05 février 2016

Où l'on reparle de la guerre des rosés

Le groupe Vinovalie a été condamné en première instance par le Tribunal d'Albi, pour avoir "procédé à des coupages de vins blancs avec des vins rouges pour l'obtention de rosés, sans que ces manipulations aient été portées sur des registres".

Du rouge et du blanc assemblés pour faire du rosé? Oui, comme au Chili; comme en Australie; comme aux Etats-Unis; comme en Afrique du Sud; comme en Champagne.

On pourrait même dire: comme en Provence, car la seule véritable différence, c'est le moment où on assemble.

Car vous n'êtes pas sans savoir, j'espère, que l'encépagement des Côtes de Provence rosés comprend quatre cépages blancs: la clairette B, le sémillon B, l'ugni blanc B et le vermentino B (ceux-ci ne pouvant dépasser, selon les cas, 10 ou 20% de l'encépagement).

Vous êtes sceptiques? Je vous donne le texte du décret de 2009 (désolé, je n'ai pu trouver le dernier en date, celui de 2013): 

1° Encépagement :

a) Les vins rouges et rosés sont issus des cépages suivants :

Cépages principaux : cinsaut N, grenache N, mourvèdre N, syrah N, tibouren N ;

Cépages accessoires : cabernet sauvignon N, carignan N, clairette B, semillon B, ugni blanc B, vermentino B.

L'astuce, c'est que l'assemblage doit se faire au stade raisin ou moût, et non après la fermentation.

Des gendarmes venant sans doute contrôler chaque cuve...

Tiens, même Tavel - une appellation 100% rosé qui ne manque pourtant pas de couleur, accepte des cépages bancs dans son encépagement, à savoir la clairette, le piquepoul  et le bourboulenc...

Bon, pour en revenir à Vinovalie (qui a fait appel): qui est lésé, dans cette histoire, à supposer que les accusations soient fondées? Les pingouins? Les piscinistes?

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Pas le consommateur, en tout cas. Juste une opinion personnelle: pour en avoir dégusté pas mal au Chili, le rosé d'assemblage est souvent meilleur, parce que le blanc lui donne de la fraîcheur. En plus, même pas besoin de décolorer...

Et si on s'occupait des vrais problèmes de qualité? 

16:01 Écrit par Hervé Lalau dans France, Sud-Ouest | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

Commentaires

Les vins de table peuvent faire ce qu'ils veulent, comme au Chili, en Australie ou ailleurs. Signalons au passage que si les consommateurs visitaient certains chais dans plusieurs pays au moment des vendanges, des vinifications et des très brefs élevages, ils éviteraient de boire ces vins ! Concernant les AOC françaises, les cahiers des charges doivent être respectés. Chaque AOC a le sien. Les cahiers des charges ont été tous conçus par les viticulteurs eux-mêmes dans leur ODG (Organisme de Défense et de Gestion), puis mis en forme par l'INAO, puis votés par les ODG et enfin signés par le ministre de l'agriculture. Si certaines pratiques sont contestées par des viticulteurs et doivent être modernisées, il est nécessaire de modifier les cahier des charges, ce qui est une pratique courante. Jusqu'à la prochaine modification du cahier les charges, le législateur ne peut qu'appliquer les textes. Ou alors le problème est plus compliqué et il est nécessaire de disposer de plus d'informations sur des expérimentations, des traditions locales, des pratiques courantes mais non-dites qui ne font de mal à personne et qui sont admises jusqu'au jour où l'on tombe sur un juriste rigoriste. Deux solutions : étudier le problème plus à fond ou convaincre les collègues viticulteurs adhérents de l'ODG de modifier d'urgence le cahier des charges.
Remarque finale, la viticulture française est la plus contrôlée au monde, parfois de manière idiote et inquisitoire, et les autorités françaises ont des problèmes plus urgents à régler pour protéger les agriculteurs français (les meilleurs du monde et les plus exposés et en détresse) que d'appliquer à la lettre un détail de forme d'un cahier des charges, détail qui, s'il n'est pas respecté, ne suit pas au consommateur. Voir à ce sujet la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen à l'article 5 - "La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société". Par conséquent toute action non nuisible à la société (il faut le démontrer, bien-sûr) ne peut être interdite et la loi qui dit le contraire est annulée.

Écrit par : CARLE | 05 février 2016

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Si ma mémoire est bonne, M. Carle, depuis la crise de 2009, suite à la levée de bouclier des Provençaux, notamment, les coupages de blanc et de rosé sont aussi interdits pour les vins sans indication de provenance géographique (ex-vin de table) en Europe...
C'est d'ailleurs toute l'ironie: les AOC pouvaient facilement continuer à se l'interdire (chaque AOC pouvant fixer ses règles), mais ils ont mis un point d'honneur à faire interdire toute concurrence au nom du procédé qu'ils ont choisi d'employer.
Et dire que les vins sans indications étaient censés être un espace de liberté, notamment pour concurrencer les pays tiers qui ne s'encombrent pas de ces règles...

Écrit par : Hervé Lalau | 05 février 2016

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Là je suis d'accord avec vous. C'est une spécialité française qui consiste à se tirer des "balles dans le pied" au nom de "l'avantage acquis" défendu par des groupes de pression non légitimes. On retrouve cette mentalité déplorable et destructrice dans toute l'agriculture, dans l'industrie, dans le commerce, dans le droit du travail. Voir les vins, les taxis (monopole et trafic de plaques), les avions low-cost (l'aéroport de Strasbourg en est quasiment mort pour les avoir refusés), les hôpitaux publics en déficit, la déconfiture des ports français, de l'imprimerie française, la destruction des routes françaises par des poids-lourds qui ne payent rien ou quasiment rien (voir Allemagne, Suisse, Autriche qui, eux, ont réglé ces problèmes), etc. Toujours à cause de verrous posés par des corporations qui voient leur intérêt à court terme et non l'intérêt de tous à long terme.

Écrit par : CARLE | 06 février 2016

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Merci pour ces remarques très intéressantes.
Vous devriez pouvoir trouver le cahier des charges version 2013 sous le lien suivant:
http://agriculture.gouv.fr/telecharger/61075?token=fb5b58aa3a6d2f4e289b044027768e66
Mais cela confirme la possibilité d'avoir de 10 à 20 % de cépages blancs dans les rouges...
C'est d'ailleurs assez courant, même pour les grands crus bourguignons.
Mais c'est de la complantation et pas du coupage...

Écrit par : Norbert | 06 février 2016

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