaso Ruano), Bodegas y Viñedos de La Capuchina (Pepe Bornoy), Bodegas Gomara (Maribel Alonso), Antigua Casa de Guardia (Mérida), Bodega Doña Felisa (Jaime Rittwagen), Quitapenas (González de Lara), Dimobe (Rando Soto) et Bodega Jorge Ordóñez (Eugenio Chicano).

C’est aussi tout près de Malaga, à Ronda, que s’est tenu au début de l’année le colloque «Wine Creators», qui a mis en présence œnologues et journalistes de renom. On ignore si la formule connaîtra une seconde édition. Ce qui est sûr, c’est qu’à Malaga, ville de vin et d’art (le musée Picasso en témoigne), les créateurs ont trouvé un terrain d’entente. Mi-septembre, les dix projets Málaga Conarte ont été dévoilés à la presse. Sur place, les bodegas qui ont choisi de participer à l’action ont ouvert leurs portes à une délégation cosmopolite de journalistes vineux. J'étais du voyage.

Cinq grandes zones viticoles


Entre sierras et Costa del Sol, striée de vallées et de gorges plus ou moins orientées nord-sud, la Province de Malaga présente un relief plutôt accidenté. Côté viticulture, on isole plusieurs zones qui, compte tenu de la baisse des surfaces plantées, sont assez dispersées. Elles sont au nombre de 5:
- au Sud-Est, l’Axarquia, de loin la plus importante, avec deux tiers des surfaces en exploitation, et qui présente une dominante de sols de schistes;
- au centre, Montes (environ 500 ha), une zone plus fraîche et plus arrosée, également schisteuse;
- au Nord-Ouest, Serrania de Ronda, zone d’altitude, aux alentours de 750m, avec une dominante de calcaire;
- au Sud-Ouest, Costa del Oeste, zone sèche et calcaire, 1000 ha environ.
- et enfin au Nord, Antequera, aux sols de calcaires brunâtres.

Même au sein de chaque zone, les parcelles sont souvent clairsemées, sauf peut-être en Axarquia.
La diversité sous-régionale se retrouve également dans l’encépagement: si le moscatel (muscat d’Alexandrie) domine dans les zones littorales, c’est le pedro ximenez qui tient le haut du pavé dans le Nord de la province.
Le romé, un cépage rouge local, qui subsiste à l’état de traces, et la vidueña, cultivar blanc assez neutre, complètent la palette des variétés utilisées pour la DO Málaga.

 

MalagaAxarquia petit

En Axarquia, la mer n'est jamais très loin

 

Sous le soleil

Le facteur d’unité, dans la province, c’est bien sûr le soleil. La Costa del Sol n’a pas usurpé son nom, et c’est cet ensoleillement qui, après la période romaine, qui avait vu le développement de la vigne à Malaga, a sauvé sa culture: durant toute la période arabe, en effet, la vigne a été présente et en force, pour la production de raisins secs (toujours en activité) et un sirop médicinal («Xarab al Malaqui»). Avec la Reconquista, Malaga s’est à nouveau rapidement tourné vers le vin, mais la technique de l’asoleo, le séchage des raisins ou soleil, pour concentrer le sucre, est certainement héritée des producteurs de raisins secs. D’ailleurs, les deux activités coexistent toujours dans les grands séchoirs en plein air.
Tous les producteurs de vins doux ne l’utilisent plus ; de même, la technique de l’arrope, qui consiste à ajouter un concentré de moût cuit pour donner couleur et texture au vin, est moins généralisée qu’auparavant. Un autre caractère de la viticulture locale : l’élevage, qui fait notamment appel au système de la Solera, comme à Jerez. Pas de «flor», ici, mais les assemblages de millésimes sont la règle, de même que les assemblages de différentes provenances de raisins. Ce qui, malgré le petit nombre de cépages, permet d’obtenir une large palette, qui s’illustre déjà  par les robes.
Du côté des doux, on discerne trois grands types : les Vinos de Licor (minimum 15°, maximum 22°), les Vinos Dulces Naturales (avec un minimum de 244g de sucre) et les Vinos Naturalmente Dulces (+ de 300g de sucre).
Et au sein de ces catégories, en fonction du vieillissement, 6 mentions : Joven/Palido (sans adjonction d’Arrope, et sans vieillissement), Málaga (de 6 à 24 mois de fût), Noble (de 2 à 3 ans), Añejo (de 3 à 5) et Trasñejo (plus de 5 ans). Vous avez dit «confusing» ? Je ne vous donne pas tort. D’autant que d’autres mentions sont communément utilisées comme Lágrima (vin de saignée, sans pressurage ni fortification, deux ans de vieillissement), Pajarete (sans Arrope, et entre 45g et 140g de sucre), Mastro (fortifié) Borracho, Tierno (mistelle de raisoins passerillés) ou encore, selon la couleur, Rojo Dorado, Dorado, etc…
Tout ceci mérite sans doute d’être à la fois dépoussiéré et mieux expliqué. Le plus important, cependant, reste que les vins sont intéressants.

 

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Raisins en cours de séchage au soleil andalou


Aussi en sec

A noter que la province ne propose pas que des vins doux ou fortifiés. Une deuxième DO, dévolue aux vins secs, a vu le jour voici quelques années: Sierras de Málaga. Une bonne partie de la production de ce type de vin se concentrant autour de Ronda, une sous-zone a également été définie  Serrania de Ronda. Il s’agit de cépages venus d’ailleurs : syrah, tempranillo, cabernets, merlot  mais aussi, et c’est plus surprenant, petit verdot, pinot noir ou lemberger. Ces vignes généralement  plantées entre 1990 et 2000 arrivent doucement à l’âge de la qualité. Les vins sont d’autant plus intéressants que le terroir transcende les choix d’assemblage. Autour de Ronda, les conditions climatiques sont assez exceptionnelles (les Romains, déjà, s’en étaient aperçu) : ensoleillement très généreux, mais aussi grosse amplitude thermique entre les saisons et entre le jour et la nuit (il s’agit souvent de vignes d’altitude). La plupart des vins présentent une belle acidité ou une minéralité des plus intéressantes, au moins pour ceux qui ne tombent pas dans le piège de la sur-extraction. Les degrés d’alcool sont généralement assez élevés, mais les vins trouvent un certain équilibre. Ronda peut certainement devenir une zone de grands vins. Chez certains (Schatz, Descalzos), c’est déjà le cas. Dans le cas de Schatz, la biodynamie aide, c’est certain.

Vous l’avez compris, j’ai été séduit par la démarche proactive du projet Conarte, mais surtout par ce qu’elle démontre de la volonté de bien faire des Malagueños, véritablement palpable. Cette région du bout de l’Europe, accablée de soleil et de préjugés, s’est prise en main, elle regorge de projets ; non seulement ses vins doux traditionnels revivent, mais elle se lance avec un certain succès dans les vins secs. Les deux DO, Málaga et Sierras de Málaga, ont cessé de perdre en surface et en nombre de viticulteurs; on en compte aujourd’hui 535, qui fournissent 28 bodegas. La partie n’est pas gagnée, cependant. La région intéresse les investisseurs, c’est sûr. Mais la réussite n’est pas qu’une question d’argent, c’est aussi une question d’état d’esprit. Entre les deux écueils que sont le respect aveugle des usages antiques et le «consumer driven marketing», le chenal est étroit.
Ah, j’oubliais. Dorénavant, quand on vous parlera de Málaga, s’il vous plaît, ne répondez plus: «ah oui, les vins cuits…»…

Ma sélection

Outre les vins présentés sous le label Málaga Conarte, nous avons pu déguster l’ensemble de la production des caves retenues, et même quelques autres. Voici notre sélection de producteurs. Pour chacun, nous avons mentionné le ou les vins qui nous semble le mieux les représenter.

Pour les doux :

-Bodegas Jorge Ordoñez (Malaga) : Victoria**** & «3»****
-Quitapenas : Málaga Viejo Abuelo 1996 Trasañejo (PX-Moscatel)****
-Bodegas Málaga Virgen :  Reserva de Familia PX *** (*)
-Antigua Casa de Guardia : Málaga Pajarete 1908***
-Bodegas Bentomiz :  Ariyanas Blanco Dulce Moscatel***
-Telmo Rodríguez : Molino Real Moscatel
-Tierras de Mollina :  Carpe Diem Malaga Trasañejo***
-Muñoz Cabrera/Dimobe : Zumbral Moscatel***
-Gomara : Málaga Trasañejo Solera (PX-moscatel)***

Pour les secs :

-Bodega Schatz (Ronda) : Chardonnay 2006***(*), Petit Verdot 2004 ***
-Descalzos Viejos (Ronda): DV 2006 merlot garnacha cabernet***(*)
-Bodegas Jorge Ordoñez (Malaga): Botani (muscat sec) ***

-Bodega Chinchilla Doña Felisa*** (Ronda) : Chinchilla Nuevo Tempranillo 2006***

                                                                                        Hervé Lalau


Les adresses des firmes citées seront publiées dans un prochain In Vino Veritas.

06:27 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne | Tags : vin | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

12 novembre 2008

AOC, appellations d'Origine à prix Cassés

J'ai reçu jeudi dans ma boîte le dernier prospectus de Lidl, qui propose notamment un Cava à des conditions alléchantes: 3,99 euros la bouteille (au lieu de 4,99). La marque (Arestel) est peu connue (on dirait un nom de réseau téléphonique), mais à ce prix-là, qui a besoin de la caution d'une marque?

Enlevez le verre de la bouteille, l'étiquette, les accises, la TVA, le transport, c'est déjà magique qu'il y ait du raisin dans la bouteille, non? Et espagnol, de surcroît!

Au fait, dans le même prospectus, il y a un sherry à 1,99 euro. Parlez après ça des traditions andalouses, des familles de maîtres de chais, de la noblesse de la solera... Vous m'en mettrez pour 50 centimes!

 

07:08 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne | Tags : vin | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |