12 juin 2012

MAJ Bergerac 2.0

Je lisais l'autre jour sur Vitisphere une interview de David Fourtout, de l'ODG Bergerac, qui revendique une appellation Grand Cru. Si j'ai bien compris, elle remplacerait les Côtes de Bergerac (ou en tout cas, les meilleurs).

A priori, vous vous en doutez, je suis réservé - car à l'entendre, ce n'est pas un classement de terroirs qu'il envisage, plutôt une mention de qualité. Un peu comme à Saint Emilion et ce n'est pas ma conception d'un grand cru. Ni l'acception originelle du mot, d'ailleurs. Celle-ci est liée à la parcelle, au climat, et non au domaine, au château.

D'un autre côté, voila un homme qui paraît sincèrement convaincu qu'il faut changer les choses, qu'on ne peut pas continuer avec la distinction Bergerac-Côtes de Bergerac, si peu expressive pour le consommateur.

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Vue du Bergeracois (Photo H. Lalau)

Je me suis demandé ce que je ferais à sa place - on appelle ça de l'empathie, je crois, et j'en ai pour cette région comme pour toutes les autres; mais peut-être encore plus pour celle-là, si proche de Bordeaux et pourtant si loin dans la notoriété. La vie est injuste, votre vignoble est du "mauvais" côté de la Dordogne, et vous voila condamné à tirer la langue. Notez bien qu' Bordeaux aussi, certains tirent la langue. Tout le monde ne gagne pas à la loterie, tout le monde ne monte pas sur la scène du Cirque des Primeurs...

A sa place, donc, c'est sûr, je me débattrais comme un diable pour établir une hiérarchie plus claire des vins, afin de mieux valoriser ceux qui le méritent.

Je le ferais dans un esprit collectif, bien sûr, puisque je serais le représentant de tous. Et c'est là que ça commencerait à chauffer pour mon matricule.

Car je verrais bien qu'au prix où l'on paie certains vins, leurs producteurs ne peuvent pas faire de la qualité. Peut-on élaborer un vin vraiment digne d'un AOC, quelle qu'elle soit, en dessous de deux euros la bouteille? Calculez le rendement nécessaire pour équilibrer ses frais à la bouteille: la réponse est non. Cette bouteille-là n'a donc pas sa place en AOC. Qu'à cela ne tienne, développons les IGP. Oui, mais non, ce serait déchoir... Et puis, on ne m'a pas mandaté pour que je retire un droit acquis aux producteurs. Sinon, à la prochaine assemblée, je saute.

Alors, je vais plutôt essayer d'en sortir par le haut. Je ne peux rien faire pour empêcher l'usurpation de l'AOC dans les couches basses de la qualité. La force des muavaises habitudes passe bien souvent avant toute réflexion des producteurs sur la valeur qu'il convient de donner à leur patrimoine commun - c'est comme une chaîne, une AOC n'est jamais plus forte que le maillon le plus faible. Donc, je propose une meilleure reconnaissance des vins de meilleure qualité.

Miantenant, je quitte la casquette de M. Fourtout pour reprendre la mienne.

Est-ce le Grand Cru qui peut assurer cette "mise à jour", ce Bergerac 2.0?

Quelles en seront exactement les critères? Je suis surpris de l'opacité de ce genre de démarche. On apprend qu'une demande officielle a été faite à l'INAO, mais le consommateur, que cette nouvelle mention est censée protéger, ne sait absolument pas ce qu'elle va recouvrir exactement. On ne lui demande jamais son avis. Et notez que ce n'est pas un cas unique.

Peut-être est-ce mieux ainsi. Le consommateur est trop peu au fait de ce qui se passe dans le sérail, et ce n'est pas sa place. Osons le mot: il est trop bête. Il est juste bon à sortir ses sous de son portefeuille et d'acheter les vins.

Mais revenons à notre responsable d'ODG. Il a bien du mérite, et je salue son courage, en l'occurrence.

Comment conduire un attelage ou deux des chevaux sont des mules et le troisième un pur-sang, et que le quatrième refuse carrément de tirer?

Et qu'est-ce qu'il pourrait bien faire d'autre que de tenter un "upgrade" de l'appellation? De motiver ses troupes à faire mieux pour mériter la mention?

Organiser une tombola? Un concours de peinture à base de vin? Une exposition de sculptures mobiles inspirées de la typicité du cru?

Je vois déjà d'ici les noms des oeuvres (trois bouts de ficelle et une croûte pigmentée au merlot): "Mévente en Bergerac", "Berge-raque", "Renaissance d'un grand terroir"...

Au fait, c'est quoi, les valeurs du Bergerac? On ne peut pas se revendiquer Bordeaux - c'est le péché originel de l'appallation, née d'un divorce avec le voisin. Et on a de la peine à se revendiquer du Sud-Ouest, avec un encépagement et des traditions si proches de Bordeaux.

Reste à être soi-même, sans autre attache.

Bon, je disgresse, je théorise, je galèje, mais tout ça ne fait pas beaucoup avancer l'attelage. Qu'est-ce qui pourrait bien faire remonter les cours du vin de Bergerac? En produire moins?

Vous m'envoyez vos propositions?

00:19 Écrit par Hervé Lalau dans Bordeaux, Sud-Ouest | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

08 juin 2012

Chronique amère: un grand rouge dans le grand bleu

Aujourd'hui, c'est chronique amère. Et salée. C'est l'actualité qui veut ça.

Je me réfère à la dégustation de Bordeaux immergés en mer, dont l'AFP (Agence France Pêche) nous régale dans une longue dépêche.

En définitive, on ne sait pas trop si c'est vraiment intéressant pour le vin. Par contre, c'est sûr, ça en fait parler. C'est pour ça que je ne citerai pas le nom du domaine. Suis pas payé pour ça.

Et puis je m'inquiète des répercussions que pourrait avoir une généralisation de cette brillante idée: si demain, tous les vignerons en quête d'excellence (et de notoriété) se mettent à immerger leurs bouteilles, on n'aura bientôt plus assez de côtes, et il faudra immerger des gendarmes pour empêcher les baigneurs d'écluser gratis.

Je sais de quoi je parle; il y a 10 ans, en baie de Banyuls, j'ai dégusté des vins immergés. Pas profond, notez bien. On les avait juste accrochés à une bouée. On voulait seulement les rafraîchir. Sacrée bonne idée.

Attention, je ne jette pas la pierre (ni l'ancre) au producteur bordelais et à son excellent service de relations publiques. Avec une telle histoire, les échos étaient quasi-garantis (et pas seulement radar). Alors pourquoi se priver? C'est si difficile, aujourd'hui, en France, de faire parler du vin.

Ce qui m'agace vraiment, c'est plutôt qu'une certaine presse ne s'intéresse au vin qu'au travers de ce genre de gadgets.

Je trouve pitoyable qu'on confonde à ce point l'anecdotique et l'essentiel, l'accessoire et le principal.

Serait-ce le mal du siècle, dans notre métier, que de prendre l'info par le petit bout de la lorgnette?

Je sais, il m'arrive de succomber à cette tentation. En général, sous l'ironie, c'est pour soutenir une idée. Mais là, quelle idée soutient-on? Pourquoi parle-t-on de ce non-événement, et pas plus des éléments qui influencent vraiment la qualité et l'authenticité des vins, aujourd'hui? L'osmose inverse. La chaptalisation. La cryoextraction. La réacidification. La désalcoolisation. Le goût de bouchon. La mort des terroirs sous les herbicides. C'est moins sexy, comme histoire, mais tant qu'à parler de vin dans la presse grand public, autant écrire utile...

Vous le savez, je milite activement pour que le bouchage n'influence plus la qualité du vin, que ce soit le travail du vigneron qui s'exprime lors de nos dégustations; alors si le lieu de conservation du vin, son altitude, ses conditions de pression deviennent des critères déterminants dans la critique des vins, je pense que je vais me reconvertir. Passer mon brevêt d'homme-grenouille et ne plus vous emmerder avec mes commentaires de vin, plus ou moins superficiels. Je me contenterai de vous parler de la profondeur de mes plongées.

Mais c'est mon ami Marc qui aura le dernier mot. En exclusivité, il nous livre sa réaction par rapport à l'opération: "Ouais, c'est super, on a même remonté une perle..."

08:21 Écrit par Hervé Lalau dans Bordeaux, Pour rire | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |