04 septembre 2011

Ninth Island, au Sud c'étaient les pinots...

Ninth Island, vu par l'ami Eric Boschman...
 
Après l’île fantastique, la mystérieuse et celle de Fifi Brindacier, voici une nouvelle version de celle au trésor.
 
Une de ces îles qu'on regrette de n’avoir pas découvert soi-même en des temps tellement anciens que l’on en serait devenu le propriétaire par la force des choses, parce qu’avec mon salaire actuel, c’est pas demain que je m’offrirai une île, même sur la Lesse.

9th-island-tasmania-australia-pinot-noir-2004.jpgAu Sud, c'était les pinots...

L’île dont il est question aujourd’hui se trouve juste, mais tout juste vraiment, à côté de la Tasmanie. Tellement à côté que vu d’ici, on a l’impression que c’est la même chose. Je sais pour vous la Tasmanie, c’est au mieux, la terre de naissance de la future reine du Danemark, au pire, la patrie de Taz, le diable de Tasmanie. Et pourtant, dans cette île, on cultive un des plus grands cépages rouges du monde. Et maintenant résonnez buccins, tourner crécelles, et défoncez-vous trompettistes de tout poils, ajoutez, pour faire bonne mesure un ou deux roulements de tambour, voire, pour faire joli, un gong frappé par un Numide huileux a qui, pour éviter les soucis, on ne parle jamais sèchement.

Donc, écrivais-je plus avant, le sujet du jour est un pinot noir de Tasmanie. Pour les ceusses qui ont préféré le bistrot d’en face aux leçons du prof de géo, cette île se trouve au sud de l’Australie, grosso modo, en bas en dessous d’Adélaïde et Melbourne. Entre elle et le pôle Sud, à part quelques cétacés et des navires usines japonais destinés à les exterminer, y’a pas foule. Allez, je vous concède quelques phoques et machin du genre. C’est dire s’il ne fait pas chaud là-bas. Dans la sud, parce que dans le nord, il fait déjà nettement plus supportable. La preuve étant que l’on y cultive certains parmi les meilleurs Pinot Noir du monde. Et aussi un peu de chardonnay.

La production locale est tellement bonne, que quelques maisons, même des françaises très connues, achètent des raisins dans le coin pour élaborer des vins effervescents de qualité sur l’île continent. C’est que notre pinot demande surtout un climat régulier et bien équilibré. Pas trop de chaleur, sinon il se transforme en chewing-gum immonde et sans grâce, mais pas trop de fraîcheur, sinon il reste trop acide. C’est un machin complexe, de ce genre de cépage qui ne supporte pas les cons. Si cette catégorie est relativement importante lorsqu’il s’agit de cépages blancs, elle est nettement plus rare en matière de rouge.

La nature est bonne fille, sauf en ce qui concerne le pinot noir. Parce que bon sang de bon soir, qu’est ce que j’en goûte des pinots noirs de médiocre engeance, des vins aussi drôles qu’un spectacle de Bigard, ou une mimique de Clavier; des vins aussi légers et délicats qu’une plainte de Wafelman. Alors que quand c’est grand, le pinot noir, c’est comme un coucher de soleil sur l’Océan indien, un sourire de ma fille ou une chronique de Thomas Gunzig le matin.

C’est tout en même temps la fraîcheur et la puissance, la finesse et la structure, les tannins et le fruit, le vin immédiat qui pourra durer des décennies sans se faner. Bref, c’est grand. Comme le vin du jour, quel bonheur!

Je vous le promet, lorsqu’au détour de mon Delhaize préféré, j’ai vu ces bouteilles en haut du rayon, c’était comme quand j’étais petit garçon et que ma mère me donnait les quelques francs pour m’offrir une boîte de modèle réduit Airfix. Le genre de choses qui vous traverse de bas en haut, un grand frisson de bonheur: ah, il est de nouveau là!

Car pendant tout un temps je ne l’avais plus vu en magasin et, comme un viel ami trop longtemps parti en voyage, il me manquait. Et là, bonheur intégral, pour pas très cher, même pas treize euros, il est là. J’ai tourné la capsule à visser, même si je préfère le liège pour les beaux rouges qui peuvent vieillir un peu en général. Et, nonobstant ce que croit la voisine de mes parents, que l’on surnomme je ne sais pour quelle raison au juste Trottinette, non la qualité des bouchons ne va pas en déclinant, fort au contraire, elle s’améliore de façon incroyable ces dernières années.

Bon, passons, les bouchons, ce sera pour une autre fois en détails, c’est promis. J’ai donc tourné la capsule à visser, et je me suis servi un verre. Un beau verre INAO tout simple, pas un machin compliqué de Super Mario le spécialiste, bien rempli, ni trop, ni trop peu. J’ai regardé la robe, dans la lumière de ce joli jeudi après-midi ensoleillé de rentrée des classes qui sentait quand même déjà un peu l’automne. La robe rubis a joué dans cette lumière. Puis, tranquillement, j’avais mis mon téléphone en silencieux, j’ai plongé le nez dans le verre. C’est complexe, riche, aux arômes de fruits rouges mûrs, de la groseille rouge, de la fraise des bois, mais aussi de la framboise et un peu de feuilles mortes.

Avec un rien d’imagination je me suis offert de la truffe et du poivre noir, sans oublier de la vanille en arrière plan. Puis, je me suis fait une gorgée, une belle gorgée, que j’ai fait tourner dans ma bouche. J’ai mâché la chose, j’ai joué un peu avec et j’ai avalé. Oui, je sais, c’est terrible. Normalement je n’avale pas, je crache, surtout à la première fois, quand je ne sais pas à qui j’ai affaire, on n’est jamais trop prudent. Mais là, je n’ai pas pu résister. Et j’ai eu bien raison, même si on ne goûte pas mieux en avalant, on fait juste moins de taches, le plaisir fut plus complet. La bouche racontait grosso modo la même chose que le nez, avec une note un rien plus fraîche en fin. Le genre de touche qui équilibre vachement bien l’ensemble et lui confère une texture qui défie un peu le temps. C’est que les grands pinots noirs ne sont pas des vins qui se donnent tout de suite en une seule fois, faut pas rêver. Il y a d’ailleurs fort peu de grands vins qui se donnent d’un coup. Il faut un peu batailler avec eux. Pour aller chercher la trame, la complexité qui se niche derrière une étonnante impression de facilité primaire.

Bon, je ne vais pas en faire des tonnes, le reste c’est pour vous, une expérience du bonheur à un prix tout à fait raisonnable, y’a de quoi se précipiter. D’ailleurs, moi, à votre place, c’est que je ferai. A zut, c’est fermé le dimanche, va falloir patienter encore une nuit. Cool les gars, les bouteilles ne vont pas s’évaporer, hein, c’est sûr.  Mais bon sang, mais c’est bien sûr, j’allais oublier un ou deux détails essentiels, dont le fait que la Tasmanie ne voit plus de Taz depuis trop longtemps, on n’en trouve plus que dans les Zoos et puis, aussi, que cette belle bouteille est issue d’une propriété aux mains d’un groupe belge. Y’ a de quoi cocoriquer comme des brutes. En parlant de ça, j’y pense, là-bas, on élabore aussi un brut hors normes sous le nom de Kreglinger. On en trouve parfois dans la même enseigne, s’il vous arrive d’en croiser une au détour d’un rayon et que vous n’en vouliez pas pour une raison quelconque, n’hésitez pas à me le faire savoir, je suis preneur. Allez, c’est pas tout ça, je m’en vais aller rêver a d’autres gorgées de ce très beau vin, je vous laisse donc à vos pistolets. C’est ce que l’on nomme, une juste répartition des rôles. Bon appétit !
 
Ninth Island, 12,90 € chez Delhaize.

18:30 Écrit par Hervé Lalau dans Australie | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

31 juillet 2011

Morella, ou une wallaby dans les Pouilles

En réponse à ma question du mois dernier, "Qu'est-ce qui vous intéresse sur un blog?", quelques uns d'entre vous ont évoqué les portraits de vignerons ou de vigneronnes, les histoires d'hommes et de femmes. Qu'à cela ne tienne, je peux vous parler d'une belle recontre que j'ai faite dans les Pouilles, lors du concours Radici.

La dame (car c'est une vigneronne) s'appelle Lisa Gilbee. Elle est Australienne, et elle a d'abord exercé ses talents d'oenologue dans la Margaret River. Mais cela fait une bonne quinzaine d'années qu'elle traine ses guêtres en Italie, d'abord au Nord, puis dans les Pouilles, où elle a rencontré Gaetano Morella, son mari. C'est le nom de son domaine et de ses enfants.

L1030676.jpgLisa Gilbee (Photo H. Lalau)

Lisa a une jolie tête bien pleine; elle parle en mots simples de sa carrière, de son parcours, de ses aspirations, de ses vins. On devine en elle le bouillonnement des sentiments, l'attachement à sa nouvelle terre, et le désir d'en tirer le meilleur.  Il faut parfois venir d'ailleurs pour se rendre compte du potentiel, pour pouvoir passer outre les usages, les habitudes, les banalités. Lisa sait faire, car c'est est une fonceuse, une femme de caractère; aussi aime-t-elle les vins de caractère, si vous me permettez ce raccourci facile.

En tout cas, elle s'est mise en tête de réhabiliter les vieilles vignes de Primitivo, les "bush vines", comme elles les appelle - n'y voyez aucune allusion à son Australie natale, c'est comme ça que les Anglophones appellent les vignes en gobelet.

Avant de faire la conversation à ces vieilles signoras, j'ai dégusté le blanc du domaine, un fiano:

Morella Fiano 2010
De la poire, de l'aubépine et de jolies notes fumées au nez, une belle bouche très lisse, crémeuse, un boisé harmonieux, et en finale, une superbe amertume. Un vin puissant 14/20


J'ai poursuivi avec les rouges. D'abord un assemblage de jeunes vignes vinifiées en "open fermenters".

Morella Primitivo negroamaro 2008
On a bien le fruit noir du negroamaro au nez, les notes sauvages et épicées du primitivo arrivent plutôt en bouche; final un peu sur le bois, mais pas exagéré 14/20


J'ai aussi dégusté un assemblage inhabituel:

Morella Primitivo Malbek 2008
Au nez, c'est plus serré, on donne dans la cerise et la groseille à maquereau; en bouche, c'est frais, plus tannique, avec de belles notes fumées en finale. 13,5/20. Notez l'orthographe local de Malbek. Un cépage qu'on prend pour local, dans les Pouilles, depuis qu'il a été planté ici par les Bordelais à l'époque du phylloxéra.

 

Passons maintenant aux choses sérieuses... ou en tout cas, à ce qui passionne la belle Lisa; et notons que sa technique semble s'améliorer un peu avec chaque millésime. Je veux dire, on voit qu'elle sait vinifier, c'est sûr. Mias elle gagne en précision dans l'approche de ses vignes et de leur potentiel.

Enfin, pour autant qu'un quart d'heure avec elle et ses vins me permettent d'en juger. Un portrait, c'est chouette à faire, mais il faudrait vivre un peu avec les gens pour affiner le trait... Mais il y avait d'autres vins à déguster ce jour-là, c'était la présentation qui préludait au concours.

Morella Old vines primitivo 2007
Grenade, amande amère, moka au nez; en bouche, cacao, fumé, une belle interprétation du primitivo, de superbes tannins lisses, et aussi une très belle fraîcheur acide. La preuve qu'on peut être à la fois un vin sérieux et gourmand. 16/20

Morella La Signora 2007
Nez plus austère,  fruit noir cuir, notes grillées; en bouche, une belle profondeur, les tannins sont plus rugueux, on note aussi pas mal de salinité. A attendre. 14,5/20. Il s'agit d'une parcelle de clones différents, les vignes ont 60 ans

Morella La Signora 2005
Fruit sauvage, cassis, réglisse au nez; en bouuche, du cacao, des épices, des herbes du maquis; un vin plus sauvage,  le Primitivo reprend le dessus. 15/20

Morella Old vines  Primitivo 2001
Plus poussiéreux au nez; en bouche, la texture est presque crayeuse; c'st plus strict, plus sévère. En finale déboule du fruit cuit, confituré amis c'est un peu court.13/20


00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Australie, Italie, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, pouilles, australie | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |