01 avril 2011

In memoriam Eric Boschman

Ayant eu la chance de collaborer avec lui, la disparition d’Eric Boschman me touche énormément.

Pour tous ceux qui l'ont connu, et pour les autres, aussi, je crois utile de rappeler ici quelques étapes de la carrière de ce phénomène du monde belge du vin, passé en quelques années de jeune sommelier foufou à vieux briscard foufou de la chronique vineuse, écrite, radio ou télévisée.

Ce type a tout fait, ou presque, dans notre secteur -  et quand je dis tout, je dis tout, du food-happening, et du wine-joking aux livres sur les vins belges, sur la gastronomie belge. Et même de la consultance, de l’organisation d’événements, de la non-organisation d'événements, ou de l'organisation de non-événements, au choix.

Boschman.jpgEric Boschman

Selon le bon vieux principe qu’on est jamais mieux servi par soi-même, il a même été jusqu'à sélectionner des cuvées; ainsi est née la gamme Solid (déjà super-collector). Boschman devenait ainsi presque producteur. Par passion, bien sûr, mais aussi peut-être parce que ça lui permettait d’écrire ses chroniques plus vite, et donc de respecter ses dates de remise de textes. Eric a toujours eu un problème avec les agendas.

En parlant de textes, voici, pour faire court, une pépite de la pensée boschmanienne, parue voici quelques années, et qui illustre bien le bonhomme: «L’absolu n’habite pas dans le Médoc et le reste de la planète vin n’est pas peuplé de cons». Le genre de choses qui te font chaud au coeur quand tu n’habites pas le Médoc. Les autres n'ont qu'à déménager.

Bon. Le reste du texte était du même tonneau de Mauzac, percutant, tour à tour iconoclaste et rigolard, mais toujours impeccablement documenté.

Eric faisait de la vulgarisation intelligente, il prenait le consommateur par la main, l’enjôlait, l’amusait, le captivait, mais toujours dans le but de lui en apprendre plus, de lui ouvrir l’esprit, et par les temps qui courent, c’est inappréciable. En conséquence de quoi on lui pardonne ses jeux de mots plus que limite; et même, dans mon cas, on en redemande.

Ah, au fait, je rassure la famille. Quand je parle de disparition, je ne veux pas dire "décès". Physiquement, mentalement, Eric va bien - enfin, pas moins bien que d'habitude.

Mais ce qui lui arrive est peut-être pire, en définitive, pour tous les accros du net: son site wep a disbaru. Je veux dire, son site web a disparu. Bon, d'accord, ces derniers temps, il vivotait. Les posts, déjà anciens, prenaient la poussière; leurs bits se racornissaient. Mais maintenant, c'est bien pire. Tapez Eric Boschman sur Gaggle, pour voir. Le gag. Vous arrivez in-ze-middle-of-nowhere. Je peux vous en parler en connaissance de cause: vous arrivez ici, sur ce blog, sur un post du premier avril... 2010 (et oui, un an déjà); sur un canular digne d'un potache au cresson, la fausse victoire de l'ami Eric au Concours du Meilleur Sommelier du Monde. Canular pas encore assez grossier, à ce qu'il paraît (j'y avais mis pourtant toute la gomme arabique), puisque le Soir l'a pris pour argent comptant.

Bref, Eric n'a plus d'existence internet. Cette mort virtuelle, c'est moche, bien sûr. Mais tout n'est pas encore perdu. On peut encore rebrancher l'avatar.

C'est pourquoi je lance ici officiellement un appel. Plutôt que de chercher à mettre sur pied un gouvernemement belge avec des politichiens dont personne ne veut, mobilisons-nous pour la mise en orbite du nouveau site d'Eric.

De quoi avons-nous besoin?

D'argent, d'abord. Beaucoup d'argent. Pas pour le site en lui-même (les outils ne coûtent pas cher), mais pour payer à Eric et à son nègre de belles vacances à Fukushima, histoire de se resourcer. Non, finalement, plutôt à Cuba.

Il nous faut aussi un nom de site assez attrayant.

"Eric et Rac"? "Le Vin et moi"? "Bosse, Man!" "T'as le bonjour de Bacchus"? "Délires vineux"? J'attends vous suggestions. Je compte sur vous.

En attendant, dans cette Matrix (matriste?) qu'on appelle la vraie vie, notre ami Eric continuera à énerver un maximum de non-comprenants (non, je n’ai pas dit cons). C'est tout le mal que je lui souhaite.

Hervé Lalau

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

20 mars 2011

Des vins et des mots: le Mas Jullien

Parfois, le vin est juste un peu plus qu’une boisson alcoolisée destinée à expliquer le mystère de la vie à quelques amateurs, comme nous le rappelle l'ami Eric Boschman...

Le vin peut, parfois, être plus qu’une boisson. Je hais l’idée que je vais développer, mais pourtant j’y crois.

vin, vignoble, Eric BoschmanMas Jullien - bien joué, Olivier!

 Le vin peut, dans certains cas, confiner à l’art. Contrairement à la cuisine, qui, pour l'essentiel, tient plutôt de l’artisanat.

Le vin est un produit souvent industriel. Pas à la manière du pop art, non, non, vraiment à la manière d’une industrie. Avec le côté bête et méchant des corrections techniques visant à compenser les faiblesses naturelles des produits. Et puis on va mettre un coup de flash pasteurisation après une grosse filtration tangentielle sur des vins qui auront passé l’étape de l’osmose inverse. Là, entre une chaîne de montage de chez Renault et la production de vin, le seule différence résiderait probablement dans l’efficacité des services de contre-espionnage de l’entreprise.

 

Et puis, il a des vins qui sont pensés autrement. Est-ce à dire qu’ils sont forcément meilleurs? Non, la réponse est malheureusement non. La pantalonnade actuelle de la mode des vins "nature" en est la meilleure preuve; pour quelques bouteilles exceptionnelles, combien de cochonneries même pas bonnes à foutre à l’évier sous peine de risquer des ennuis avec les membres de Gaïa ou les amis de Brigitte? Pourtant, ce qui compte le plus dans le vin, c’est l’état d’esprit du vinificateur. Le terroir ne s’exprime que par le talent de l’humain, on pourrait même aller plus loin et se dire qu’il n’existe que par sa volonté.

Mais je ne vais pas encore une fois vous bassiner avec le terroir. C’est bon maintenant, si après autant de temps vous ne savez pas encore ce que j’en pense c’est que j’ai loupé un truc. Je sais, il y a de nouveaux lecteurs chaque semaine, et ceux-là ne sont pas censé connaître mon point de vue sur la question. Allez pour eux, et uniquement pour eux, les autres allez voir deux lignes plus bas, je considère que le terroir n’intervient que pour une petite partie dans le vin. L’élément dominant est l’humain, c’est lui qui décide tout. Un gros veau sur un magnifique terroir ne fera jamais de grand vin, alors que l’inverse est possible.

Voilà,  mais, parfois le vin est un peu plus encore, un truc complexe où le vigneron dépose une série de valises qui font de lui un personnage particulier. Pas de grand vin sans esprit, c’est une certitude. Il existe un tas de vins dit grands, parce qu’ils sont «côtés» par l’un ou l’autre critique anglo-saxon faiseur d’opinion, ou parce qu’ils sont vendus à des prix défiant la décence, voire, c’est courant, les deux  à la fois; mais le plus souvent, les grands vins ne figurent pas dans ces catégories là.  Pour faire bien monomaniaque, j’aurai du ajouter les «vrais» grands vins, mais c’est le genre de mot qui m’use un peu.

Il y a trois catégories de vins. D’une part les vins que l’on oublie avant d’avoir avalé la première gorgée. Ils remplissent une fonction; celle de remplacer d’autres breuvages. Il représentent l’immense majorité des vins et ne sont pas l’apanage d’une région, d’un pays ou d’une catégorie de prix particulière, c’est une question universelle. On peut dire qu’ils représentent plus ou moins quatre-vingts pour cent du marché.  Puis viennent les vins dont on se souvient vaguement. On sait qu’ils avaient une couleur, plus ou moins de quel coin ils viennent et quelques infos supplémentaires. Ils représentent entre dix et quinze pour cent des votes. C’est fluctuant, mais cela dépendra surtout du point de vue de celui qui en parle. S’il est optimiste, il vous dira dix pour cent, s’il est pessimiste, il vous dira quinze. Et puis, viennent les vins qui suscitent une émotion, qui laissent une trace dans vos neurones et sur vos papilles. Souvent, des années plus tard vous pouvez vous en remémorer les saveurs et, surtout, le moment. Car un grand vin c’est aussi un moment d’exception.

Un rosé dans un gobelet en plastique et deux glaçons peut aussi être un grand vin à condition que vous l’ayez savouré avec des amis devant cette fameuse plage où se doraient quelques créatures de rêve presque totalement dévêtues. C’est simple, hein?

Et puis, souvent, un vin est plus grand lorsque vous avez eu l’occasion de rencontrer son producteur, si vous avez trainé quelques quarts d’heures au domaine pour discuter le bout de gras et refaire un peu le monde, si vous avez échangé quelques idées en sa compagnie, alors là, son vin sera toujours meilleur que celui du voisin et certainement plus grand, c’est imparable. Aujourd’hui, la bouteille vient du Sud, de chez Olivier Jullien. Il y a très longtemps que je ne l’ai pas croisé, c’est la vie, mais je reste fidèle à ses bouteilles. C’est qu’il fait grand, bon et pas extrêmement cher. C’est ce qui fait son charme. On est ici dans un vin hors normes, le talent d’un homme qui a oublié de se prendre la tête et qui fait des choses qui lui ressemblent. C’est une bouteille magnifique, toute en finesse, en simplicité, un grand vin en somme. Et puis, après deux verres vous prendrez le temps de lire l’étiquette encore et encore, car le vin c’est un peu plus que ça, c’est parfois des mots aussi. Soyez heureux.

Les Etats d’âme du Mas Jullien, Récolte 2008, Terrasses du Larzac, en vente chez les cavistes pour plus ou moins 21€

Eric Boschman

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, France, Languedoc | Tags : vin, vignoble, eric boschman | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |