22 juin 2008

Boschman chez les Springboks (suite)

Où notre ami Eric, toujours chez les Springboks, nous parle de degrés..

Une promesse est un promesse, depuis sept jours, vous avez la langue qui pend lamentablement dans l’attente fébrile de plus d’infos à propos des vins en provenance de la nation Arc en Ciel. Le suspense est à son comble, les tirs au but de Turquie/Croatie, à côté, c’est comme une blague. Vous êtes fébriles, mais bon sang où sont encore mes satanées lunettes, l’article commence et je vais rater le début. Kevin, au lieu de tremper ton pistolet au Nutella dans le jus d’orange de Christelle, va donc voir si mes lunettes ne sont pas près de la télécommande. Et, il n’y a pas de mais, pas la peine non plus de soupirer, quand on a un bulletin comme le tien, on écrase et on file tout doux. Je vous rassure, pendant que Kevin est à la chasse aux besicles, cet article commence à peine, et puis, l’avantage du direct dans les journaux, c’est qu’il y a une fonction ralenti. Voilà, vous êtes équipés.
 
Je vous expliquais la semaine dernière que l’histoire récente du pays était fort importante par rapport à la viticulture, que les choses se mettaient doucement en place. Il faut, avant de passer aux commentaires de dégustation aborder un autre problème fort important à l’heure actuelle : le degré d’alcool des vins. Au moment où déboulent des vins à 9% vol. comme de soi-disant nouveautés, parce qu’une certaine presse, après avoir ardemment défendu les bêtes bodybuildées au degré d’alcool élevés, trouve qu’il faut absolument des vins avec peu de degrés, les vins du nouveau monde en prennent plus plein la tronche que les autres.
 
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Or, le problème du niveau d’alcool est éminemment complexe ; c’est à la fois le résultat du productivisme agricole aveugle des ces cinquante dernières années, de l’évolution des technologies viti et vinicoles, mais aussi, et là c’est bien emmerdant, de la pollution atmosphérique due au carbone. Même si en quelques années, les producteurs de levures pouvaient «sortir» des souches moins performantes et donc ayant besoin de plus de sucres qu’aujourd’hui pour produire de l’alcool, le problème ne serait pas réglé. La vigne, comme les autres végétaux, synthétise le carbone. Comme il y en a de plus en plus, elle produit de plus en plus de sucre, je schématise hein, mais c’est grosso modo comme ça. Ce qui signifie, en bout de course, que les vins titrent plus de sucre, ce qui potentiellement représente plus de degrés d’alcool. On peut plier le truc comme on veut, mais on est dans le jus sur ce coup-là.
 
Aujourd’hui, certaines stations œnologiques constatent des écarts importants entre les maturités industrielles et phénoliques des raisins. Ce qui à pour conséquence, si l’on veut des vins mûrs, de produire à des degrés d’alcool élevés. En une grosse décennie, ne fut ce qu’à Bordeaux, les vins ont pris en moyenne un degré. Sur les étiquettes. Parce qu’en plus, la législation autorise l’affichage d’un demi-degré d’écart, au-dessus ou en dessous de la réalité. Pour être clair, actuellement à Bordeaux on shoote allégrement à 13,5 voire 14% vol au lieu de 12,5. Et Bordeaux n’est pas vraiment une zone où la maturité des baies est toujours évidente, alors, imaginez un instant ce qu’il en est dans les Côtes du Rhône ou à Stellenbosch. Comme solutions à court terme, si l’on veut céder à cette mode idiote des degrés bas envers et contre tout, il faut soit  mouiller les vins à l’eau, soit travailler en osmose inverse ou encore faire croire aux gogos qu’en vendangeant plus tôt le problème est résolvable. Des raisins pas mûrs ne donnent jamais de bons vins, c’est évident.
 
Et si, au lieu d’aboyer avec les loups, les consommateurs que nous somment réfléchissaient un peu ? Le degré d’alcool n’est qu’une composante parmi d’autres d’un vin,. Et même si cela peut paraître paradoxal, c’est une chose qui demande énormément d’expérience à percevoirt. Une fois que l’on oublie l’étiquette, ce qui est fondamental c’est l’équilibre de l’ensemble. Vous pourrez trouver qu’un pinard affichant 12%vol au compteur paraît lourd alors qu’une grosse bête à 15% vol vous paraîtra tout en dentelle. Il ne faut pas se focaliser sur ce genre de détail, l’important est le bonheur procuré par les flacons, le reste n’est que blabla de «spécialistes». Alors, tant qu’à parler de vin, voici quelques flacons plaisir dont je n’ai pas noté le degré, vous ne m’en voudrez pas, mais qui m’ont fait vachement plaisir.
 
Parfois, il m’arrive de tenter d’être cohérent, je m’en vais donc commencer par un Pinotage. A tout seigneur tout honneur, voici le domaine Beyerskloof. Ce vin est élaboré par le Pape du cépage, un des hommes qui lui donne chaque année ses lettres de noblesse. Beyers Truter le transforme sur toute la gamme du rosé à l’effervescent en passant par des rouges de grande classe. C’est magnifique, plein de fruits noirs, de touches de bigarreaux, avec une délicatesse étonnante au palais.  La réserve 2006 vaut largement son pesant de cacahuète.
 
Toujours dans le même cépage mais d’un autre domaine, nous avons eu l’occasion de déguster aussi des vins élaboré par KWV, une des plus grande, si pas la plus grande, entreprise vinicole du pays. De manière surprenante, le Cathédral Cellar Pinotage est un vin qui a des tripes, pas seulement de la technique. Il laisse une impression de délicatesse et d’élégance superbe. Le Café Culture Pinotage de la même maison est quelque chose de très surprenant, à la fois vineux, puissant, et fait pour un public visiblement d’jeuns. C’est un de ces vins marche-pied qui sont fondamentaux pour permettre au plus grand nombre de découvrir les plaisirs de la dégustation. Dans un registre nettement plus complexe, plus impressionnant aussi, et peut-être un peu moins accessible au plus grand nombre, le pinotage de Stellenzicht fait partie de ces bouteilles que l’on devrait exiger de prendre avec soi lors d’un prochain départ pour une île déserte. ET je ne vous parle pas de la Syrah, pas le Shiraz, mais bien la Syrah, qui n’a rien à envier aux plus grandes cuvées d’Hermitage ou de Côte-Rôtie. Je ne serai pas complet si j’oubliais la superbe cuvée 2007, goûtée sur fût, de chez Neil Ellis, un truc qui nous a laissé sans voix pendant quelques secondes tant c’était plein.
 
Heureusement pour tout le monde, sauf moi, l’Afrique du Sud produit d’autres vins que le pinotage. En matière de bulles, goûtez au moins une fois, Pongràcz, une cuvée qui, à l’aveugle, n’a rien à envier à pas mal de Champagnes. Même si, une fois de plus, il ne faut comparer que des choses comparables, hein. Dans le genre superbe rouge complexe et plein de vie, le Merlot de chez Veenwouden est une véritable bombe. Le genre de truc qui marque longtemps le dégustateur.
 
Un peu comme le Sauvignon Jonkershoek Valley 2007 de Neil Ellis. Vingt d’jeu quelle affaire, mais quelle affaire ! grand, plein, élégant, vif, un rien citronné avec un peu de gras. Que demander de mieux, hein ? Peut-être, pour compléter ce festival de magnifiques choses, le Touriga Nacional 2006 d’Allesverloeren qui mérite presque à lui seul le voyage. En dehors de ces cuvées hors normes, nous nous sommes régalé avec une boutanche de viognier toute simple nommée Flat Roof Manor, sans bois, sans lourdeur. Tout ça nous change un peu de tant de « chabernets » internationaux sans rien à laisser comme traces à part quelques échardes de copeaux en fin de bouche..


Plus d’infos sur les vins tous les vins et leurs prix :

www.rousseu.be  (sauf KWV : PR Belux  02 663 62 62)

11:00 Écrit par Hervé Lalau dans Afrique du Sud | Tags : vin | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

15 juin 2008

Au pied de l’arc-en-ciel

Eric Boschman, en goguette au pays des Springboks, nous initie aux charmes des vins sud-africains. La suite dimanche prochain, si vous êtes sages...

C’est bientôt la coupe du Monde de foot, oui, je sais, l’Euro n’est pas encore terminé, mais il faut regarder demain, histoire d’avancer. Et où qu’elle se passe la prochaine ? Dans la nation arc-en-ciel. Vous venez de lire dans vos médias préférés que le pays est à feu et à sang. Peut-être, mais pas dans la région du Cap, même si l’on perçoit partout, très clairement, que la sécurité est un problème important, c’est quand même la première fois de ma vie que je peux voir des vignobles entourés de clôtures électriques de trois mètres de haut. Ça impressionne un peu, l’air de rien. Ceci dit, je peux vous rassurer, on travaille bien autour des stades, même si parfois l’électricité vient à manquer, ça à l’air d’avancer. Bon, mais moi le foot, à part à la télé, c’est pas ça qui va me motiver à me taper une vingtaine d’heures de voyage l’un dans l’autre au départ de Bruxelles, y’a des limites.

Donc, je suis parti pour aller boire. Une fois de plus. D’ailleurs ma mère me le reproche souvent. Cette fois, pour ne plus l’entendre, j’ai mis quelques milliers de kilomètres entre elle et moi. J’ai beaucoup goûté, presque autant que ce que j’ai craché. Le léger différentiel entre les deux mouvements d’entrée et de sortie directe étant causé par la nécessité de faire passer les filets de Koudous et autres spécialités locales parfois un peu sèches. Evidemment, à ce rythme-là, mes chemises ont rétréci, je suis mûr pour un passage chez Gulliver… Bon, c’est pas tout ça, faudrait peut-être en venir aux choses sérieuses.

Je me propose de vous entretenir deux fois des vins de là-bas. Cette semaine, on fait histoire, géo et considérations vaseuses habituelles, la semaine prochaine je vous cause de mes dégustations, mais avec des produits importés et donc disponibles sur nos marchés. Réservez dés à présent vos pistolets et votre journal préférés. Ça c’est du marketing, dingue ! L’histoire des vins d’Afrique du Sud est relativement récente, surtout comparée à celle du Liban. Il n’empêche que les choses ne datent pas d’hier matin quand même.

Tout commence en 1651, quand la Compagnie des Indes Orientales mandate un gars pour qu’il établisse dans la région du Cap des Tempêtes un endroit où les navires pourraient se ravitailler et tout et tout. Le 6 avril 1652, après avoir perdu quelque 130 personnes au cours du voyage, Jan Van Riebeeck atteignit la baie de la montagne de la Table. Très vite, il ordonne la plantation de vignes. En 1659 a lieu la première vendange. L’Afrique du Sud possède d’ailleurs le privilège rare de pouvoir dater sa première récolte, à l’inverse de bon nombre de pays. N’empêche qu’au début, les productions locales étaient plutôt proche du concept judéo-chrétien de la souffrance que du Carpe Diem. C'est le nouveau gouverneur Simon Van der Stel qui permettra le développement qualitatif de la viticulture sud-africaine. L’homme est tellement important pour l’histoire des vins du pays qu’il a donné son nom à toute une région, probablement la plus qualitative, d’ailleurs, du pays :  Stellenbosch. Entre-nous, c’est quand même le genre de truc qui doit un peu provoquer des problèmes d’ego. J’imagine dans deux cents ans, les touristes qui visiteront la Wallonie et sa région viticole bien connue du Boschmanland, waoooow, quand je pense que j’avais presque le moral dans les espadrilles, là, d’un coup, ça va mieux. Il développa aussi le domaine de Constantia où l’on élabora le vin favori de Bonaparte lors de son exil à Sainte Hélène. Vers la fin du XVIIème siècle, Louis XIV révoquera l’Edit de Nantes, ce qui va donner l’occasion à quelques centaines de protestants de venir s’installer dans la région du Cap, une vallée porte encore aujourd’hui le délicieux nom de Franschhoek.

Les premières exportations vers l'Europe datent de 1761 quand même. Bon comme presque partout, au départ la production essentielle est plutôt de type vin doux naturel, vins mutés, c’est à  dire pour parler platement, ces trucs que l’on nomme à tors : « Porto ». Ajouter de l’alcool dans le vin, c’est une façon plutôt sûre de le conserver et de lui permettre de voyager. C’est en plus un hit dans les pays anglo-saxons, il ne faut pas l’oublier.  L’autre période importante de l’histoire viticole locale est 1918 : la création de la coopérative KWV (Koöperatieve Wijnbouwers Vereniging van Zuid-Afrika Bpkt) qui regroupe 95% des producteurs. La KWV fixera les rendements à l'hectare et le prix du vin dès 1924. Cette coopérative ne changera de forme qu’à l’aube des années 2000. On peut dire sans crainte que le dynamisme viticole actuel du pays doit une fière chandelle à cette institution. La fin de l’apartheid va permettre aux vins locaux d’enfin accéder aux marchés internationaux, de s’y mesurer et d’y gagner de haute lutte leurs galons.

A titre d’exemple, le récent « Concours Mondial de Bruxelles » vient justement de couronner plus d’une centaine de produits d’une pluie de médaille ainsi que du label exceptionnel de meilleur vin rouge de la compétition une Syrah locale. S’il ne fallait retenir, en fin de compte, qu’une date pour les vins du pays, ce serait 1925, l’année du développement par Abraham Perold du Pinotage à l’université de Stellenbosch. Le seul vrai cépage local. A l’heure de la globalisation des saveurs, c’est un des atouts majeur de l’industrie viticole locale. Même si ce cépage fait souvent débat auprès des productivistes et des esprits chagrins, il est le porte drapeau incontestable d’un goût du vin Sud-Africain bien défini. C’est quand même ça que nous voulons quand nous buvons du vin, en dehors de ses qualités techniques évidentes, nous voulons qu’il vienne de quelque part évidemment. Les Cabernets sans âmes et autres chardonnays ronrons qui n’ont d’autre origine que leurs fermetures a vis, synthétique ou en liège sont fait pour les bois sans soifs. Les vins qui ont un accent local sont pour nous. Allez, courage, plus que sept fois dormir et vous pourrez presque goûter.

Eric Pinotage Boschman 

10:09 Écrit par Hervé Lalau dans Afrique du Sud | Tags : vin | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |