02 décembre 2011

Jumillagate, Campogate, Millergate, Parkergate?

Résumé des épisodes précédents, pour les oenophiles qui reviendraient de Mars ou qui vivraient la tête dans le sable…

L’information initiale été révélée sur Facebook par Vincent Pousson le 26 octobre, puis reprise sur le site de Jacques Berthomeau, sous la forme d’une copie de mail. Sur ce mail, l’association des vignerons de la région de Murcia (Asovin) demandait à ses membres de payer une grosse somme d’argent pour accueillir le critique Jay Miller, représentant officiel de Robert Parker en Espagne. Le démarchage n’était pas le fait du critique lui-même, mais d’une société de relations publiques, la Wine Academy of Spain. L’Asovin se chargeait de réunir les fonds auprès des producteurs, sur la base d’une contribution par visite et par échantillon présenté (à la dégustation et au «masterclass»).

Pas de quoi fouetter un chat? Peut-être que si, quand même, comme on va le voir.

L’histoire aurait  fait moins de bruit si M. Parker n’avait déclaré, il y a bien longtemps, que ses collaborateurs comme lui-même n’acceptaient jamais aucune contribution, afin de préserver l’indépendance totale des contingences matérielles qui, selon lui, sied à un critique.

La polémique aurait même pu être étouffée dans l’œuf, car le mail d’Asovin à ses membres était  confidentiel;  diffusé sans l’autorisation de ses auteurs, ceux-ci le jugeaient donc nul et non avenu. Ce qui est un peu facile, tout de même, car dans les faits, les clauses de confidentialité ont une valeur inversément proportionnelle au nombre de gens à qui on les envoie.  

Mais ce petit message "sans existence légale" a provoqué une vague de réactions venues de là où on ne les attendait pas; de producteurs d’autres régions qui avaient refusé les propositions de la Wine Academy of Spain (car le cas de Murcia était loin d’être isolé). Ceux de la DO Madrid, notamment.

Malgré des demandes insistantes et répétées de la part de M. Campo et de ses collaborateurs, qui tentaient d’organiser une visite de Jay Miller dans la DO Madrid à son retour de Navarre, l’été dernier, les responsables de la DO ont décliné cette offre. Cette offre, vous la jugerez alléchante ou indécente  selon ce que vous pensez de la critique viticole. 

Alléchante, si vous considérez que la Wine Academy of Spain était disposée à baisser son prix de moitié (de 40.000 à 20.000 euros). Indécente, si vous considérez que les autres régions ont sans doute payé le prix plein, et surtout (mais je me situe là dans une perspective journalistique quelque peu hors de propos), si vous considérez le simple fait suivant: le refus de la DO Madrid signifie que les vins de la région, non dégustés, non visités, risquent bien de ne pas figurer à la place qu’ils méritent dans le prochain guide que Parker prépare sur les vins d’Espagne.

Des preuves de tout ce qui vient d’être dit existent, elles ont été publiées sur plusieurs sites espagnols ou britanniques.

En voici quelques uns: ICI, ICI et ICI

Et maintenant, passons aux réactions des intéressés. Quand ils daignent en faire connaître.

Malgré tout ce qui a été mis sur la place publique, Robert Parker, interpellé à ce sujet par ses lecteurs, affirme qu’il a mené sa propre enquête et que rien n’en est sorti, qu’il s’agit de rumeurs infondées. Il dit même qu’il laisse aux services juridiques de M. Campo le soin de réagir.

Pourtant, à mon sens, ce n’est pas M. Campo qui est en cause. Le système qu’il a mis en place n’a rien d’illégal, chacun est libre d’accepter ou de refuser les propositions de la Wine Academy of Spain, M. Campo joue son rôle d’impresario, un point c’est tout.

Le vrai problème, c’est plutôt que M. Jay Miller se prête à cette exploitation de son image (et de celle du Wine Advocate). Et que nolens volens, M. Parker accepte que la ligne de conduite qu’il a fixée au Wine Advocate soit transgressée.

Ce qui a commencé sous le nom de Jumillagate, puis de Murciagate, n’a pas à devenir le Campogate. Mais cela risque bien de devenir le Parkergate si M. Parker refuse de se justifier.

Je ne le souhaite pas. D’abord, parce que je n’ai aucune raison de ne pas faire confiance à M. Parker, a priori.

Mais aussi et surtout parce que je pense que cette affaire risque de décrédibiliser l’ensemble de la critique vineuse, qui ne le mérite pas. Non, nous ne sommes pas à vendre!

J’ai lu les réactions de certains confrères. Notamment celle de Michel Bettane, de retour de la conférence Wine Future de Hong Kong, organisée par M. Campo. Le grand critique français dit que les producteurs qui voudraient acheter des critiques sont des idiots. Je ne lui donne pas tort. Mais je trouve qu’il botte en touche, sur ce coup là.  Car les producteurs n’achètent que ce qui est à vendre, que ce qu’on leur propose.

En l’occurrence, ce que M. Campo propose, un «all-included  package» avec dégustation, visite de M. Miller et même, conférence. M. Campo semble d’ailleurs y puiser un argument pour dire que les dégustations sont libres, que seules les conférences sont payantes.

Cela est contredit par les documents publiés par les vignerons concernés.

Comme cet email de Pancho Campo lui-même, envoyé à la DO Madrid en date du 4 juin, à 15h30:

“Des visites privées qui ne sont pas à l’agenda prévu, comme celle-ci, sont très rares, et pas à un prix inférieur à 40.000 euros. Le fait que Jay ait accepté de rester deux jours de plus, et pour la moitié du prix habituel, est un miracle et une opportunité que Madrid aura du mal à avoir à nouveau”.

Mais surtout, c’est loufoque: qui à Madrid, à Murcia ou ailleurs, irait payer 40.000 ou même 20.000 euros juste pour écouter M. Miller? Et de quoi parlerait-il ? Vous expliquerait-il comment faire votre vin? Comment le vendre? Parlerait-il philosophie ou politique? Vous donnerait-il sa recette de l'apfelstrudel?

Non, il va de soi que le seul intérêt dans la location à la journée de M. Miller, pour une DO et pour ses producteurs, c’est que leurs vins puissent être notés et commentés, si possible avantageusement, dans le Wine Advocate et son guide.

Le reste, c’est du pipeau.

J’ai longtemps hésité à évoquer à nouveau de cette histoire, et je ne l’aurais peut-être pas fait si à plusieurs reprises, je n’avais senti la réticence de certains interlocuteurs d’en parler et surtout, d’en publier quelque chose.

Il y a d’abord ceux – les éditeurs, principalement - qui pensent que ce n’est pas leur rôle que d’accabler un concurrent, que le lecteur pourrait penser qu’il s’agit d’un règlement de compte. Ou qui se disent que le râteau pourrait bien leur revenir à la figure.

Il y a aussi ceux – les «confrères», surtout – qui pensent que c’est trop facile de vouloir jouer les Monsieur Propre, que c’est cracher dans la soupe.

Je crois qu’ils ont tort.

Personne n’a obligé M. Parker à fixer des règles de déontologie aussi draconiennes pour son Wine Advocate. Surtout quand elles semblent mettre en doute la moralité des autres critiques, moi le premier, puisque j’accepte des billets d’avion ou de train, et des chambres d’hôtel quand je me déplace dans le vignoble. Je vous rassure, je n’ai pas des goûts de luxe, et je ne mesure pas mes notes à la hauteur des plafonds ou à l’abondance du petit-déjeuner.

Aussi, si M. Parker permet qu’on transgresse ces règles, si lui ou un membre de son équipe ne se comporte pas de la façon dont il pense que les vrais critiques doivent se comporter, alors il est normal qu’on lui demande de s’expliquer.

Ce n’est pas déblatérer, c’est seulement faire preuve d’un peu de sens journalistique.

Ce sens journalistique, je ne l'invoque pas à titre personnel: cette enquête, ce n’est pas moi qui l’ai menée mais mes collègues Vincent Pousson, Jim Budd et Harold Heckle.

Je trouve que ces trois-là ont fait honneur à notre profession, si souvent taxée de compromissions, de laxisme. J’aimerais qu’on fasse montre de plus de solidarité à leur encontre dans la presse spécialisée. Qu’on ne balaie pas leurs efforts d’un revers de la main, comme s’il s’agissait de ragots, mais qu’on examine plus sérieusement le pourquoi et le comment, qu’on s’interroge aussi sur les raisons pour lesquelles ni Parker, ni Miller, ni Campo, ne se donnent la peine de répondre à des questions simples et factuelles, et se bornent à évoquer l’éventualité de poursuites en diffamation.

Quelle diffamation, à propos? Je le répète, il n’y a rien d’illégal dans tout ce qui est invoqué, c’est juste un problème entre M. Parker et son éthique personnelle.

Je lui souhaite de le régler rapidement, pour pouvoir passer à autre chose, pour pouvoir moi-même continuer à pratiquer mon métier la tête haute et même, à en vivre.


PS. Le "deal" a bel et bien été signé entre la Wine Academy of Spain et Jumilla, Jay Miller est bien venu, on en parle ICI.  La réaction d'un lecteur (anonyme) de ce dernier site est édifiante: "y cuanto nos cuesta que traigan a este hombre porque de gratis no viene" (Et combien ça nous coûte qu'on fasse venir ce type, car il ne vient pas gratuitement).

00:27 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne, Etats-Unis | Tags : jumillagate, parker, critique vineuse, dégustation | Lien permanent | Commentaires (9) | | | |

26 novembre 2011

La Buena Vida, la bonne adresse

Quand on parle de vins, on parle souvent des producteurs, et c'est normal. Parfois aussi, des oenologues, des consultants ou même des chroniqueurs, des gourous du vin.

Il y a pourtant une autre catégorie de gens très importants dans la diffusion du vin; et idéalement, du bon vin. Ce sont les importateurs. Qu'ils soient agents de marques ou vrais importateurs, qu'ils achètent et revendent le vin ou qu'ils touchent des commissions.

Pour les consommateurs des pays non producteurs, ils sont les intermédiaires indispensables, les passages obligés. Que le producteur choisisse le mauvais importateur, et son vin, aussi intéressant soit-il, peinera à trouver son public. Dans bien des cas, même, le producteur se découragera et abandonnera ses efforts, déduisant que le pays en question n'est pas intéressé.

En Belgique, par exemple, cela nous vaut de ne connaître qu'une petite partie de l'offre de vins sud-africains. Aussi, quand j'entends mes confrères belges me dire qu'ils n'ont jamais rien bu de vraiment bon qui provienne de ce pays, je trouve dommage qu'ils doivent se faire une idée sur la foi d'une sélection incomplète.

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Au Mas d'en Gil, dans le Priorat (Photo H. Lalau)

Il y a des contre-exemples, bien sûr. Certains importateurs sont des passionnés au moins autant que des vendeurs, ils tiennent à proposer l'offre la plus pointue et la plus large possible.

C'est dans cette catégorie que je range Wim Vanleuven, de La Buena Vida.

Comme son nom l'indique, il est Flamand. Comme le nom de son entreprise l'indique, il est spécialisé en vins espagnols.

Et quand je dis spécialisé, je devrais plutôt dire "hanté". Son offre, c'est sa promesse: proposer le meilleur de l'Espagne. Vaste programme, mais qu'il parvient à tenir.

Voyez plutôt ICI

Son site, ce n'est pas seulement un catalogue, c'est une petite encyclopédie du vin espagnol...

Je ne sais pas ce qui est le plus remarquable chez lui. Qu'il parvienne à attirer les grands noms, les Vega Sicilia, les Toro Albala, les Raul Pérez, les Pingus, les Mas d'en Gil, les Palacios, les Albet i Noia, les Pazo de Senorans, les Vina Mein, les Gramona, les Valdueza..., tous ces noms qu'on retrouve année après année dans les guides ou dans les magazines (et même sur ce blog, parfois, car  j'en ai visité plusieurs). Ou bien qu'il mette son point d'honneur à proposer les étoiles montantes de toutes les dénominations qui peinent à sortir de l'anonymat, de Valdeorras à El Hierro en passant par Mentrida, Terrerazo ou Mallorca...

En plus, et ce n'est pas pour me déplaire, il a la fibre écologique - la plupart des domaines qu'il représente sont bio, biodynamiques ou sympathisants.

La semaine dernière, chez In Vino Veritas, nous avons pu apprécier quelques unes de ses dernières trouvailles; le superbe PX Cream de Toro Albala, qui pourrait inspirer un commentaire long comme un jour sans vin. Artazu, aussi, dont nous n'avons finalement pas retenu l'Artazuri - et ce n'est pas faute de l'avoir défendu! Peut-on vraiment reprocher à un vin d'être trop séducteur? 

Pour en revenir à Wim et à la Buena Vida, ils illustrent parfaitement mon propos: le vin, c'est d'abord une affaire d'hommes et de femmes. Pour que la rencontre se fasse entre un vin et son consommateur, il faut d'abord qu'une autre rencontre ait lieu, celle entre le producteur et son  ambassadeur. Celui qui devra en porter les couleurs sur son marché. Traduire le message pour des consommateurs qui ne partagent ni la langue de l'élaborateur, ni son style de vie, ni ses habitudes alimentaires, mais qui n'en sont pas moins, on l'espère, ouverts à la découverte.

Tant qu'il y aura des gens comme Wim, je ne me fais pas trop de soucis pour cette découverte et pour l'avenir des beaux vins dans ce pays.

Chronique libre de toute publicité - ça vient du coeur, pas du portefeuille!

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Espagne | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |