20 février 2011

Encore Bière !

Suite (et pas fin) des amours languedociennes de notre ami Eric...


Les Corbières se situent en France. Si, si, je vous jure, ayez confiance. C'est à droite sur la petite route en sortant du camping, ou à gauche après les caravanes de Hollandais. Ou pour être un peu plus précis, en venant de l’Ouest, Toulouse par exemple, vous tracez un triangle qui aurait une pointe un peu à l’Est de Carcassonne, une autre plus ou moins sur Narbonne et la troisième aux environs de Fitou. Tout ce qui se trouve à l’intérieur est en Corbières.

Villeneuve_les_Corbieres_-_The_vines.jpgPaysage des Corbières (photo Richard Randall)

C’est vaste, vaste, vaste. L’appellation est en AOC depuis vingt-six ans, elle ne compte pas moins de 2.800 producteurs. Imaginez que chacun ne fasse que deux vins, pas plus, et calculez qu’avant d’avoir envisagé de faire le tour de tout ce qui se produit là-bas, à raison d’une trentaine d’échantillons par jour, ça vous ferait plus ou moins six mois sans jour de repos. Vertigineux, hein?  En terme de volume, c'est la quatrième AOC du pays. Avec une moyenne annuelle tournant autour des 55 millions de litres, (divisez par 0,75 pour connaître le nombre de bouteilles), il y a un paquet de vins à écouler, c’est sûr.

Le plus gros de la production se fait en rouge, mais que cela ne vous empêche pas de vous lancer à la découverte des autres couleurs.  Pour les rouges, les cépages principaux sont le carignan, le grenache noir, le lledoner pelut, le mourvèdre et la syrah. Le cinsault, grenache gris, picpoul noir et terret noir sont accessoires. Les règles de proportion de l'encépagement des exploitations sont un rien bordéliques, vive la France… Deux cépages au moins doivent cohabiter. Les cépages principaux, sauf le carignan, doivent représenter au moins la moitié des surfaces. Les cépages accessoires, plus le carignan, sont limités ensembles à la moitié de l'encépagement. Le cinsault est limité à 20 % et le grenache gris à 10 %5. Si vous avez un peu de mal à comprendre, recommencez trois lignes plus haut. Sinon, il y a bien une aspirine dans l’armoire de la pharmacie. Je vous passe les détails pour le rosé, j’ai peur pour vos ulcères.

En blanc, les cépages principaux sont le bourboulenc, le grenache blanc, le macabeu, la marsanne, la roussanne et le vermentino. Les cépages accessoires clairette, muscat blanc à petits grains, piquepoul blanc et terret blanc. Le décret impose une proportion supérieure ou égale à 90% pour les cépages principaux, mais n'impose pas un nombre de cépages assemblés.  Ainsi, un Corbière blanc peut-il être à 100% issu d'un des cépages principaux. On appelle ça de la simplification commerciale à usage des consommateurs qui ne seraient pas encore retournés dans leur lit, voire leurs lits. 

Au vu de cette petite liste de cépages, on constatation s’impose: comment déterminent on le sexe d’un cépage alors que pour l’immense majorité d’entre eux ils sont hermaphrodites? Et, question corollaire, sous-jacente mais néanmoins induite (qui vaut mieux que deux tu l’as eu), pourquoi certains cépages changent ils de sexe sans pour autant prendre quelques vacances au Brésil, au Maroc ou à Bruxelles? Doit-on dire le syrah ou la syrah ? Mais qu’est ce qu’on s’en tape, ce qui compte c’est ce qu’il y a dans la boîte c’est bien connu.

En matière de Corbières, ce qu’il y a de remarquable, c’est l’utilisation de variétés locales, et pas de joujou avec du Charbernet et autres cépages globaux. Le décor étant planté, il vous manque un peu de lumière et de musique. Fastoche! imaginez un bleu éclatant, lavé avec Persil, ajoutez le bruit du vent dans les branches, les parfums des garrigues, les stridulences douces de différentes bestioles qui hantent les herbages locaux, mixez le tout, ponctuez un peu de temps en temps avec des coups de fusils et vous y serez.

Maintenant que vous êtes au bord de l’orgasme voici l’histoire du jour. Bon, d'accord, je triche, elle ne nous vient pas tout à fait des Corbières mais de juste à côté, du Minervois.

C’est l’histoire d’Yves Bru, un vigneron qui ne met pas d’eau dans son vin. Digne descendant de plus d’un siècle de vignerons, de quatre générations de femmes aussi, en passant, il s’est associé, il y a quelques années, à trois hommes d’affaires liégeois pour pouvoir grandir et développer son domaine, le Domaine de Sainte Luchaïre.

banner9.jpgLes mousquetaires de Sainte Luchaire

Celui-ci est situé sur des coteaux plein Sud, sur le terroir des Mourels, tout près de Minerve. Le sol est de la marne, une roche sédimentaire contenant de l’argile et du calcaire. Des bancs de grès constituent l’autre composante du sol, rendant difficile la progression des racines, très typique des terroirs Minervois. Ce terroir est appelé "marnes gréseuses" et il donne des vins concentrés, chauds et complexes. La cuvée 1884 est composée à 55% Syrah et 45% grenache. Elle suit un vieillissement en barriques pendant 14 mois : 25% de barriques neuves, 75% de barriques 2 à 3 vins. En bouche, j’ai adoré, c’est top fin, délicat, avec une très belle matière. Les tannins sont élégants, bien fondus sur ce millésime-ci et la longueur en bouche est vraiment belle. J’ai fort aimé le côté fruits cuits mais pas alcooleux et la touche épicées. Bref, au détour d’une allée de la foire du livre, ce fut une bien belle surprise que cette dégustation. Car il y a un joli livre qui raconte un peu l’histoire du vin dans le village d’Aigne, un véritable coup de cœur en fait pour la région écrit par une Belge tombée en amour pour le coin, et qui se vend avec une bouteille de rosé du domaine pour passer un bel été au bord de la piscine. Mais vous n’êtes pas obligés d’attendre si longtemps…

La cuvée 1884 du domaine Sainte Luchaire se vend aux environs de 11 € chez Maag à Visé, à la Cave des Vignes Célestes à Milmort, et au Cellier Saint Paul à Liège

Plus d’infos sur www.sainte-luchaire.com

Eric Boschman

00:14 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Languedoc | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

19 février 2011

Eric Boschman: "Languedoc is beautiful"

Il y en a qui adoptent un enfant déshérité; il y en a qui adoptent un vieux (si si, au Québec); il y en a qui adoptent un vigneron. Moi, j'adopte un sommelier. Je lui donne un toit tous les week-ends qu'il veut. Lui, c'est Eric Boschman, bien sûr... Voici sa livraison de la semaine... Brut de cuve.

Il y a quelques jours à peine, tard dans la nuit, la cinq française rediffusait un reportage tourné en 2006/07 dans le Languedoc, à propos de la crise que traversait la région. Un documentaire parfois poignant, c’est le but aussi, lorsqu’il évoquait la misère économique de certains qui, il me revient un exemple frappant, n’avaient pas pu aligner cent cinquante euros pour aller assister à un match de rugby en Angleterre. Un documentaire parfois très énervant quand il montrait des réunions interminables où les tenants des micros, assis derrière une table face aux autres péroraient interminablement à propos de ces salauds de négociants ou d’acheteurs de grandes surfaces qui les faisaient crever à force de vouloir des baisses tarifaires. Enervant, exaspérant, le documentaire quand il montrait des gars qui attendaient un ou deux ans de plus avant d’arracher parce que les primes allaient monter de façon conséquentes.

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Dans mon lit, je fulminais. Non pas que je me borne à croire que travailler plus permette de gagner plus, que si on a pas une Rolex à cinquante piges, on n’a plus qu’a dire aux petits cons de se casser, mais simplement qu’il y a plus de vingt ans que j’entends le même discours. Lorsque j’étais un jeune sommelier plein d’avenir et non à la barde de Panda en rut, j’ai moi aussi eu l’occasion de pérorer. C'était dans le cadre de la féria de Béziers, au milieu d’un forum vigneron répondant au doux nom du Chameau Ivre. Depuis, c’est devenu un des meilleurs magasins et bar à vin d’Europe au minimum, mais ça c’est pour une autre fois. A l’époque, la ville voulait créer un mouvement qui rendrait aux vignerons leur fierté, leurs envies de progrès et leurs capacités à croire en eux mêmes. Depuis, la mairie a changé de mains et ce projet s’est transformé en hôtel des vins de la région ou un truc du genre.

Quoi qu’il en soit, il y a toujours des producteurs pour continuer à vouer aux gémonies la terre presque entière parce que leurs vins ne se vendent pas. Ahhhhhhhhhh, il est où le bon temps où l’on foutait le feu aux camions de vins en vrac venant d’Italie ou d’Espagne, où l’on faisait péter l'hôtel des impôts de telle ou telle riante bourgade pour montrer que l’on était pas content, qu’il n’y avait pas assez de primes ou que la concurrence était férocement déloyale. Dame, pensez donc, il y a même des salauds qui osent acheter des vins d’autres régions, et, plus crapuleux encore, à l’ETRANGER ! Là où les règles ne sont pas les mêmes, où ils font tout ce qu’ils veulent et j’en passe et des meilleures. Salauds d’étrangers qui se permettent tout, même de faire parfois meilleur et moins cher. Voire, salauds d’étrangers qui se permettent de boire d’autres choses. Et quoi encore?

Bon, allez, je me calme, je commence à avoir des crampes aux doigts. La crise languedocienne dure pour certains depuis au moins 1907, allez voir Wikipédia pour comprendre. Mais pour d’autres, c’est un des plus chouettes vignoble du monde, un laboratoire à ciel ouvert ou tout et son contraire sont possibles. Le Languedoc, terre de grandes gueules, en fait pas tellement plus que le reste de l’Hexagone, mais surtout, terre de qualité qui a besoin de se faire chatouiller, titiller par un tas d’étrangers. Qu’ils entrent à la production, qu’ils restent chez eux pour faire venir les vins de là-bas ici ou ailleurs, qu’ils froncent le nez ou aient les yeux de Chimène après une dégustation, ces étrangers, nous en résumé, apportent un regard, une lumière qui change la vie.

En fait cette sublime région que j’adore est une petite synthèse à elle seule de la problématique viticole contemporaine européenne et plus particulièrement franchouillarde. Pour commencer il y a les complexes: à force de se croire au dessus des autres, tant dans les vins que vis-à-vis des lois et de fournir, en dehors des lumières du jour, des camions citernes servant a remonter les vins d’autres régions, et que personne n’ose me dire que cela n’existe plus, j’ai les lèvres gercées, à force de tout cela, une certaine partie de la production estime avoir des droits, et oublie qu’il y a quelques devoirs à respecter pour équilibrer ses droits.

D’autre part, à force de se faire assister, certains estiment que c’est normal, et qu’il faut en profiter un max. On sait les difficultés françaises avec la Pac, l’énorme arrosage de certaines branches de l’agriculture locale par les mânes européennes, quand on pense que des salauds d’étranger sauraient même le toupet de vouloir aussi en recevoir un peu chez eux… On sait le poids de certaines institutions syndicales, certaines ententes de négociants, on sait aussi certaines vilennies quand le tout venant devient du Pinot Noir surtout bon pour ces crétins d’Américains. On sait que les gens qui devraient prendre leurs responsabilités prennent surtout le chemin de la planque.

Tout ça, malheureusement, oblitère le côté magnifique de la vitalité viticole locale (ndlr: bonjour l'alitération, pas facile à dire!). Mais ces images moches et lamentables ne montrent, une fois de plus, que les pommes pourries qui sont sur le dessus du panier. Dessous, ça vaut nettement le coup de s’attarder, de découvrir, de goûter. Ne croyez pas que le cabernet ou le merlot soient des fatalités, il existe des cépages nettement plus intelligents, découvrez, par exemple, les subtilités des carignans, blancs et rouges, un des cépages les plus méconnus du coin et pourtant, souvent, un des plus subtils. Découvrez les nuances entre les origines, quand elles ne sont pas noyées sous le chêne.

Bref, vous l’aurez compris, plutôt que de vous emmerder la vie à faire semblant de redécouvrir bobonne et vous ruiner lundi pour un colifichet, profitez de votre dimanche pour découvrir un monde qui vaut largement le temps que vous lui consacrerez et dont on ne divorce pas facilement. Fermez les yeux et pensez aux odeurs qui montent du sol quand le cagnard écrase tout, écoutez le vent qui souffle en rafales sur les crêtes, écoutez cette région qui loin des plages et des camps pour touristes rubiconds vous rappelle que le vin c’est parfois une histoire passionnelle.

Eric Boschman

16:10 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, France, Languedoc, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, languedoc | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |