18 février 2013

Jean-Michel Deiss parle du goût de terroir

Au départ, c'est un simple commentaire, une réponse au texte de David Cobbold à propos du "goût de terroir", sur le blog des 5 du Vin.

Mais je pense que ça mérite d'être publié de manière plus visible - et pas seulement parce que le signataire s'appelle Jean Michel Deiss...

deiss, terroir, goût, vin, les 5 du vin

Jean-Michel Deiss

Cher Monsieur Cobbold

La recit de votre dégustation autrichienne m’a plongé dans un abime de perplexité, de tristesse , voire de colère. Je résume : Dieu n’existe pas puisque personne ne l’a rencontré dans une vigne (même la vigne du Seigneur!) et d’ailleurs on ne peut ni le peser ni le mesurer... Même les pourfendeurs de Pascal avaient fait preuve de plus de subtilité...

Dire que le terroir ne serait que fiction si on le reduisait à sa variable la plus prégnante (la nature chimique du sol), sans doute à égalité avec l’être humain est pour moi une escroquerie intellectuelle.

En effet, il n’est pas possible d’imaginer que tant de dégustateurs renommés (dont vous faites sans doute partie… de temps en temps), de scientifiques sceptiques et de vignerons honnêtes raconteraient à longueur de colonnes des fables sur le goût de terroir si celui ci n’etait qu’une invention de l’éloquence humaine.

Que certains reconnaissent pourtant à l’aveugle la nature schisteuse, calcaire ou marneuse d’un terroir, voire le nom du cru ( parfois sans l’avoir jamais goûté dans ce millésime…) prouvent a minima qu’il y a là quelque chose de subtil, de sensible… bref, de troublant. Cependant, je ne mets pas du tout en cause votre honnêteté: il n’y avait sans doute pas de différences reproductibles dans ces Grüner Veltliner. Ce qui est en cause et peut donner du crédit à votre observation, c'est justement que trop peu de vins témoignent de leur terroir. Mettons ceci à l’étude, voulez vous?

La première chose à observer, quand on a l’honnêteté de goûter beaucoup de vins avec intégrité, sans esprit de système pour toujours progresser et apprendre, et en n’ayant pas sur ces questions le regard biaisé du marché, c’est que le terroir est peu visible sur des vins de faible maturité et de constitution imparfaite. Trop de rendement, une maturité technique à peine atteinte corrigée par une technologie sans éthique pour inscrire le vin dans une case gustative, une irrigation et une fertilisation abondante par exemple, nous privent à coup sûr du terroir.

Pourquoi? La raison en est très simple, si simple qu’on pourrait en pleurer: il n’y a pas de signature du lieu si la plante ne mûrit pas profondément son fruit dans un lent processus d’arrêt de croissance (maturité physiologique); ce qui est impossible dans tous les cas de surproduction, excès de vigueur, enracinement superficiel et récolte au maximun des indicateurs variétaux ( c’est a dire le cas le plus commun de la production mondiale de vins de cépage chère a une certaine presse anglosaxonne qui en a fait en quarante ans la norme absolue, un Nouveau Testament pour les decouvreurs ignares du pipi de chat ( Sauvignon) brioche( chardonnay) poivron vert ( cabernet) et autre petrole( riesling)

Que les vignerons se retrouvent prisonniers d’un tel système, qu’ils soient tenus à vendanger des fruits immatures physiologiquement, ne fait hélas que peu de doute… quand ils ne deviennent pas les prosélytes du système qui les détruit. Je ne parlerai pas du négoce qui a appris très vite les bénéfices immenses qu’il pouvait trouver à ce réglage: masse de raisins sans origine ni identité, producteurs dépendant d’une norme, marché souverain se regroupant à marche forcée sous l’effet de la monotonie des produits.

La deuxième observation est que finalement, ce cri primal du cépage dominant toute autre considération, ne disparaît que quand le fruit est porté par une vigne faible, dense et serrée, en limite de croissance ou très vieille, ayant effectué un vrai arrêt de croissance définitif: la trace du cépage s’atténue, parfois disparaît au point que la reconnaissance variétale devient compliquée. J’ai organisé assez de dégustation de grands vins pour savoir qu’un moment les propres producteurs commencent à raconter des bêtises à propos du cépage. Comment comprendre autrement un Domaine de Chevalier (aucune trace de pipi de chat), un grand Meursault Genevrières (caractère terpénique antagoniste au Chardonnay), un Clos des Goisses ou un Altenberg de Bergheim…

C’est cette révélation que sans doute une certaine presse n’a pas encore fait, occupée qu’elle est à commenter des dégustations de vins de cépage, simples, immatures mais typiques. Ah, le Gruner Veltliner à 80 hectos/hectare...

Jean-Michel Deiss, vigneron en Alsace

J'ai bien moi-même quelques idées sur le sujet, qui vont, pour la plupart, dans le sens de David, et pour d'autres, dans le sens de M. Deiss - et pour d'autres encore, qui ont plutôt trait à la dégustation en général. Il faut me laisser le temps de les faire mûrir. En attendant, votre avis m'intéresse, et même, si vous le voulez bien, il pourrait nourrir ma réflexion...

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Alsace, Autriche, Europe, France, Vins de tous pays | Tags : deiss, terroir, goût, vin, les 5 du vin | Lien permanent | Commentaires (11) | | | |

08 février 2013

Quatre questions qui font pschitt

Chez l'indispensable Berthomeau, on pouvait lire mardi cette citation du physicien Gérard Liger-Belair: «Le cœur du Champagne, c'est la bulle».

Voila qui fait réfléchir. Que dis-je, voila qui fait pétiller mes neurones. Me voici tout léger, et ça me donne bel air.

Une question candide, pour commencer:  il y a-t-il une différence entre les bulles du Champagne et celle des autres méthodes traditionnelles? Et notamment celles des Crémants issus de chardonnay ou de pinot noir. Et d'où viendrait-elle?

Question subsidiaire (affinons un peu): il y a-t-il plus de différences entre les bulles d'un Champagne et d'un crémant qu'entre les bulles de deux Champagnes? Le physicien a peut-être sa réponse; la mienne, celle du dégustateur, c'est "non". Le procédé de champagnisation est aujourd'hui à ce point étudié, contrôlé, maîtrisé, au moins dans les grandes maisons, qu'il devient difficile de faire la différence. Faites l'expérience: dégustez à l'aveugle un Crémant de Bourgogne et un Champagne et parlez moi de leurs bulles...

D'ailleurs, qu'est-ce qui peut influencer la qualité finale? Les sols? La Bourgogne possède aussi de beaux calcaires. Le climat? Entre les Riceys et Chablis, c'est blanc bonnet et gelées blanches. La maturité des raisins, alors?

Là, on aborde un autre problème. Le prix plus élevé du raisin incite-t-il à récolter plus tôt ou plus tard en Champagne que dans les autres régions de bulles? Les deux positions se défendent. Si l'on sait qu'on va pouvoir vendre plus cher le raisin, on peut attendre une meilleure maturité, quitte à perdre un peu de volume. Mais a contrario, d'aucuns, en Champagne, peuvent se dire qu'au prix où se vend le kilo, il n'est pas question d'en laisser perdre...

Dans la réalité, cependant, bon nombre de Champenois ont tendance à récolter plus tôt - et ne me dites pas que c'est dû à l'ensoleillement!

Question idiote, enfin: si la bulle est le coeur du Champagne, quelle en est la tripe? Quel en est le corps?

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Alsace, Bourgogne, Champagne | Tags : champagne, bulle, crémant | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |