10 juin 2010

Quelques jours dans la vie d'un vigneron transatlantique

Derniers instants au Québec. L'heure des bilans.

Ces deux derniers jours, j'ai suivi Hervé Durand dans son fief de Dunham, au Sud des Cantons de l'Est, presque sur la frontière américaine - que nous nous sommes bien gardés de traverser.

Deux jours où j'ai pu partager en temps réel le quotidien d'un vigneron d'aujourd'hui - un vigneron particulier, tout de même, puisqu'il a un pied de part et d'autre de l'Atlantique.

Hervé se bat donc comme un beau diable contre tous les aléas naturels, techniques ou administratifs. Il est sidérant de constater qu'aujourd'hui, un vigneron passe autant de temps à remplir des déclarations, à justifier son activité, à quémander.

Hervé D

Hervé Durand sur la borne du Canada

 

Actuellement, Hervé et son fils Guilhem replantent en Costières des vignes qu'ils ont arrachées dans le cadre d'un Plan européen d'aide à la modernisation. Mais ils doivent le faire rapidement, et la pluie ayant détrempé le sol, leur pépiniériste a pris du retard, ils ont donc des craintes pour la reprise des jeunes plants. Il serait sans doute plus sûr d'attendre l'an prochain, mais cela voudrait dire tout planter en même temps, car le Plan ne leur laisse que deux ans pour le faire, et en quelques semaines, ils n'y parviendraient pas.

Au Québec, Hervé parle aussi de plantations. La viticulture est ici à un tournant. L'Orpailleur, son domaine, a misé, voici 25 ans, sur un hybride champenois, le seyval, ainsi que sur le Vidal de l'Ontario (ce dernier, pour ses fameux vins de glace). Faut-il continuer à en planter ou bien se tourner vers d'autres cépages? Quelle stratégie adopter à long terme, alors que le cadre réglementaire de la viticulture est encore incertain au Québec?

De plus, Hervé est actif dans la vie associative; avec d'autres, il réfléchit à l'avenir des Costières - pas seulement celui de son Mas des Tourelles, celui de l'AOC en général. Le passage officiel en AOP, qui devrait intervenir dans les prochains mois, est un rendez-vous décisif.

Au Québec, le rendez-vous s'appelle certification, je vous en ai déjà parlé, et son associé Charles Henri de Coussergues, l'oenologue de l'Orpailleur, est en première ligne, puisqu'il préside l'association des Vignerons du Québec.

Et puis il y a le musée du vin romain, à Beaucaire - Hervé est un pionnier de l'oenotourisme - le vrai, celui qui repose sur l'intelligence. Il est plein de de projets pour étendre cette activité, la projeter vers l'avenir, aussi.

Il y a d'autres Hervé dans la viticulture de par le monde. Des gens de bien qui s'investissent corps et âme dans le vin. Tous leurs projets n'aboutissent pas, tous leurs combats ne sont pas toujours compris ni soutenus. Pour un visionnaire, combien de mesquins, de gagne-petits?

Au travers de ces quelques lignes, j'avais envie de leur rendre hommage.

 

 

 

00:15 Écrit par Hervé Lalau dans Canada | Tags : costieres, vigneron, quebec | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

09 juin 2010

Mon vignoble au Canada

Au pays de l'érable, où je me trouve actuellement, de plus en plus nombreux sont ceux qui se mettent à faire du vin. Mon confrère franco-québécois Jacques Orhon en parlait l'autre jour à Québec, il y a inflation de nouvelles caves dans le Nouveau Monde. Le Canada, malgré son climat, n'est pas épargné par cette épidémie.

Cette passion pour le vin est éminemment sympathique. Le problème, c'est que ces nouveaux chercheurs d'or, d'or liquide s'entend, ne tombent pas tous sur le bon filon, il y a un sérieux tamisage à faire, comme on peut le constater à la dégustation.

Dans le lot, on trouve d'abord les gentils amateurs, qui mettent des années à se rendre compte que même les hybrides ont besoin d'un peu de soleil pour donner plus qu'un rince-doigts citronné; il y a aussi les magouilleurs, ceux qui importent des moûts de régions plus favorisées par la nature et qui refusent curieusement de laisser certifier leur vignoble - difficile pour eux de justifier le volume de leur production, peut-être?

Enfin, il y a les gens très argentés qui se paient une danseuse. 

Osoyoos

B.C. for British Columbia... and "Bordeaux Cépages"

 

Parmi tous ces néovignerons, on trouve quand même quelques gens sérieux. Des gens qui prennent la peine de se documenter, de faire appel à des experts, de faire les choses dans l'ordre... Ou des grands groupes.

Parmi ces derniers, il y a le groupe Canadien Vincor (filiale de l'Américain Constellation), qui, pour l'occasion, s'est associé avec les Français de Gruaud Larose. De ce mariage est né un domaine au nom mi indien, mi bordelais, Osoyoos Larose. Les noces (qui datent d'une dizaine d'année) ont eu lieu dans l'Okanagan valley, au coeur de la Colombie Britannique.

"Pourquoi là?", me direz-vous. "Pourquoi pas?", comme répondait Dali à tous ceux qui s'étonnaient que le Maître plaçât le centre du monde devant la consigne de la gare de Perpignan.

Plus sérieusement, parce qu'avec la péninsule du Niagara, c'est sans doute un des seuls coins du pays ou l'on peut cultiver sans trop de problèmes des cépages classiques, et non des hybrides spécialement conçus pour les climats froids. Dans le cas qui nous occupe,  Oosoyoos  utilise les deux cabernets, le merlot,  le malbec et le petit verdot.

Mais bref, le gentil petit couple transatlantique nous propose une cuvée modestement intitulée "Le Grand Vin", dont j'ai pu déguster le 2005.

Un nom qui dit bien ce qu'il veut dire: les deux partenaires ont mis les moyens pour fournir un produit de prestige. Les cinq cépages cités plus hauts sont mis en contribution, dans des proportions très étudiées. Le Grand Vin est donC un vin travaillé; un vin bien élevé, aussi- et longtemps, à ce qu'il semble. Un vin d'oenologue - celui-ci s'appelle Pascal Madevoners.

Ce bon génie du vin a fait de son mieux pour tirer parti de ce que la nature et de jeunes vignes lui ont donné. Dans le verre, cela nous donne pas mal de fruits rouges au nez (cerise griotte, cassis) ce qui se prolonge en bouche; l'attaque est assez souple, arrondie par le bois, assez fin; mais la matière est fluette, l'acidité en finale est assez marquée, même si le côté guignolet sauve la mise.

Servi à Québec lors d'un repas des Sélections Mondiales, ce vin n'a pas fait l'unanimité; pour moi, il est respectable - il prouve en tout cas qu'on peut faire des rouges de qualité au Canada. Est-ce nécessaire? C'est un autre débat.

Une chose est sûre, la viticulture canadienne, toute sympathique qu'elle soit, a besoin d'être encadrée. Ce sera aux vignerons eux-mêmes de s'autoréguler, d'éliminer les escrocs, et de marginaliser les amateurs - qu'on les laisse vendre leurs vins sur place à quelques gogos, du moment qu'ils ne débarquent pas dans les magasins, où ils tireraient toute l'image de la production vers le bas. C'est tout l'enjeu des certifications. Les Pouvoirs Publics auront aussi leur rôle à jouer: les monopoles provinciaux de distribution des alcools seraient bien avisés d'exiger de leurs fournisseurs la fameuse certification, ou de contrôler le respect du cahier des charges des appellations là où elles existent...

 

 

 

00:45 Écrit par Hervé Lalau dans Canada | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |