15 janvier 2015

Rendez-nous nos AOC!

A qui appartiennent les AOC?

Imaginez que vous soyez un syndicat d’appellation… et que vous ne soyez pas satisfait des services de l’organisme qui chapeaute les appellations, à savoir l’INAO.

Que pouvez-vous faire? Prendre votre marque sous le bras et quitter le système des AOC?

Pas si simple.

Juridiquement, à qui appartient le nom?  A l’ensemble des producteurs? A l’INAO? Aux buveurs? A la République? Ou à personne?

Juridiquement, l'usage des noms d'AOC est protégé par la loi; paradoxalement, même contre ses propres producteurs. Extrait du site de l’INAO: « L’identité d’un produit AOC ou IGP repose sur un nom géographique dont le respect doit être assuré en France, en Europe et partout ailleurs à l’étranger. La protection du nom revient à protéger tout l’édifice des dénominations géographiques dont les composantes sont de nature tant sociale et culturelle qu’économique. Le droit des appellations d’origine est reconnu en tant qu’élément de la propriété intellectuelle au plan européen, au même titre que le droit des marques et brevets. »

Bien sûr, si une AOC parvenait à faire sécession (quitte à enregistrer un autre nom, mais comme une marque), ce serait ouvrir la boîte de Pandore. Pas sûr que le système y survive, tant il y aurait de candidats à la sortie…

Mais je ne m’inquiète pas trop pour l’INAO ni pour le système. Le jeu subtil de pouvoirs en son sein lui confère une grande force d’inertie. Tout le monde se tient par la barbichette.

Au pire, l’INAO (dont je ne nie pas les réalisations) pourrait être préservé au titre des monuments du passé. Un peu comme ce phare que la mer a fui, en Vendée, depuis la construction des digues du Marais poitevin.

Power to the people

Une autre question me tarabuste, par contre: qu’en pensent les consommateurs? Le buveur lambda comme l’oenophile.

L’AOC est-elle toujours une référence pour eux? Font-ils confiance à la mention? Le système les rassure-t-il ou bien sont-ils devenus méfiants? Ou bien encore, Marion, s’en tamponnent-ils le Cotillard?

Et si c’était le grand public qui tranchait? Pourquoi ne lui demande jamais son avis, à ce « cochon de buveur »…

Les appellations ont censées donner au consommateur la garantie d’une authenticité. Mais il n’a jamais son mot à dire. Est-ce que trop d’AOC tuent l’AOC? Devrait-on en supprimer? Devrait-on en relever les exigences? En revenir à ce fameux lien au terroir?

Est-ce que trop d’AOC tuent l’AOC? 

A toutes ces questions, bien sûr, je réponds oui. Mais moi, avec ce blog, j’ai la chance de pouvoir exprimer cette opinion. Ou plutôt, je la prends. Le consommateur, lui, n’a pas la parole; il vote avec son porte-monnaie. Et ces dernière années, AOC ou pas, il l’ouvre de moins en moins.

Pourtant, je ne me fais guère d’illusion: ma « croisade » ne sert strictement à rien.

Le système n’est pas (ou plus) au service des consommateurs, il est au service des producteurs et de leurs mandataires. Et pas forcément des meilleurs producteurs. Aujourd’hui, la plupart des AOC ne cherchent qu’à obtenir le plus petit dénominateur commun entre des conceptions opposées. Comment concilier la productivité, le marché, l’image, d’un côté; et la passion, le patrimoine, le contenu, de l’autre?

Expliquer, d’accord – mais est-ce crédible?

C’est peu de dire que le système des AOC français est compliqué – non seulement il atomise le vignoble, mais en plus, il fait se côtoyer sous la même mention, avec la même garantie d’authenticité, des petites entités à connotation terroir et de très grands ensembles régionaux. Château Grillet et L’Etoile, d’un côté; Champagne, Bordeaux ou Bourgogne, de l’autre.

Je ne rechignerais pas à en expliquer les subtilités – n’est-ce pas le rôle du journaliste que d’expliquer, que de vulgariser? – si je pouvais adhérer à la démonstration. C’est loin d’être toujours le cas.

Je ne suis pas fan de la simplicité pour la simplicité, pour la facilité; je ne crois pas qu’on doive tout niveler pour se mettre au niveau du néophyte, et gommer au passage les vraies différences – sols, climats, traditions.  Mais je ne peux pas non plus cautionner les amalgames, les passe-droits, les rentes de situation, les incongruités sans nombre.

Je vous donne quelques exemples (la liste n'est pas limitative, je ne vise personne en particulier).

Pourquoi la Champagne peut-elle assembler blanc et rouge pour faire du rosé quand c’est interdit partout ailleurs? Pourquoi il y a-t-il deux crus à Saint Chinian, qui au lieu de suivre la géologie, suivent les contours des bassins de production des deux coopératives locales? Pourquoi l’AOC Fitou est-elle coupée en deux?

Pourquoi Pomerol et Maury exigent-ils que leurs vins soient vinifiés dans des caves situées sur la commune ou le finage? Pourquoi l’Alsace exige-t-elle l’embouteillage dans la région de production? Pourquoi Sauternes peut-il congeler ses raisins, et pas Quart de Chaume?

Pourquoi ne peut-on mettre officiellement plus de 10% de Carignan dans une cuvée de Pic Saint Loup, alors que la syrah, elle, figure parmi les cépages principaux, bien qu'elle ne soit arrivée sur place que dans les années 70?

Comment la Bourgogne, si fière de ses climats, de ses terroirs-confettis, a-t-elle pu créer il y a deux ans les Coteaux Bourguignons, dont l’aire s’étend sur 3 départements?

Le passage à l’AOP, avec la refonte des cahiers des charges, était l’occasion rêvée de mettre de l’ordre dans tout ce fatras, mais rien ou presque n’a été fait en ce sens.

Je suis convaincu que l’image des AOC en général souffre de tous ces petits arrangements avec la réalité. Je le regrette d’autant plus que je crois dans le concept de base, celui qui a  sous tendu la création des AOC, dans les années 1930 – la préservation du patrimoine commun. Une chose pour laquelle les marques, au sens strict, ne sont pas conçues.

Et ne me dites pas qu’une AOC est une marque – elle fait de son mieux, mais elle n’en a ni la cohérence, ni la force de frappe, faute d’unité dans sa gestion.

Une bouteille de Jacob’s Creek Chardonnay 2013, où qu’on l’achète, c’est toujours le même vin, la même 'recette", le même vinificateur.

Une bouteille de Meursault 2013, non.

Par ailleurs, tout ceux qui en achètent (et même ceux qui ne font qu'en parler) se fichent un peu de savoir si Yquem est un Sauternes: les très grands vins sont des marques à part entière.

Notre bien commun

Et vous, vous en pensez quoi?  Quel pourcentage de vins portant l’AOC Corbières, Tuchan, Bordeaux Supérieur, Alsace, Bourgogne… (je ne les cite qu’à titre d’exemple, c’est valable pour toutes les AOC) vous semble mériter cette distinction? Quel pourcentage présente une réelle identité terroir? Quel pourcentage présente seulement un intérêt?

Vos réponses m’intéressent. Bien plus que les responsables des AOC, sans doute. Il est vrai que je ne produis rien. Que je n’ai rien à vendre.

L’idée que je me fais de mon activité de journaliste, c’est l’information du lecteur, pas la défense d’un secteur, aussi passionnant soit-il.

Voila pourquoi, avec tout le respect que je dois à ceux qui se battent pour que vivent « leurs » AOC, je me dois de leur dire: ce bien commun, c’est aussi le nôtre; et quand, faute de rigueur dans les règles de production, vous laissez écouler sur le marché des produits qui ne méritent pas la mention, vous nous grugez tout autant que vous vous mentez à vous mêmes.

Quand vous chaptalisez, quand vous enrichissez vos mouts pour produire plus, quand vous osmosez, quand vous thermovinifiez, quand vous utilisez des levures à vocation aromatique, pensez-vous aux buveurs qui sont censés acheter votre terroir dans la bouteille (y compris l'effet millésime), et pas du Béghin-Say, du parfum de labo ou de la technologie?

Rendez-nous nos AOC!

Hervé Lalau

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans France | Tags : aoc | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Tu mélanges tout, Hervé. Berthomeau et mon ami Denis Boireau vont se fâcher avec toi si tu continues à affirmer que c'est à cause des Fiefs Vendéens que les ânesses du Poitou ont été obligées de quitter (la) Hollande. En plus, que deviendrait la ville de Tirlemont, dont la clientèle nourrit en partie ma fille (elle travaille à Jodoigne), si ses raffineries ne venaient pas parachever la plénitude des grandes appellations du nord de la France viticole ? Tu dépasses les bornes, mon ami.

Écrit par : Luc Charlier | 15 janvier 2015

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