08 novembre 2013

En Navarre

Voici quatre siècles, dans sa pièce "Peines d’Amour Perdues", le grand Shakespeare prédisait: «La Navarre fera l’admiration du monde». Il ne pensait pas au vin, bien sûr. D’ailleurs, le mot était ironique. De plus, «sa» Navarre était celle d’Henri IV, au Nord des Pyrénées – celle qui deviendra française sous le nom de Béarn. Qu’importe, la citation est toujours utilisée aujourd’hui par la DO Navarra. Le plus drôle, c’est qu’elle pourrait bien se révéler prémonitoire.

Petite communauté autonome au pied des Pyrénées, ancien royaume entre France et Castille, la Navarre est aujourd’hui une région vineuse qui vaut mieux qu’un sourire amusé à l’évocation d’un verre de petit rosé de terrasse.

Tentative de réhabilitation.

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Pour les buveurs de chiffres

La Denominación de Origen Navarra englobe quelque 18.500 ha de vignes. Elle se divise en 5 grandes zones. Du nord au sud: Baja Montana (2.550 ha), Tierra Estella (3.050 ha), Valdizarbe (1.475 ha), Ribera Alta (5.360 ha autour d’Olite) et Ribera Baja (5.500 ha, tout au sud).

Ces zones se distinguent surtout par la climatologie - Baja Montana et Ribera Alta sont les plus arides. Globalement, la Navarre présente de grosses amplitudes de température entre jour et nuit ; c’est aussi la limite nord de la vigne pour l’Espagne. Bref, de bonnes conditions pour une viticulture de qualité.

Celle-ci y est très anciennement implantée. Au Moyen Age, le pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle, dont les différents chemins se rejoignaient à Puente la Reina, au cœur de la région, relança le secteur, fournissant une nouvelle clientèle.

 

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Traditionnellement, le grand cépage régional est le grenache. On l’utilise encore pour les rosés, friands et colorés (le fameux Gran Feudo de Chivite en reste un excellent exemple). Pourtant, il a cédé pas mal de terrain, au fil des années; non seulement au tempranillo, mais aussi aux incontournables cépages bordelais, admis dans la DO. L’explication est assez simple : au milieu du XXème siècle, l’exode rural au profit de Bilbao en plein développement portuaire et industriel voit la campagne navarraise se désaffecter. Le vignoble abandonné périclite. Les vieux grenaches s’arrachent ou sont laissés à l’abandon. Vers la fin des années 1970, un regain d’intérêt pour la viticulture se traduit par l’arrivée du Merlot, du Cabernet et du Chardonnay. La Navarre se voulait alors à la pointe ; elle voyait dans cette internationalisation une garantie de développement et de pérennité pour sa viticulture. Quelques belles parcelles de vieux grenaches ont heureusement échappé au formatage. Aujourd’hui, elles livrent quelques excellents vins rouges qui se démarquent de la production globale.

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En blanc, la viura (macabeu) est contestée par le chardonnay. Quoi qu’il en soit, cette dernière couleur n’est pas le cheval de bataille de la région, sauf aux endroits plus élevés, baignés de fraîcheurs vespérales. La production de vin blanc ne dépasse guère les 5% du total produit.

Pour en revenir aux rouges, on trouve aussi bien des assemblages élaborés (type tempranillo-cabernet-graciano) que des 100% tempranillo, des 100% grenache ou des tempranillo-grenache, mais surtout des assemblages à la bordelaise, merlot cabernet, nuancés ou non de tempranillo ou plus rarement de grenache. Enfin, la région propose toute la palette des types d’élevage dont l’Espagne détient le secret, du vino joven au grand reserva en passant par les reserva et crianza.

Rappelons qu’il ne s’agit pas là d’une hiérarchie qualitative – certains vins «sin crianza» se révèlent bien plus intéressants que des Reservas... En moyenne, les Navarrais obtiennent de bons résultats dans toutes les catégories, les bons domaines évitent la tisane de bois qui assèche les vins.

Pour illustrer le propos, voici une courte description de quelques bodegas visitées.

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Irache (Tierra Estella)

Cave privée (famille Santesteban), Irache se situe dans la zone d’Estella «qui donne bon pain et excellent vin», comme dit le premier guide édité pour les pèlerins de Saint Jacques, le Codice Calixtino (12ème siècle). La bodega, située aux abords immédiats du Monastère d’Irache, est d’ailleurs célèbre pour sa fontaine de vin, ouverte à tous les pèlerins. La gamme s’est considérablement élargie ces dernières années et voit notamment apparaître un potentiel «Vino de Pago», le Prado de Irache.

Mon préféré: Real Irache Gran Reserva.

Bodegas Castillo de Monjardín (Tierra Estella)

Située dans la vallée de San Esteban, le domaine compte 155 ha en culture, dont 62 ha de Chardonnay (Tempranillo, Cabernet Sauvignon et Merlot font le reste). Le vignoble, assez élevé (650 mètres), offre aux raisins une relative fraîcheur, qu’on retrouve dans la gamme étendue des vins proposés. Cette fraîcheur privilégie la production des blancs.

Mon préféré: Castillo Monjardín Chardonnay Reserva.

Bodegas Ochoa (Ribera Alta)

Maison familiale établie à Olite – cité médiévale de toute beauté (ruelles typiques, église, château…), mais aussi grand centre viticole de la Navarre. Les chais d’Ochoa viennent d’être regroupés aux abords de la ville et la bodega y produit quelques 700.000 bouteilles par an. Son vignoble de 143 ha est situé à Olite même, mais aussi à Traebuenas, plus au sud, dans une zone très aride – lorsque les vins de ces parcelles sont vinifiés séparément, ils portent la mention Finca del Bosque.

Ochoa est une maison dynamique, qui n’hésite pas à se remettre en question – des essais vont être menés sur des vignes enherbées, une parcelle va passer en biodynamie ; la maîtrise de l’élevage en barrique est également de plus ne plus précise – il faut dire qu’avec sa fille Adriana, œnologue passée par Bordeaux, Toulouse, mais aussi l’Australie (elle y a vinifié du tempranillo !), Javier Ochoa a trouvé un digne successeur.

Mes préférés: Ochoa Graciano & Garnacha, Ochoa Tempranillo Crianza, Ochoa Moscatel 2006.

Piedemonte (Ribera Alta)

Toujours à Olite, nous voici dans une toute autre structure, celle d’une coopérative de 80 membres (capacité: 4 millions de litres !). Celle-ci fournit la distribution espagnole en vins à marques propres, mais mise surtout sur sa marque Piedemonte.

Ses installations sont à la pointe de la technologie, un système de primes à la qualité permet d’isoler les apports de meilleure qualité pour la marque.

Mon préféré: Piedemonte Reserva (merlot, tempranillo, cabernet sauvignon).

Bodega Inurrieta (Ribera Alta)

La cave, née en 2000, produit environ un million de bouteilles. Les parcelles s’étagent sur plusieurs niveaux de 300 à 500 m; sols à dominantes calcaires, le long du rio. Excellent rapport qualité-prix.

Mes préférés: Mediodia Rosado (type rosé de repas), Cuatrocientos Crianza (merlot cabernet).

Chivite (Ribera Baja)

Le créateur du fameux Gran Feudo reste une cave de référence pour la Navarre –  elle est régulièrement citée au classement des meilleurs bodegas d’Espagne. Son berceau est à Cintruénigo, tout au sud (région de Tudela, en bordure de la Rioja) mais depuis les années 1990, Chivite s’est constitué un grand domaine de 128 ha à Aberin, près d’Estella (Señorio de Arínzano), qui vinet de recevoir la consécration de la mention « Vino de Pago » (sorte de grand cru exceptionnel en version espagnole – ils ne sont qu’une demi-douzaine pour tout le pays.. La firme produit maintenant également des Riojas (sous l’étiquette de Viña Salceda) et bientôt des Ribera del Duero.

Mes préférés: Chivite Viñas Viejas (Grenache-Tempranillo), Chivite Colección 125 Reserva,Chivite Colección 125 Vendimia Tardia.

Artazu (Ribera Baja)

Ou la sublimation du Grenache ! Venu de la Rioja, Juan Carlos Lopez de Lacalle, du groupe Artadi, voulut d’emblée démontrer le potentiel du grenache de Navarre. Les vignes de plus de 60 ans achetés en 1996 sur Artazu (10 ha), donnèrent le meilleur d’elles-mêmes dès le millésime 2000. Les parcelles s’étagent de 400 à 600 mètres. Arrosées annuellement de 700mm de pluie, elles jouissent d’une température moyenne de 13-14°C, des conditions idéales !

Mes préférés: Artazuri Garnacha, Santa Cruz de Artazu.

Nekeas (Valdizarbe)

Valdizarbe signifie la vallée fatigante, car à l’époque du cheval, les vignes, dispersées sur plus de 15 km réclamaient leur quota de sueur. Pas étonnant que le vignoble ait été abandonné par la coopé locale dans les années 80. Il a heureusement été réveillé par des investisseurs privés dans la décennie suivante. Ceux-ci ont mis à profit les différences de sols et d’expositions où seule la protection d’une sierra permet à la vigne de porter de beaux fruits en cette limite nord de la culture pour l’Espagne. Les 240 ha que comptent aujourd’hui la cave engendrent des cuvées très expressives.

Au hasard des vignes, on trouve quelques clos de grenaches de plus de 80 ans, buissons vénérables mais toujours ardents, complantés avec des cépages blancs, un beau cognassier au milieu, image éparse d’une réalité disparue. Pas facile pour la vendange, mais incomparables…

Mes préférés: Nekeas Chardonnay 2006, Nekeas Crianza, Nekeas El Chaparral de Vega Sindoa Garnacha (cette cuvée ne se fait que dans les grandes années).

Señorio de Otazu (Valdizarbe)

Un site marqué par l’histoire ! Ancien palais des seigneurs d’Otazu et Eriete, il est aujourd’hui complètement rénové et agrandi côté cave par un immense chai de vieillissement, voûte en béton aux allures d’une crypte gigantesque. Le domaine s’étale sur 400 ha et possède le vignoble le plus septentrional d’Espagne, 110 ha de tempranillo, cabernet, merlot et chardonnay plantés à partir de 1991 au pied du Peña de Echauri.

Mes préférés:  Palacio de Otazu Chardonnay, Palacio de Otazu Dimensión (Tempranillo, Merlot et Cabernet Sauvignon).

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Une région dans le vent

Le paysage navarrais se ponctue d’un nombre invraisemblable d’éoliennes. Où que porte le regard, il s’accroche à une poignée de ces gros ventilos qui moulinent au moindre souffle d’air. C’est efficace ! Déjà en 2006, la région se déclarait électriquement autosuffisante à concurrence de 60%, elle compte l’être à 100% d’ici deux ans…Et même revendre son excédent énergétique d’ici quelques années. Quand on vous disait que la Navarre étonnerait le monde…

En tout cas, cela donne confiance dans l’air qu’on y respire, et par voie de conséquence, dans les vins qu’on y boit.

Texte & photos: Hervé Lalau

Contacts:

Bodegas Irache, Tél.:+ 34 948 55 19 32, irache@irache.com

Ochoa, Tél.: 948 74 00 06, info@bodegasochoa.com

Bodegas Castillo de Monjardín, Tél.: +34 948 537 912,  cristina@monjardin.es  

Nekeas, Tél.:+34 948 350 296 carlos@nekeas.com

Bodega Otazu, Tél.: +34 948 329 200, export@otazu.com  

Chivite, Tél.: +34 948 81 10 00, info@bodegaschivite.com

 

 

 

00:22 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

29 octobre 2013

Le vin, patrimoine culturel bientôt reconnu

C'est une sorte de serpent de mer que la reconnaissance par la loi de la dimension culturelle du vin en France.

On en parle depuis des lustres (alors qu'en Espagne, la loi sur la vigne et le vin a été votée il y a dix ans).

Mais maintenant, il y a une proposition de loi en bonne et due forme, déposée sur le bureau du Sénat par le Sénateur de l'Aude Roland Courteau.

Celle-ci a l'avantage d'être claire, en un seul et unique article: «le vin, produit de la vigne, fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé, en France».

Claire, il faut croire qu'elle ne l'est pas encore assez, puisque cette proposition devra d'abord passer par le crible de la Commission des Affaires économiques du Sénat avant d'être présentée en séance publique au Sénat.

Puis, si elle est votée à la chambre haute, il lui faudra encore être votée à l'Assemblée Nationale. Pour cela, il faudra bien sûr que le gouvernement, qui a curieusement la maîtrise de l'ordre du jour de l'Assemblée, ou peu s'en faut, juge utile de la mettre dans ses priorités.

Bref, ce n'est sans doute pas demain que la loi Courteau sera promulguée.

Et que changera-t-elle, au fait? Que dit-elle que nous ne sachions déjà mais qui ne soit bafoué tous les jours que Bacchus fait par la Loi Evin et ses avatars de la jurisprudence?

Et même si je ne peux qu'adhérer au principe - le vin est effectivement un produit de culture - je ne peux m'empêcher de constater que de grands pans du patrimoine national prétendument protégés sont laissés à l'abandon en France (je pense au Château de Chambord); et qu'en moyenne le consommateur "moderne" semble plus intéressé par le vin boisson (pur ou aromatisé) que par le vin culture. Quand il s'y intéresse.

Je ne suis pas sûr qu'une loi puisse renverser les choses.

Amis lecteurs, je vous sais oenophiles, pour la plupart - vous ne seriez pas là sinon. Mais je sais aussi que nous ne sommes qu'une minorité dans ce pays. Ne prenons donc pas notre passion pour une généralité.

Au fait, en Espagne, la Ley de la Viña y del Vino a été promulguée en juillet 2003. Il me faut malheureusement constater que depuis, loin de rebondir grâce à cette consécration légale, la consommation de vin n'a fait que baisser en Espagne (encore -6% en 2012).

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Exposé des motifs de la Loi de la Vigne te du Vin (2003, Espagne): "Le vin et la vigne sont inséparables de notre culture".

Attention, je soutiens l'initiative de M. Courteau. Mais je dis seulement qu'elle ne suffira pas.

J'appelle donc de mes voeux, d'une part, une réinterprétation de la loi Evin, qui libère le vin de son carcan.

Et de l'autre, j'appelle à un renforcement des contraintes à la production (au moins en AOC).

Non à la chaptalisation, à l'enrichissement, à la cryoextration, à la réacidification, à l'irrigation, à l'osmose inverse, aux levures aromatisées, non à tout ce qui fait que le vin nous ment - à cette condition seulement, il méritera le nom de produit culture. Et avec ce joli nom, non seulement la protection du législateur, mais aussi un intérêt renouvelé du consommateur.

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Espagne, France, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |