08 septembre 2012

Pinots de Bourgogne: la réaction de Jacky Rigaux

Grand connaisseur de la Bourgogne, Jacky Rigaux me fait l'amitié de m'envoyer ce texte, en réaction à mon billet récent sur les médiocres performances des pinots noirs bourguignons lors des derniers Decanter World Wine Awards... Mais plus qu'une réaction, c'est une profession de foi, un plaidoyer pour les "vins de lieu", les vins qui sont "nés quelque part"... Je lui laisse la parole:

Pour moi, le vin relève du plaisir d'être, du plaisir de vivre, de plaisir de boire. Pour notre vie et survie l'eau suffit. C'est pour notre plaisir et pour activer l'altérité que le vin prend tout son sens. Le vivre ensemble, la culture en général, doivent beaucoup au vin. De tous temps, certains vins ont acquis une renommée plus grande que d'autres. Les vins de Bourgogne ont acquis la leur dès l'Antiquité, et Columelle prit appui sur ce vignoble, qu'on appelait jadis, Pagus Arebrignus, pour faire, dès le premier siècle de notre ère, une première esquisse d'une théorie du terroir : une variété de vigne (cépage) qui s'adapte à un lieu (terroir)... et bien sûr un homme pour consacrer ce mariage, avec toutes les bonnes pratiques requises !

rigaux,bourgogne,californieJacky a consacré un livre à Henri Jayer

Pas plus qu'on institua de mettre des notes à une symphonie ou un tableau, on ne mit jamais de notes aux vins, se contentant de les apprécier, jusque dans les années 1970. A partir de ces années là; et grâce à la grande médiatisation du fameux "Jugement de Paris" qui vit des vins américains battre des grands bordeaux, on a sorti le vin de sa dimension culturelle (une histoire, un lieu, un vigneron, une tradition...) pour en faire un objet de concours. La dégustation à l'aveugle, en appui sur l'analyse sensorielle qui privilégie le nez et simplifie les critères de bouche, remplaça la dégustation géo-sensorielle des gourmets qui s'était généralisée dans tous les grands vignobles européens à partir du Moyen-Age. Le vin sort alors de son contexte pour entrer dans l'univers de la note de dégustation et dans la logique agro-alimentaire de la société de production-consommation. La "dégustation à l'aveugle", bien nommée, déconstruit le vin pour lui donner de nouveaux descripteurs, en particulier le "bréviaire des arômes" où la composante fruitée se taille la première place au niveau aromatique et la puissance gustative ou la sucrosité seront plus valorisées que la minéralité, en bouche. N'oublions pas que nombre de critiques influents ont été élevés dans leur enfance au coca et aux aliments sucrés...

Ayant eu la chance de tisser une belle amitié avec Henri Jayer, j'ai retenu de lui quelques belles phrases à méditer de nos jours.  "Le vin n'est pas fait pour être reniflé, mais pour être". "Les jeunes vignerons doivent vivre avec leur temps et apprendre l'oenologie, mais pour s'en passer". "Le vin est plus affaire de philosophie que de technique". "Avec cette détestable manie moderne de mettre des notes aux vins, il ne faut pas oublier qu'avec 80 sur 100 on a la mention bien au bac  en France... alors qu'avec 80 sur 100 en vin on n'est pas parkerisé, donc sans intérêt". "Dites moi Monsieur Parker comment vous faites pour passer de 89 (vin sans intérêt) à 90 (vin parkérisé) ?" Bien d'autres phrases encore me reviennent en mémoire...

Henri Jayer, dans les années 1980, m'a rappelé haut et fort que le vin relève de la culture, qu'il n'a pas à être noté, mais à être apprécié, que chaque amateur doit faire confiance à son palais, que chaque lieu capable d'accueillir un cépage qui s'y adapte génère un vin original. C'est lui qui défendit la logique des "climats" bourguignons quand, dans les années 1970-1980, la Bourgogne elle-même se laissait aller à la facilité de la viticulture chimique et de l'oenologie interventionniste. C'est lui qui donna à Didier Dagueneau cette conviction que l'avenir du vin était le retour au "vin de lieu". Ainsi  Didier fit des Pouilly-Fumé "En Chailloux", "Buisson Ménard"... puis "Silex" (vin issu des meilleures parcelles de Saint-Andelain et "Pur Sang" (vin issu de la vigne de La Folie, sur Saint-Laurent)... Il voulut acquérir une parcelle dans le meilleur du Sancerrois "Les Monts Damnés"... Henri Jayer pour sa génération, Didier Dagueneau pour la sienne, ont été des acteurs décisifs du "réveil des terroirs". Bien sûr des vignerons comme Naddi Foucault en Loire, Pierre Overnoy en Jura ou Léonard Humbrecht en Alsace ont eu un rôle décisif également (pour en citer quelques-uns)

C'est cette culture du "vin de lieu", et du style de dégustation qui va avec, la "dégustation géo-sensorielle", que je défends. Mais qui aujourd'hui connaît cette belle histoire millénaire de cette dégustation géo-sensorielle des gourmets ? Beaucoup d'oenologues et de professionnels du vin considèrent qu'avant l'analyse sensorielle, il n'y avait rien de sérieux pour apprécier les vins ! Amusons-nous à demander aux professionnels et aux consommateurs d'aujourd'hui s'ils connaissent la dégustation géo-sensorielle !

Je reviens de Californie où j'ai dégusté les "vins de lieu" qui ont MA préférence. Les vins de "Terres Nobles" de Ted Lemon (Littorai) m'enchantent. Ils sont issus de lieux soigneusement choisis par Ted pour y accueillir le pinot et le chardonnay. Ils sont tous différents, et c'est ce qui m'enchantent. Mais ils ne sont issus ni des mêmes sols (il n'y a pas de calcaire en Sonoma), ni de la même climatologie. Ils sont donc différents des vins de "climats" de Bourgognes nés du calcaire et d'une triple influence climatique (Nord-est sibérien, Ouest maritime et un doigt de méditerranéen). J'ai dégusté également les vins de Chris Howell (Cain), né d'une culture bordelaise de l'assemblage de cépages, mais d'un lieu spécifique. Cain Five se compose des 5 cépages autorisés à Bordeaux... mais nés sur un terroir à dominante volcanique... donc très différents de ce que le terroir de Bordeaux génère.

Je suis heureux de voir la viticulture de lieu se développer un peu partout dans le monde. On aura demain une diversité de vins encore plus grande qu'aujourd'hui !

Que les amateurs du monde entier s'unissent pour valoriser "les vins de lieu", en s'intéressant à leur histoire, à la culture dans laquelle ils sont produits... et dégustés... Et en paraphrasant Henri Jayer, déclarons haut et fort que le vin n'est pas fait pour être noté, il est fait pour être bu !

Jacky Rigaux


PS.: Je n'ai pas le temps de relire car je pars en dégustation de vins des Hautes Côtes, mais si tu veux passer mes remarques sur ton blog, c'est avec plaisir.
Je ne sais pas me servir des blogs, je vais rarement sur internet... mais il faut vivre avec son temps, et c'est une belle façon de communiquer.

00:16 Écrit par Hervé Lalau dans Bourgogne | Tags : rigaux, bourgogne, californie | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

06 septembre 2012

Quand les pinots noirs de Bourgogne prennent une déculottée à Londres

Autant on trouve de grands sauvignons, de grands chardonnays, de grands cabernets un peu partout dans le monde, autant, jusqu'à présent, l'opposition à la Bourgogne, en matière de pinot noir, m'a toujours semblé assez "légère". Il y a bien quelques beaux Chiliens comme Ocio ou Amayna, quelques Sancerre et Menetou, (Gilbert et Pellé) quelques Néo-Zélandais, quelques Allemands et quelques Suisses, comme le domaine de Grand Cour et quelques jolis vins des Grisons. J'avoue ma méconnaissance totale des pinots d'Oregon, et ceux d'Afrique du Sud ou d'Italie ne m'ont jamais vraiment impressionné; et je ne vous parle pas du Languedoc. Quoi qu'il en soit, tà mon sens, tout ça reste assez maigre en comparaison de l'offre bourguignonne.

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Decanter, lui, pense le contraire: lors de ses derniers "Decanter World Wine Awards", son "top 5" du pinot noir a été le Chili, la Nouvelle Zélande, l'Afrique du Sud, les Etats-Unis, la France n'arrivant que 5ème.

Le pinot noir ayant obtenu le plus de points à cette compétition est un vin chilien, l'Undurraga TH Pinot Noir 2010, de Leyda.

Certes, c'est un terroir qui monte, un terroir frais dont j'ai pu apprécié le grand potentiel lors de ma visite sur place. Et Undurraga est une très belle maison. Mais je me demande tout de même ce que les Bourguignons ont envoyé à Londres pour se classer si mal. Des seconds couteaux? Des génériques? Des invendus? Des vins morts? Des vins trop jeunes?

Et si c'est le cas, quelle valeur accorder aux médailles - et aux non-médailles?

La question ne vaut d'ailleurs pas que pour les vins de pinot noir, et l'on peut se la poser pour bien des concours. Les absents ont toujours tort, c'est sûr, mais aussi les plus complexes, bien souvent.

06:52 Écrit par Hervé Lalau dans Bourgogne, Nouvelle-Zélande | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |