16 octobre 2010

On a mis Lapierre en bière

Eric Boschman revient sur la disparition de Marcel Lapierre; et s'emporte au passage contre certains dévoyés du nature... (non, Olif, ce n'est pas pour toi).

On a mis Lapierre en bière

J’aurais préféré l’inverse, mais on ne peut pas toujours choisir. Saleté de vie. Je me demande pourquoi, comme sur les étiquettes des bouteilles de vin, personne ne met de pictogramme sur nos bulletins de naissance pour bien démontrer que vivre tue. Presque toujours trop rapidement. Marcel Lapierre est mort, et cela ne fera pas les choux gras de votre, habituelle, gazette à people. Marcel Lapierre est mort alors que beaucoup trop tant d’autres vivent encore. Et on dira encore que la vie est injuste. Ce n’est pas injuste, c’est carrément inique, amer.

Je vois bien que vous avez l’impression que là je suis en train de me répandre pour moi et deux ou trois super initiés et que vous avez envie de vous tirer pour lire les résultats de Jean-Michel Saive en page quarante deux. Faites comme bon vous semble, l’avantage de la presse c’est qu’elle permet de lire les deux articles sans manipulations excessives. Il suffit pour cela de tourner les pages dans un sens ou dans l’autre. Pas besoin d’appuyer sur le bouton rouge de votre zapette ou Dieu seul sait quelle autre singerie encore. En parlant de Dieu, je ne voudrais pas médire, mais j’ai l’impression que là-haut, il devait y avoir pénurie depuis quelques temps a voir le nombre de ses serviteurs talentueux faiseurs de pinard qu’il rappelle à lui, ça sent presque la mobilisation générale. Oh, là-haut, puisque l’on arrête bien le progrès, il serait pas temps d’arrêter les bêtises ? Il y a un tas d’autres gars rappelables, en pleine force de l’âge, même des qui font du sport en short dans les bois et tout et tout. Pourquoi les rares mecs que je connais vaguement dans le vignoble sont-ils tous candidats au départ prématuré ? MARRE à la fin. Mais bon, sang, ne tournez pas la page aussi vite. Restez, je vais vous raconter un peu qui était le Marcel avant d’être dévoré par le crabe.

D’ailleurs, suivant en cela l’exemple de Pierre Desproges, c’est décidé, ce soir, je vais bouffer un crabe pour me venger. Aujourd’hui, enfin jeudi, lors de la mise en terre de l’homme, les langues se sont déliées. Lui qui parlait vrai, peu, bien droit et surtout pas de bois, il doit tellement se retourner dans sa tombe à entendre les officielles éloges de circonstance que l’on pourrait le transformer en tunnelier. Parce que, pas de chance pour lui qui voulait surtout vivre tranquille le reste de son âge, l’homme est devenu une icône. Malgré lui presque. En faisant le vin tout simplement, suivant la voie tracée par Chauvet principalement, mais aussi quelques autres, il a ouvert une autoroute a un tas d’autres. C’est dément le nombre de médiocres pinardiers qui se réclament de lui aujourd’hui alors qu’ils ne sont que des nains sectaires.

Marcel Lapierre était jusqu'à la semaine dernière un genre de Pape, mon doigt vient de glisser et j’ai corrigé très vite, mais le premier mot apparu sur mon écran était papa, c’est peut-être plus vrais dans son cas. Il était, tentais je d’écrire, devenu le symbole des producteurs de vin nature. Alors qu’il était si loin de ces singeries. Lui, il rendait hommage à sa terre, à ses racines, a celles de ses vignes mais aussi à celles de ses ancêtres. Faire du vin est un acte simple qui demande énormément de travail. Et au moins il y d’apparences, plus il y a de boulot. Chauvet, pas celui de la grotte, le dieu du pinard, Lapierre, des gens simples, normaux, qui n’avaient pas besoin de s’uniformiser pour exister. Même pas membres d’une secte ni d’un courant, comment être à la fois membre et courant? Le Christ était-il Chrétien? Je sais, pour moi aussi c’est dimanche matin ou presque et ce genre de question entre le Nesquick et le pistolet à l’américain, ça me laisse un peu perplexe. Je vais me renseigner.

Pour en revenir au Marcel, grâce à un Goret de mes amis, il y presque vingt ans, je l’ai rencontré pour la première fois. Pas encore une star à l’époque. Non, calmez-vous, lui n’est jamais devenu une star, mais il n’était pas encore starifié par une bande de branleurs qui portent les mauvais vins, mais "NATURE", en bandoulière comme les stigmates d’une différence exceptionnelle. Ces c... ont oubliés que le vin est avant tout un plaisir, et qu’il doit le rester. Pas être pris en otage par des formes exclusives et des looks totaux assortis. Parce que, mazette, à Pèèèèèèris, pour aimer le vin nature, il ne s’agit pas d’oser se déguiser en bourge ou en bobo, il faut revêtir les oripeaux de l’appartenance souffreteuse, car la consommation de vin nature n’est pas à la portée des simples c... Il faut être initié. C’est un peu comme pour les films japonais en noir et blanc sous titrés en serbo-croate et restaurés par des Vénézuéliens refusant le régime de Chavez. Personne n’a envie de les voir tellement c’est hermétique, mais tout le monde s’en réclame, histoire de se positionner socialement.

Aujourd’hui le vin nature est un cordon de miss que les pseudo-intellos du pinard se mettent autour de la poitrine, histoire de justifier leurs tristes mines et leurs goûts douteux. Mais le Morgon de Lapierre, avant que d’être un étendard porté bien haut par un tas de gens qui ne comprennent rien au vin et à sa terre, était un vin rock & roll. Rock et vin, comme à l’époque ou le rock se demandait s’il allait mourir mais où il jouait avant de calculer. Depuis, il tourne en boucle et à un plan de carrière au départ de son garage, et le vin nature a généré une secte d’adorateurs un peu chiants.

Grâce un goret de mes amis, un jour de Rock et de vin, au Botanique à Bruxelles, je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans auront un peu de mal à connaître, j’ai mis le nez dans un verre de son gamay. Depuis, j’ai cette odeur si particulière calée quelque part au fond de mes neurones. Mélange d’épices, de poivre noir, de paille coupée, de cour de ferme, entre le rustique et le complexe. Personne ne parlait alors de vin nature. On parlait de vin difficile à faire sans soufre, mais personne ne faisait du vin pour souffrir. La rédemption dans la douleur, c’est tout un programme, ça fait marcher pas mal de monde depuis quelques années, mais c’est loin de l’idée du vin de l’homme. Le Beaujolais est fait pour être bu, simplement, comme tous les autres vins. Pas pour être glacé, torturé ou galvaudé par quelque producteur de jolies fleurs. Mais Marcel Lapierre lui a donné des nouvelles lettres de noblesse. Il y aura désormais l’avant et l’après. «Marcel, tu seras la pierre sur laquelle je bâtirai mon gamay». Je ne me rappelle plus vraiment qui a dit ça, mais c’est tellement vrai. A l’heure où la lumière semble poindre sur l’horizon économiquement extrêmement difficile du Beaujolais, un des hommes qui lui a rendu sa dignité et sa fierté tire sa révérence et s’en va au hasard sur les route du ciel. Ne serait pas là un signe de suprême élégance de la part de celui qui ne voulait pas être un maître ?  

Eric Boschman

Les vins de Marcel Lapierre sont disponibles en Belgique chez Jean-François Basin : 0496 28 48 48

00:56 Écrit par Hervé Lalau dans Beaujolais, Bourgogne | Tags : lapierre, boschman, nature | Lien permanent | Commentaires (7) | | | |

14 octobre 2010

Jacky Rigaux et la "guerre du vin"

Jacky Rigaux, dont je vous parlais avant-hier, m'adresse ce qu'il appelle "quelques bribes faites à la hâte" à propos de la polémique Bourgogne-Australie lancée par un de ces raccourcis saisissants dont les éditeurs ont le secret - en l'occurrence, Decanter, à propos de l'article d'Andrew Jefford. Mais laissons parler l'auteur du "Réveil des Terroirs"...

Le-réveil-des-terroirs1.jpgLe dernier livre de Jacky Rigaux

 

Il y a quelques années le BusinessWeek (septembre 2001) titrait "Wine War, How American and Australian wines are stomping the French ?" Suivait un très long article où il était rappelé que les classifications françaises,  la classification bourguignonne en particulier, étaiten trop compliquées... et contestable. L'avenir du vin ne pouvait être que dans une simplification de l'offre : basic wines, popular premium wines, super premium et ultrapremium wines. L'affichage du cépage, la vinification plus ou moins puissante, la note administrée par les critiques reconnus... devaient donner une lisibilité facile à déchiffrer pour une clientèle pressée de consommer , sans se poser trop de questions, prise dans cette civilisation moderne marquée par la vitesse, l'impatience, le désir de vouloir tout, tout de suite!  On était en pleine société de production-consommation où les différents vins de de cépage et de marque s'affrontaient à coups de marketing et de coups médiatiques! On n'avait pas encore mesuré l'inconséquence de cette infernale logique du profit avec les faillites de Madoff et compagnie !

Heureusement, dans le même temps, les amateurs devenaient de plus en plus nombreux, un peu partout dans le monde, les cercles et clubs de dégustateurs se développaient, des revues consacrées au vin sans publicité arrivaient à se faire une place, les premiers blogs d'amateurs apparaissaient.... Bref, aux côtés des consommateurs se développaient d'authentiques connaisseurs pour qui les valeurs du lieu de production des vins, avec tout le cortège d'histoire et de culture qui l'accompagnent, prenaient une importance toujours grandissante.

Ce mouvement de reconquête du vin par les amateurs était contemporain du "réveil des terroirs" activé par quelques gardiens du temple de la trempe d'Henri Jayer en Bourgogne, Léonard Humbrecht en Alsace, plus tard Didier Dagueneau en Loire.... Bien sûr il fallait que "les bonnes pratiques" reviennent sur le devant de la scène.

Un peu partout dans le monde on voit la réaffirmation de cette viticulture de "climat" comme on dit en Bourgogne, ou de "Terre Noble" comme le dit Ted Lemon en Californie. Pour accompagner ce mouvement les pratiques de viticulture biologique et surtout bio-dynamiques se développent. Alors on déguste à nouveau des Corton-Charlemagne, des Chevalier-Montrachet, des Meursault Perrières... qui expriment les saveurs du lieu où ils sont nés ! Plus on est en présence d'un terroir complexe, plus le raisin arrive à maturité physiologique optimale, moins il est besoin d'intervenir en vinification. Le vin prend alors sa direction et non celle que l'oenologue ou le winemaker lui imposent ! La traçabilité est évidente, les vins sont les plus naturels possibles, à savoir qu'ils n'ont besoin que d'un minimum de soufre pour pouvoir bien vieillir !

Les termes du débat sont donc clairs: vins techniques, de cépages et de marques où tous les artifices et ajouts oenologiques sont permis, ou vins de terroir où la recherche de la pureté d'expression passionne des vignerons-artisans, voire artistes pour quelques-uns. Ce qui est recherché alors c'est la diversité d'expression de ces vins de climat que l'on se plait à taster (à tâter) plus qu'à tester et à noter! Le goût et le charme d'un vin né d'une terre particulière n'ont rien à voir avec une éventuelle supériorité par rapport à un autre vin, mais se nichent dans la profondeur  et la subtilité de sa différence. Amateurs japonais, coréens, américains..., européens également bien sûr, se passionnent de plus en plus pour la recherche de ces plaisirs sans cesse renouvelés que les grands vins de "climats" procurent !

Jacky, j'aimerais bien pouvoir écrire aussi bien que toi  "à la hâte"....

06:33 Écrit par Hervé Lalau dans Australie, Bourgogne, Vins de tous pays | Tags : rigaux, terroir, vin, vignoble, wine war, climats | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |