11 septembre 2011

Kroll en vacances ou la bonne bouteille de l'oncle Eric

Eric Boschman nous coupe une dernière belle tranche de vie d'été...

C’est un beau roman, c’est une belle histoire. Un dessinateur belge célèbre pour ses caricatures politiques, alis Pierre Kroll, prenait ses vacances en famille, au pied du Ventoux, dans une maison toute simple, loin des aléas de la vie, des trépidances quotidiennes de la politique. Des VACANCES, sans internet, sans relations publiques, sans cocktails mondains, sans débats dominicaux ni Castelucci, rien de rien, nib de nib.

Pierre+Kroll+5.JPGPierre Kroll

Au niveau activités sociales, c’était comme l’électro-encéphalogramme d’un finaliste de Secret-Story, plat. Le matin, au petit dej en famille, il regardait le vol d’un papillon, d’une abeille, en savourant la confiture de fraise maison et quelques fruits mûrs. Le pain craquait fraîchement, la baguette était cuite, elle n’avait pas de petits points sous le ventre.

Et puis, après quelques ablutions, voire un rapprochement charnel ou l’autre, l’homme s’en allait quérir ses boutanches quotidiennes. Sans rien dire à personne, sans rien demander; de temps à autres, peut-être jouait-il aux boules avec les gens du village.

Bref, une vie normale, banale, loin des feux de la rampe. L’anonymat est une chose facile. Le quidam ne reconnaît pas facilement ses amis de la télé. D’abord vient l’impression de déjà vu, puis vient le "mais bon sang, mais je le connais mais je ne sais plus d’où". Et puis c’est trop tard, mais bon sang mais c’est bien sûr, c’est heu…et on se trompe. Moi, par exemple, on me prend souvent pour mon frère. Qui est nettement moins beau et élégant, pourtant. Mais ça arrive.

Chateau du Buis 001.JPGChâteau Buis

 

Alors, pensez, pour Kroll qui n’a pas de frère... C’est d’ailleurs à la vue de ce genre de situation que l’on est en droit de se demander si les «peoples» surpris par des papas pas rasés en vacances ne le font pas un peu exprès. Avez-vous déjà vu des images de Robert Vandenberghe en vacances à la Ciotta dans Voilà? Ou des photos d’Irène Goule, seins nus à Propriano dans T’es Laid Ciney Revue? Non, parce qu’ils savent gérer leur plongée dans l’anonymat, eux. Toots, lui, sort de l’harmonica, mais cela n’a rien a voir.

Tout cela aurait pu perdurer jusqu'à ce que Mort Shuman s’en suive. Mais non, un jour, alors qu’il sortait de la cave, une famille de compatriotes l'a reconnu, et, au lieu de taire la chose, de le laisser s’intégrer doucement au village, alors qu’il passait paisiblement ses étés là depuis plus d’une décennie déjà, la famille l’a dénoncé au viticulteur.

Et là, on pourrait craindre le pire, que le village en son entier ne devienne fan, n’achète la production, ô combien importante de notre homme (ou femme). Ou le contraire du pire, c’est à dire que le village ne fasse corps pour empêcher quelques quidams de découvrir le nid secret de leur nouvel auteur préféré. Coup de bol, il n’en fut rien, ni de l’un, de l’autre, peu leur chalait (de montagne), en effet, que la tête de Kroll ait été mise à prix à Morsteel ou qu’il hantât les plateaux de télévision. Et la vie repris son cours. Sauf que maintenant, le vigneron favori de l’un savait qui était l’autre. Et vice et versa.

Et arriva ce qui devait arriver. Ils s’aimèrent. Ils n’eurent pas d’enfants, car pour l’un et l’autre c’était déjà fait, mais eurent beaucoup de plaisir à déguster moultes cuvées. Encore et encore. Découvrir ce que cette belle région du sud rhodanien pouvait donner de bon et de meilleur quand les vignes sont travaillées raisonnablement, quand les rendements sont maîtrisés, quand les cépages expriment au plus juste leurs racines, quand, enfin, le vigneron (ou la vigneronne) donne tout ce qui habite en lui pour magnifier le vin. Ils ont dégusté, partagé, sont devenus copains. Et puis un jour le manieur de marqueurs proposa au pro du sécateur de lui faire une étiquette. Un truc de rien du tout, symbolique, qui pourrait lui ouvrir des portes dans son pays à lui. Lorsque vous l’aurez devant vous, regardez là attentivement.

Certes, ce n’est pas aussi complexe que l’œuvre d’un primitif flamand au niveau de la symbolique, mais il y a de quoi faire travailler ses neurones quand même. Par exemple, ce tertre dans le lointain n’est pas celui de Waterloo mais bien le Mont Ventoux. L’homme qui boit n’est pas notre souverain bien aimé, mais un quidam qui aime le jaja de l’ami vigneron. Je ne vous ferai pas le détail de chaque crobard, loin de moi l’idée de transformer ce moment alcoolique en cours d’histoire de l’art. Goûtez et buvez en tous, ceci est son étiquette, donnée pour nous en rémission de nos bêtises.

Prenez et buvez en tous, car ceci est un vin fort bien fait au demeurant, pas une étiquette de complaisance, mais une chouette histoire presque aussi lente que ce que je viens de vous compter par le menu. Un vin frais, léger, qui se boit juste pour le plaisir, pas pour frimer devant les potes, un vin de bonheur, de partage, des potes qui passent et qui dévorent les pâtes fumantes dégoulinantes de beurre. Sa robe est rubis léger, le nez est marqué par le côté poivré de la grenache et le fruit noir de la syrah arrive en seconde partie. En bouche c’est rond, tout souple, léger même, avec une jolie pointe de fraîcheur en fin de bouche. Ça se boit sans y penser, sans prétention, avec un petit sourire au coin des lèvres, surtout en regardant l’étiquette. Parce qu’une fois n’est pas costume, le ramage est à la hauteur du plumage et j’aime ça ! 

 

Château Buis, Côtes du Rhône 2010, Rousset les Vignes, Grenache 85%, Syrah 15%, Etiquette de Pierre Kroll.

Eric Boschman 

 

00:22 Écrit par Hervé Lalau dans Belgique, Rhône | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

09 septembre 2011

Ou l'on reparle de François Lurton (et de ses vins)

La cène se passe hier à Hal, aux Eleveurs. Oui, j'ai bien écrit la cène, parce qu'on a bien mangé. Avec Sofie en cuisine et Andy en salle, c'est la bonne adresse.

Entre deux avions, entre deux vendanges, François Lurton venait présenter en Belgique une sélection de ses vins.

IMG_8013.JPGFrançois Lurton

C'est qu'il en a, des vins, dans sa hotte: 70, pour être précis. Et des heures de vols aussi, puisqu'il passe sa vie entre Bordeaux, le berceau familial, et ces vignobles d'Argentine, du Chili, d'Espagne, et du Portugal. Sans oublier le Languedoc, la Gascogne et le Roussillon.

Voila un homme qu'on excuserait d'être blasé, lui qui côtoie les plus grands vinificateurs, et qui tutoie les plus grands terroirs - qui plus est, à la longue, il a même pu se payer le luxe de choisir où il avait envie de faire du vin.

Et bien non, la passion est toujours là; la parole est vive, mais précise. Les idées justes. Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Et avec humour, aussi. En matière d'hommes comme en matière de vins, la maturité apporte la complexité. Le succès encourage, les échecs renforcent.

Au fil des années, l'ambition de bien faire ne s'est pas émoussée, elle a juste changé de dimension.

François Lurton entend toujours produire des vins marchands, des vins qui plaisent; mais aujourd'hui, plus que jamais, il veut comprendre le pourquoi et le comment. Peut-être vais-je un peu loin dans l'exégèse, ce serait à lui de le dire, mais je le soupçonne de chercher la pierre philosophale: des vins qui mettent bien en évidence leurs origines, des vins de caractère; mais jamais trop austères, ni confidentiels. Des vins pour boire.

Sous le commerçant et le patron, il y a un vigneron et un viticulteur qui prend plaisir à toucher ses vignes et à émietter ses sols.

Quelqu'un qui veut toujours mieux faire. Qui croise les expériences: il a introduit le lagar portugais au Chili, pour ses Carménères, par exemple.

Un homme de son temps, respectueux des traditions quand elles apportent manifestement quelque chose, mais prêt à les dénoncer quand elles sont juste un autre nom pour la sclérose. Comme à Toro, par exemple, où les vignes en gobelet souffrent inutilement, à son avis.

Mais aussi prêt à s'émerveiller devant les surprises de la nature, devant les exceptions à la règle: il a essayé de vinifier séparément tous ses cépages du Douro, comme il le fait partout ailleurs. Ce n'était pas très bon, alors il en est revenu à la méthode traditionnelle locale: tout récolter et tout vinifier ensemble. C'est comme ça qu'on apprend.

Bon, après ce portrait (vous aimez ça, c'est vous qui me l'avez dit), je suppose que vous voudriez maintenant connaître les vins que j'ai préférés?

Alors allons-y.

En digne fils de l'entre Deux Mers, François Lurton excelle dans les blancs. Notamment le sauvignon.

J'ai déjà dit ici le bien que je pensais de sa cuvée Fumées Blanches. Un Vin de France, pour la réglementation, ce qui en fera peut-être grimacer certains d'entre vous. Mais pour moi, un superbe produit, très bien balancé. Je ne me déjugerai pas: la version 2010, est à la fois très aromatique et pleine se sève, malgré sa légèreté en alcool.

J'ai aussi beaucoup aimé son Corte Friulano, un Argentin à l'esprit italien, vif mais élégant, avec juste ce qu'il faut de  fruit et de rondeur.

Du côté des rouges, j'ai apprécié le Quinta Beira Douro 2008, pour sa belle texture ou le carré épouse le rond, et sa belle amertume.

La Cuvée Pas de la Mule 2008, du Mas Janeil, en Roussillon, genre bouche de velours dans un gant de fer (oui, c'est moyen, l'allégorie). Alors disons grenache sur schistes.

Et puis le Château des Erles 2004, un Fitou comme on n'en fait peu; d'ailleurs, on n'en fera plus, François et son associée pour ce vin ne travaillent plus ensemble.

Dans un style un peu plus facile, il y a aussi le Carménère de Bodegas Araucano, à Lolol, et puis le Malbec de Piedra Blanca, à Mendoza. Avec eux, on traverse les Andes en se disant qu'il y du bon des deux côtés.

Mais en définitive, tous les vins de François Lurton sont faciles, dans le bon sens du terme: aussi ambitieux soient-ils, il sont toujours abordables, compréhensibles. Grand public, comme on dirait d'un bon film, par opposition à un cinéma abscons, ou pédant, ou grandiloquent.

Et je ne suis pas payé pour l'écrire!

Plus d'info: http://www.francoislurton.com

 

 

 

 

00:15 Écrit par Hervé Lalau dans Argentine, Belgique, Bordeaux, Charentes, Chili, France, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |